Les quatre pièces intitulées « Rimes en ailles », « Rimes en eilles », « Rimes en ille » et « Rimes en ouille », publiées dans le recueil de 1688 et données comme datant de 1687, forment un ensemble remarquablement cohérent, précédé de la consigne en vers donnée, et suivies de deux réponses, l’une du duc de Nevers, l’autre de l’abbé Genest. L’édition précise que ces rimes furent données à Madame Deshoulières par le maréchal de Vivonne « pour les remplir à la louange du Roi », et rattache l’exercice à la tradition mondaine des rimes imposées et des bouts-rimés, très vivante du milieu à la fin du XVIIe siècle. Cette pratique, loin d’être marginale, nourrit une sociabilité poétique de salon et trouve dans le Mercure galant un puissant relais de diffusion. Les bouts-rimés y sont explicitement présentés comme un jeu poétique mondain, massivement pratiqué, parfois mis en concours, et Deshoulières elle-même prend place dans cette culture de l’échange, du badinage et de la virtuosité sous contrainte.1 .
Cet ensemble poétique a ceci d’exceptionnel qu’il transforme un simple défi technique en laboratoire d’écriture. À première vue, la principale difficulté consiste seulement à faire entrer Louis XIV dans des finales rétives, disgracieuses, voire franchement triviales. Mais le passage tout entier montre que la difficulté n’est pas seulement métrique et prosodique : elle est rhétorique, éthique et presque politique. Comment maintenir la dignité de l’éloge quand la rime appelle nécessairement les « canailles », les « futailles », la « citrouille » ou l’« andouille » ? Comment faire coexister l’apparat encomiastique, la conversation galante et le style bas ? Comment, enfin, une poétesse identifiée d’ordinaire à la pastorale et à la grâce mondaine peut-elle entrer dans une sociabilité plus virile, plus gaillarde, plus militaire, sans s’y dissoudre elle-même en temps que femme et poète ? On verra que la contrainte des rimes force Deshoulières à faire cohabiter trois régimes et trois registres en apparence incompatibles : le sublime royal, le jeu mondain conversationnel, et le bas burlesque. Pour y parvenir, on montrera d’abord que ces poèmes doivent se lire à partir de la figure de Vivonne et du triangle énonciatif qu’il institue ; puis qu’ils relèvent d’une prouesse littéraire nourrie d’une bibliothèque précise ; enfin qu’ils inventent une forme singulière d’éloge burlesque, où la grandeur royale ne triomphe qu’en survivant à sa propre désinvolture, dans une série qui est comme une illustration de l’ « esprit Mortemart »
Deshoulières chez les Mortemart
1. Un défi ludique mondain… en forme de piège
Il faut partir de Vivonne, non comme d’un simple donneur de rimes, mais comme du véritable initiateur du dispositif. L’édition indique que le maréchal lui fournit les rimes, tandis que la tradition manuscrite précise qu’il n’envoyait que les féminines, laissant les masculines « à son choix » ; autrement dit, il impose une contrainte, mais une contrainte plus ouverte que celles des bouts-rimés. Elle ménage un espace de liberté, et appelle la riposte, l’invention, le jeu. Les termes du défi font surgir en toile de fond l’une des railleries les plus habituellement adressées aux « Précieuses » : leur mépris présumé pour les sonorités déplaisantes ou ridicules, ainsi que pour les mots « bas », c’est-à-dire relatifs aux réalités matérielles, triviales ou corporelles qu’appellent quasi nécessairement le jeu de rimes proposées par Vivonne. De la part du frère de la favorite en titre, le défi lancé à Deshoulières pouvait bien avoir des allures de piège.
2. Le miroir des Mortemart
La portée de cette situation d’énonciation est renforcée par la biographie du personnage : Vivonne est à la fois un grand seigneur de cour, mais aussi le général des galères, engagé sur le théâtre méditerranéen, blessé à Candie (1669) puis de nouveau lors du passage du Rhin (1672), lié aux affaires d’Algérie, et sa carrière s’inscrit dans la stratégie navale de la monarchie dans une Méditerranée déchirée entre les puissances et infestée de plus par les pirates « barbaresques ». Dès lors, les mentions du « perfide Génois », d’« Alger » et de « Tripoli » ne sont pas de simples ornements de topique royale : elles dessinent aussi, en filigrane, le monde militaire et maritime propre à Vivonne. La pièce parle bien de Louis, mais elle le fait dans une langue et dans une géographie que Vivonne pouvait reconnaître comme siennes. Les rimes ne sont pas seulement un exercice donné par le maréchal ; elles sont une tentative de parler la langue de Vivonne, c’est-à-dire une langue militaire, maritime, courtisane, rieuse, gaillarde, insolente sans être séditieuse. Les poèmes sont conçus comme un miroir et une manifestation du célèbre, et difficile, « esprit Mortemart ».
Cette médiation de Vivonne importe en effet d’autant plus qu’elle donne à l’éloge son ton. Il serait excessif de reprendre sans nuance la formule critique qui fait de ces milieux des hommes « affranchis du pouvoir » : Vivonne est au contraire un serviteur du roi, très proche de la faveur, et non un marginal. Mais sa proximité même avec le souverain autorise une familiarité que l’appareil officiel ne permet pas. Voltaire le range parmi les hommes de cour qui avaient « le plus de goût et de lecture » ; il rapporte aussi la repartie fameuse au roi : « Mais à quoi sert de lire ? » — « La lecture fait à l’esprit ce que vos perdrix font à mes joues. » Surtout, il synthétise dans une formule restée célèbre ce que Sévigné appelait « l’esprit des Mortemart », défini comme un « tour singulier de conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté, et de finesse ». De son côté, Saint-Simon[8] évoque, à propos des Mortemart, un « langage à part ». Ce double témoignage importe beaucoup : il permet de comprendre que la désinvolture des poèmes n’est pas une simple irrévérence accidentelle, mais l’effet d’un ethos aristocratique où l’on peut badiner avec la majesté sans jamais basculer dans la sédition.
C’est cet « esprit des Mortemart », très difficile à définir de l’aveu de tous les spécialistes, que tente d’adopter ou de pasticher Deshoulières, ajoutant au défi strictement rimque un effet de connivence complexe à mettre en œuvre, et risqué politiquement de la part d’une poétesse qui est très loin de pouvoir se prévaloir des protections dont jouissent les Mortemart.
3. Une scène à trois personnages
Dès lors, les poèmes se lisent comme une scène à trois personnages : Vivonne donne la matière, mais aussi le tour et l’esprit, ainsi que le contexte militaire ; Deshoulières met en forme, et Louis reçoit l’éloge. Le roi est bien l’objet obligé du discours, mais le ton est un hommage à Vivonne. Il faut lire ces poèmes à la fois comme une réponse au maréchal, lui-même haut dignitaire du royaume, et comme un éloge de Louis. Cela explique la cohabitation, qui sans cela semblerait aberrante, entre le lexique héroïque et les notations de table, de caserne ou de conversation mordante. On y voit passer tout un monde : le « Dieu des batailles », le « perfide Génois », puis les « magistrats, financiers, canailles », les « futailles » et les « grosses ripailles » ; dans les Rimes en ouille, le décor pastoral et militaire se rejoignent lorsque, à proximité des camps de soldats, « mûrit le doux raisin, et grossit la citrouille ». L’éloge royal est passé au tamis d’une conversation complice avec un grand seigneur de cour, un militaire viveur, et un lettré spirituel. Deshoulières ne subit pas ce cadre contraignant : elle s’y ajuste avec une souveraine intelligence, comme le remarque la réponse de Genest : « Ta muse en quittant ses moutons / Quitte son air champêtre » et se découvre capable de « chanter un guerrier ». Le dossier fait ainsi apparaître, selon la note de l’édition, une image « virile et gaillarde » de la poétesse, qui complète les autres faces de son œuvre ; il faut ajouter que cette virilité n’abolit pas la féminité, mais la déplace en l’inscrivant dans ce jeu des masques et des êthè qui nous a occupés en décembre, lorsque nous nous sommes penchés sur le sujet de dissertation d’Alain Génetiot.
Une performance littéraire sous contrainte
1. Maîtrise formelle et autorité poétique
La première donnée du texte est la difficulté même de l’exercice, et Deshoulières en fait aussitôt un spectacle. Les Rimes en ailles s’ouvrent sur l’invocation à Apollon et sur l’aveu du risque : « Il faut sur des rimes en ailles / Rimes qui font pâlir d’effroi, / Célébrer Louis ce grand Roi ». Tout est déjà là : la contrainte, la crainte et le roi. Le poème ne prend pas la difficulté pour un accident extérieur ; il la met au centre de sa poétique. La louange vaut parce qu’elle a réussi là où les rimes semblaient la vouer d’avance au ridicule. Cette réflexivité s’accorde d’ailleurs à tout un contexte de jeux poétiques. Les travaux récents sur les bouts-rimés ont bien montré qu’au second XVIIe siècle ces exercices se situent au croisement de l’apprentissage, du divertissement et de la sociabilité ; le Mercure galant en diffuse des exemples nombreux, y compris des pièces « à la gloire du Roy ». Les rimes données par Vivonne ne relèvent donc ni d’une pure fantaisie privée ni d’une simple prouesse gratuite : elles inscrivent Deshoulières dans un espace compétitif où la virtuosité contribue à conférer l’autorité poétique.
2. Une tradition littéraire assumée
Cette performance sous contrainte convoque aussi une bibliothèque. L’édition ressaisit l’exercice dans une lignée qui remonte à Clément Marot ; on a raison de voir ici l’héritage marotique du défi rimique, du jeu adressé, de l’esprit de repartie. Mais le relais le plus immédiat est aussi mondain : Vincent Voiture, l’épître galante, les formes ressuscitées de la vieille poésie française, le goût des pointes et des ingéniosités. Les analyses de la poésie de Voiture montrent un art profondément ancré dans la sociabilité mondaine, ressuscitant rondeaux, ballades et jeux de langage hérités des Grands Rhétoriqueurs, avec une volonté visible de « travailler la matière du langage » et de se délecter de virtuosités presque gratuites. C’est exactement ce qui se joue ici : Deshoulières ne se contente pas de remplir des cases sonores ; elle exhibe une maîtrise de la rime, de l’équivoque, de la chaîne lexicale et du voisinage des registres. À cet égard, le poème vaut comme démonstration de palette : il donne à voir une autrice capable d’endosser plusieurs voix, de se déplacer du pastoral au martial, du gracieux au grinçant, du noble au familier, parfois à la faveur d’un seul mot, comme « campagne », dont la polysémie permet le glissement du pastoral au militaire.2 .
Mais l’intertexte décisif, ici, n’est peut-être ni Marot ni Voiture : c’est d’abord, à l’arrière-plan, le Rabelais du Quart-Livre auquel font d’abord songer les « andouilles ». au XVIIᵉ siècle, il existe bien, à côté du « Rabelais bouffon » mobilisable dans les salons pour « pimenter une discussion », un « Rabelais libertin », auquel on peut rattacher ces vers de la poétesse.3 .Mais, plus présent que Rabelais, on entend surtout le souvenir très vif de Paul Scarron . D’un côté, Scarron a donné au siècle le modèle du burlesque moderne, avec Typhon puis dans le Virgile travesti, parodie en octosyllabes d’un grand texte héroïque ; de l’autre, Deshoulières entretient avec lui un lien direct dans ses Épîtres chagrines, que la critique identifie comme un hommage explicite à un genre dont Scarron est l’inventeur. La conséquence est essentielle : les rimes en -aille, -eille, -ille et -ouille ne relèvent pas d’une simple trivialité lexicale ; elles participent d’une poétique burlesque de la disconvenance, fondée sur le contact du haut et du bas, de la pompe et du mot populaire, du mythe et de la locution figurée. Les théoriciens du burlesque, au premier chef Claudine Nédélec, ont défini ce mécanisme burlesque comme un manque de rapport entre style et contenu, ou comme un « double déplacement » qui confond les hauteurs et les bassesses de la hiérarchie littéraire et sociale. Deshoulières, ici, ne singe pas servilement Scarron ; elle en reprend la leçon formelle pour l’appliquer à la poésie de cour, dans un milieu moderne où l’auteur du Roman comique reste une référence partagée et un modèle pleinement assumé.4 .
Cette bibliothèque deshouliérennes à l’œuvre dans les pièces commandées par Vivonne ne se limite pourtant pas au burlesque. L’ouverture des Rimes en -eilles invoque « les doux sons / Des Malherbe ou des Corneille » : le vers place donc l’exercice sous l’autorité de François de Malherbe, maître de l’ode réglée, et de Pierre Corneille, mort seulement trois ans auparavant, encore présent dans la mémoire poétique comme figure d’une grandeur héroïque souvent militaire, du « sublime », et de la « générosité ». Mais cette invocation est aussitôt décalée : le style élevé culmine dans la bouteille. Le poème commence comme s’il voulait entrer dans le grand goût ; il finit par « aimer à vider les bouteilles ».
3. Echos de la Querelle
La même ambivalence traverse les Rimes en ille et en ouille lorsqu’elles déclarent qu’aucun héros « Grec ou Romain » ne peut « du pied de Louis atteindre à la cheville ». On entend, dans un tel vers, un écho direct de la Querelle des Anciens et des Modernes récemment déclenchée, en 1687, lorsque Charles Perrault lit à l’Académie son Siècle de Louis le Grand. Il affirme dans ce poème la préséance de l’époque présente et rattache directement la cause des Modernes à la glorification du souverain : il est légitime de préférer, explique Perrault presque en même temps que Deshoulières, « le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste ». Les rimes de Deshoulières ne sont pas certes un manifeste théorique ; mais elles épousent la sensibilité moderne et perraultienne. Louis n’est pas mesuré à l’antique, il déborde l’antique, mais, et c’est toute la complexité du jeu auquel se livre la poétesse, cette supériorité même s’énonce dans une formule familière, « atteindre à la cheville », qui désublime l’énoncé au moment où elle l’exalte.5 .
Le burlesque comme forme paradoxale de l’éloge
On arrive ici au coeur de la difficulté : Comment Deshoulières transforme-t-elle une contrainte apparemment burlesque, presque indigne de l’éloge héroïque, en démonstration de souveraineté poétique : faire passer Louis XIV par les rimes les plus rétives, les plus basses, les plus mondaines, sans perdre tout à fait la grandeur encomiastique ?
1. Une écriture burlesque
L’instrument premier de cette burlesquisation est le vers lui-même. Toute la première pièce repose sur l’octosyllabe, et la théorie du burlesque rappelle à quel point ce mètre bref, léger, « sautillant », s’oppose au grave alexandrin et favorise les effets de dissonance, de dérapage rapide et de chute. Chez Deshoulières, l’octosyllabe permet de passer sans transition de l’emphase à la trivialité. Le plus beau cas est celui des Rimes en ailles : « Célébrer Louis ce grand Roi, / Qui ressemble au Dieu des batailles » conduit bientôt aux « augustes marmailles », puis aux « magistrats, financiers, canailles », au Te Deum immédiatement suivi de « Tout mangea chapons, perdrix, cailles, / Et mit cul les futailles », enfin à la clausule : « Veuillent nous préserver les cieux / De plus voir de telles gogailles ! » Le sublime providentiel (« Dieu des batailles », à forte résonance biblique, rappelle le Deus Sabaoth) descend donc, presque vers à vers, vers le tonneau et la ripaille. Il ne s’agit pas d’un accident : le burlesque, dans sa définition même, naît de cette disconvenance entre la dignité du sujet et la bassesse relative de son expression.
Ce mouvement se retrouve dans les Rimes en eilles, qui offrent sans doute la plus belle chute de toute la série. Le poème s’élève constamment : « tissu de merveilles », « vertus sans pareilles », « un million d’amours », « les plus belles fleurs », la « mère de Memnon » peignant le ciel « de couleurs vermeilles ». Or toute cette montée riche en périphrases ornées s’interrompt brutalement dans le dernier mouvement : « ces tristes climats / Où ne peuvent croître les treilles, / Et dont les habitants ne laissent pourtant pas / D’aimer à vider les bouteilles ! » Le burlesque ne surgit donc pas ici par grossièreté frontale, mais par dépressurisation du style. Deshoulières montre qu’elle sait faire durer l’élévation, puis la laisse tomber d’un coup dans le prosaïque bachique. La bouteille est moins une simple image que le révélateur de toute la poétique du passage : l’éloge ne se soutient qu’à condition d’accepter le risque de son propre dégonflement — ou, selon l’expression que nous avons tenté ailleurs, sa désublimation.
Les Rimes en ille radicalisent encore le procédé en appliquant au mythe lui-même la logique burlesque. Le poème s’ouvre sur une parodie de l’hymne à Vénus lucrétien, traité ailleurs plus respectueusement par la poétesse : « Femme d’un Dieu qui n’est pas beau, / Et qui ne va point sans béquille ». La déesse surgit, mais Vulcain boiteux et la béquille entraînent d’emblée la mythologie vers le comique. La suite confirme ce régime : Vénus prie sa « galante quadrille » de répandre ses attraits ; ses deux amants sont comparés à Louis ; l’un (Adonis probablement, plus que Neptune) est « ton chasseur », l’autre ce « divin drille / Qui vient au sortir des combats / Se délasser entre tes bras ». Le mot « drille » abaisse Mars en soldat libertin, en camarade de caserne, et c’est précisément cette marche du sublime vers le bas qui fait le prix burlesque de la comparaison. Plus encore, l’arrière-plan lucrétien attaché à Deshoulières et à Dehénault donne à cette scène une profondeur supplémentaire : la Vénus sérieuse, principe cosmique ou poétique, qu’on a vue par exemple au seuil de l’idylle des Oiseaux, est ici convertie en machine galante, sensuelle et facétieuse. Sans faire de Vivonne un gassendiste de système, on peut donc reconnaître dans la pièce un voisinage libertin et lucrétien propre au monde de Deshoulières, mais « burlesquisé » par la forme même du défi.
Les Rimes en ouille accomplissent, quant à elles, le retour le plus spectaculaire du pastoral, immédiatement contaminé par le familier. « Amoureux rossignol », « Zéphyrs », « Ruisseaux » semblent rouvrir le paysage des idylles ; mais la rime en -ouille impose aussitôt son grain comique : « chatouille », « gazouille », puis « bredouille », « citrouille », « quenouille », « andouille ». Le héros y demeure immense, mais formulé dans une langue de proverbe, procédé typique du burlesque : « Jamais d’une Campagne il n’est sorti bredouille », « malheur, trois fois malheur / À quiconque avec lui se brouille », « Quel sage, quel Héros, fût-il Grec ou Romain, / Peut du pied de Louis atteindre à la cheville ? » Les expressions figées y jouent un rôle capital. Elles font entrer dans l’éloge le fonds locutionnel de la conversation commune, et les stéréotypes ; elles rapprochent la louange royale du bon mot, de la sentence vive, parfois même du parler proverbial et pseudo-populaire. Non seulement le poème parle du roi, mais il le fait dans la langue flexible d’un monde où l’esprit se mesure à la capacité de tout accommoder, y compris les plus hautes matières, au commerce de la sociabilité.6 .
L’éloge au péril du burlesque
C’est pourtant ici qu’il faut se garder d’une lecture univoquement satirique. Deshoulières n’annule jamais l’éloge : elle le met en péril, elle le décentre, elle le colore, mais elle l’accomplit. Ces poèmes ne sont pas seulement des pièces « à la louange du Roi ». Ils sont des pièces où la louange royale est mise en danger par son propre dispositif. Les vers sur la maladie du roi (« Dans de vives douleurs, dans un péril certain, / Et ne s’en ébranler non plus que la Bastille) gardent intacte la rhétorique de l’admiration ; la clausule des Rimes en ouille (« Devant eux qu’on ne s’agenouille / Que pour bénir le Ciel de nous l’avoir donné) reconduit un geste authentiquement encomiastique ; et l’évocation du « superbe enclos » où « plus d’une illustre fille / Trouve dès son enfance un secours sûr et doux » renvoie de façon transparente à la Maison royale de Saint-Louis fondée sous l’impulsion de Madame de Maintenon, installée à Saint-Cyr à partir de juillet 1686. Même ici, cependant, le sérieux politique et charitable est rythmiquement pris dans la chaîne des sonorités basses : « fille », « grille », « habille », « mandille » (l’habit du laquais), « peccadille ». L’éloge royal ne disparaît donc pas dans le burlesque ; il passe par lui. Et c’est ce passage qui lui donne, paradoxalement, son accent le plus personnel.
Conclusion
Ces quatre poèmes permettent ainsi de définir une poétique très singulière. D’un côté, Deshoulières remplit exactement la commande : le défi et ses pièges ne l‘ont pas intimidée. Saint-Simon disait de Vivonne : « M. de Vivonne avait infiniment d’esprit, l’amusait sans pouvoir se faire craindre. Le roi en faisait cent contes plaisants ». Amuser sans se faire craindre : le parti est gagné pour Deshoulières. Elle loue le roi, rappelle ses victoires, sa guérison, sa postérité dynastique, ses bienfaits civils, sa supériorité sur les héros anciens: elle ne peut se faire craindre. De l’autre, elle ne peut accomplir cet éloge qu’en le faisant passer par un dispositif qui le complique sans cesse : défi de rimes, octosyllabe mobile, chutes burlesques, mythologie détraquée, proverbes, locutions familières, lexique de cuisine, de cave ou de campagne. Le résultat est à l’image du commanditaire, Vivonne, et de l’esprit de Mortemart : il n’est ni une satire déguisée, ni un panégyrique orthodoxe : c’est un éloge mondain, triomphant par virtuosité, mais toujours menacé par le rire, fantaisiste et souverainement désinvolte : parfaitement « Mortemart » (J’ajouterais : et déjà, pour nous lecteurs du XXIe siècle, parfaitement « Guermantes », l’on se souvient que la rivière qui coule à Combray s’appelle la Vivonne, ce qui ne saurait être une coïncidence). En ce sens, ces pièces constituent sans doute, sinon les seuls éloges du roi écrits par Deshoulières, du moins les plus authentiquement deshoulieresques : des éloges déplacés, virtuoses, masqués, où la majesté de Louis XIV se mesure à sa capacité de traverser « futailles », « bouteilles », « drille », « citrouille » et « andouille » sans cesser d’être royale. C’est précisément pourquoi la série est capitale : elle montre qu’une femme poète, entrant dans une sociabilité aristocratique volontiers masculine, militaire et gaillarde, n’y perd pas sa voix ; elle y conquiert au contraire une souveraineté de ton que le pur apparat ne lui aurait jamais donnée.
Apostille : les principaux procédés du burlesque chez Deshoulières
- Le principe de disconvenance : le burlesque repose sur un écart entre le sujet et le style. Selon la formule de Perrault, il peut consister soit à parler « bassement des choses les plus relevées », soit à parler « magnifiquement des choses les plus basses ». C’est exactement ce qui permet de louer Louis XIV avec des rimes en futailles, canailles, andouille, citrouille.
- L’alternance du style élevé et du style bas : le burlesque n’est pas seulement du bas ; il est mélange. Il fait se heurter mythologie, héroïsme, épique, religion, éloge royal, avec trivialité, cuisine, cave, corps, expressions familières. Le rire naît de cette collision. On peut trouver le rabaissement du noble : dieux, héros, rois, guerriers, valeurs héroïques sont ramenés à des proportions familières, voire ridicules. Chez Deshoulières, Mars devient un « drille » ; Vénus est « femme d’un Dieu qui n’est pas beau » ; Louis peut être comparé au « Dieu des batailles » tout en passant par des rimes grotesques. L’épique comme le lyrique se trouvent dégradés et perdent de leur sublime. Mais on trouve aussi le procédé inverse, le relèvement comique du bas : les réalités triviales (bouteilles, andouille, citrouille, futailles, ripailles) reçoivent une sorte de dignité poétique par la rime, l’invocation, l’amplification, voire l’éloge.
- L’octosyllabe : vers bref, souple, rapide, familier, narratif, propice à la chute et au trait. Il favorise la prestesse, le badinage, le mouvement de conversation. Dans les rimes de Deshoulières, il permet de passer brusquement du panégyrique à la plaisanterie.
- La rime comme moteur du comique : le burlesque suit volontiers « la rime ou le caprice », selon la formule rapportée par Madeleine de Scudéry à propos des poètes burlesques. La rime n’est pas seulement ornement ; elle commande les associations les plus incongrues.
- Les rimes forcées, rares ou grotesques : elles produisent des séries sonores comiques, souvent par effet d’accumulation. Les finales en -ouille ou -aille appellent presque mécaniquement des mots bas, gras, populaires, alimentaires ou ridicules.
- Les mots bas et familiers : réhabilitation par Scarron de tout ce que le bon usage tend à proscrire : mots familiers, brutaux, triviaux, choquants, archaïques, étrangers, voire grossiers. Le burlesque prend à revers l’entreprise de purification linguistique associée à Vaugelas, à l’Académie et aux salons. Le burlesque aime les réalités physiques que le style noble évite : ventre, cul, postérieurs, museaux, crasse, boisson, nourriture, sexualité indirecte ou grivoise. Chez Deshoulières, cela passe de manière plus mondaine par futailles, bouteilles, andouille, ripailles. Et spécialement Le lexique alimentaire et bachique : mets, vin, bouteilles, tonneaux, jambon, boudin, cailles, perdrix, andouilles. Ce vocabulaire rattache le burlesque à la table, au banquet, à la ripaille, donc à une sociabilité gaillarde.
- Les proverbes et expressions figées : le burlesque affectionne les locutions toutes faites, les tours proverbiaux, les idiotismes : « de fil en aiguille », « atteindre à la cheville », « sortir bredouille ». Ils introduisent dans le poème une langue commune, conversationnelle, anti-sublime. Voir les travaux de Constance Cagnat-Debœuf sur ces questions.
- Les archaïsmes et mots techniques: Scarron affectionne des mots que les puristes rejettent ou jugent vieillis (« drille » est un terme de « vieux gaulois »). Aux archaïsmes s’ajoutent les étrangetés lexicales et mots venus d’ailleurs : latinismes, hispanismes, mots techniques, termes de métier, langue militaire ou juridique peuvent entrer dans le burlesque et créer un effet de bigarrure.
- La mythologie burlesquisée : les dieux ne disparaissent pas ; ils sont abaissés. Vénus, Mars, Vulcain, Apollon restent présents, mais traités comme des personnages familiers, ridicules, galants ou franchement gaillards.

Louis Victor de Rochechouart de Mortemart
Duc de Vivonne (1636-1688)
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- Voir Miriam Speyer, « Des bottes de sept lieues pour le Parnasse ? Réflexions autour du bout-rimé dans la seconde moitié du XVIIe siècle », Elseneur, 38, 2023, url: https://journals.openedition.org/elseneur/1419 [↩]
- Cécile Tardy, « Poésie et rhétorique épistolaire au XVIIe siècle. L’exmple de Vincent Voiture », Camenae, 21, avril 2018, url: https://www.saprat.fr/wp-content/uploads/2023/04/camenae-21-17-article-c-tardy.pdf [↩]
- Marcel de Grève, François Rabelais et les libertins du X V IIe siècle”, ER, I (1956), p. 120-150. Reparution chez Classiques Garnier, 2009. [↩]
- Tony Gheeraert, Une Fantaisie à la manière de Callot. Introduction au Roman comique de Paul Scarron, PURH, 2021, https://books.openedition.org/purh/21192 . [↩]
- Sur le burlesque, voir Claudine, Nédelec, « La poésie burlesque au XVIIe siècle : dévoyer la langue des dieux ou jouer de toutes “les langues de [la] lyre”? ». Trouver une langue / Finding a language, édité par Adrian Grafe et Nicolas Wanlin, Artois Presses Université, 2019, https://doi.org/10.4000/books.apu.20218 . [↩]
- Mathieu Goux, « Les enjeux poétiques du burlesque dans les dialogues versifiés du Typhon de Scarron », Elseneur, 37 2022, p. 139-158, https://doi.org/10.4000/elseneur.296 . [↩]






