Le chant du bonheur.

Introduction à la poésie d’Antoinette Deshoulières

Auteur/autrice : Tony Gheeraert

  • Echos d’une « causerie » : entretien avec Sophie Tonolo et Anne Régent-Susini

    Le 14 janvier 2026, dans les locaux de la Maison de l’université, Yoan Boudes et Sylvain Ledda ont organisé des « causeries d’Agrégation » sur les auteurs et autrices du programme. Dans ce cadre, ils m’ont chargé d’animer une interview d’une heure consacrée à Antoinette Deshoulières. J’ai donc eu la chance, ce jour-là, de m’entretenir avec deux éminentes spécialistes de l’oeuvre de Deshoulières : Sophie Tonolo, rédactrice du Dictionnaire de l’Académie française, éditrice de la poétesse au programme, autrice d’une thèse sur l’épître en vers ; et Anne Régent-Susini, Professeure des universités, spécialiste de Bossuet et, depuis quelques années, de la question animale au XVIIe siècle. Anne Régent-Susini donne cette année le cours d’Agrégation sur Deshoulières à la Sorbonne Nouvelle ainsi que dans un prestigieux établissement privé parisien.

    Je ne peux rendre compte ici de l’intégralité des échanges, mais je vais tenter de résumer les éléments qui me paraissent importants, et propres à compléter, nuancer ou considérer sous un autre angle certains propos que j’ai pu tenir sur le présent carnet.

    L’entretien s’ouvre sur un constat partagé : à mesure que l’année d’agrégation avance, l’image convenue d’une Deshoulières simplement « mondaine » devient intenable. C’est précisément pour accompagner ce déplacement (rendre à la poétesse sa puissance de pensée, sa force de ton, et sa complexité) que sont invitées deux chercheuses dont les travaux comptent aujourd’hui pour relire l’œuvre.

    Pour lancer l’échange, j’ai proposé un exercice volontairement contraignant : donner une « phrase-programme » qui offrirait, à ce stade de l’année, une image juste de Deshoulières, ou du moins utile pour un candidat au concours.

    Sophie Tonolo répond d’abord par une provocation féconde : Deshoulières serait « en avance et en retard sur son temps », précisément parce qu’elle ne se laisse pas absorber par une seule étiquette (galante, mondaine, moderne, etc.). La formule qu’elle retient insiste sur deux traits majeurs : l’aisance de la versification (une virtuosité qui ne se réduit pas à la facilité) d’une part ; et, de l’autre, la diversité des formes, qui inscrit Deshoulières dans la continuité d’une production poétique tout au long du siècle. Autrement dit : loin d’être une curiosité périphérique, Deshoulières se comprend comme une poètesse pleinement située dans une grande lignée poétique du XVIIᵉ siècle, tout en déjouant les catégorisations trop stabilisées.

    Anne Régent-Susini propose une formule complémentaire : Deshoulières, « pense et fait penser en versifiant et en jouant ». Ce qui l’a le plus frappée, en découvrant l’ensemble du corpus (au-delà des seules pièces animalières) tient à deux éléments : la densité philosophique réelle de cette poésie, parfois sous-estimée ; et une polyphonie particulièrement marquée : Deshoulières fait entendre des voix, des positions, des inflexions qui peuvent se contredire, et obligent la lectrice et le lecteur à un travail d’interprétation exigeant.

    La conclusion de ce premier échange se dégageait nettement : cette poésie ne livre pas une doctrine stable ; elle installe un champ de tensions qui, presque mécaniquement, provoque la réflexion.

    La discussion s’est ensuite déplacée vers une question très concrète pour des étudiants non spécialistes du XVIIᵉ siècle : comment la circulation galante des textes (oralité, manuscrit, destinataires) reconfigure-t-elle notre notion d’œuvre ? Deux sous-questions devaient structurer l’échange : la première concernait la relative réticence à publier (ou la lenteur à le faire), et la seconde, l’effet de l’horizon de la poésie de circonstance sur l’unité du corpus.

    Anne Régent-Susini rappelle d’abord une articulation importante : chez Deshoulières, on trouve bien une critique de la gloire personnelle, du “nom propre” à perpétuer ; mais on trouve tout autant l’idée que les vers, eux, peuvent durer. La publication imprimée peut donc s’inscrire non dans une quête de prestige individuel, mais dans une forme de pérennité textuelle.

    Elle souligne aussi un indice matériel révélateur : Deshoulières tarde suffisamment à faire paraître son recueil pour que le privilège obtenu finisse par être périmé, signe d’une hésitation réelle. Et surtout, elle invite à penser une gradation des supports : la publication dans le Mercure galant ne possède pas le même statut que la circulation manuscrite ou salonnière ; elle constitue déjà une forme de déplacement du présent immédiat, tout en conservant un lien avec l’actualité.

    Enfin, Anne Régent-Susini insiste sur un point méthodologique décisif : Deshoulières oblige à repenser l’auctorialité, parce que la poésie de l’époque (et particulièrement la poésie galante) est traversée par des logiques de collectif, de collaboration, d’attributions incertaines. D’où un effet presque méta-théorique du programme lui-même : il rend visibles des présupposés que l’agrégation reconduit souvent sans les questionner (le principe du programme d’Agrégation suppose l’idée d’un corpus unifié, d’une attribution unique et stable, enfin d’une œuvre entièrement « propre » à un auteur). Ici, nous avons à travailler des recueils dont la composition n’est pas claire, qui incorporent des pièces de différentes mains parfois mal identifiées.

    Sophie Tonolo prolonge le propos en élargissant la perspective : Deshoulières permettrait presque de lire, à travers une trajectoire singulière, une évolution du statut de poète au XVIIᵉ siècle.

    Elle rappelle que les débuts poétiques de Deshoulières passent volontiers par des formes « à l’ancienne », comme le montre sa participation précoce à un recueil collectif où elle pratique l’art du portrait. Puis vient le moment d’un recueil construit : la composition de 1688, que la critique (notamment Volker Schröder) a éclairée comme un geste de construction d’autrice, attentif à l’ordre, aux transitions, aux effets de voisinage1 . Enfin, la question de la postérité se complique encore avec les interventions posthumes et la vigilance éditoriale de l’entourage (au premier chef, la fille d’Antoinette, elle-même poétesse), qui participe à fixer ou à infléchir une image de l’autrice. Dans ce contexte, le Mercure galant prend place comme un médium stratégique : il implique un public nouveau, une autre temporalité de lecture, et s’articule à un parti pris de modernité qui s’affirme de plus en plus.

    Sophie Tonolo souligne aussi ce que Deshoulières retient concrètement des pratiques mondaines : le défi poétique, les jeux de virtuosité (jusqu’aux rimes volontairement improbables), les figures de sociabilité qu’elle importe et reconfigure en personnages de fiction (Montausier ou Saint-Aignan, campés en modèles idéaux des sociabilités d’autrefois), et plus largement une manière de fictionnaliser des pratiques de salon au sein même de la poésie.

    À partir de là, l’entretien s’oriente vers un nœud particulièrement sensible pour la préparation : la place de Deshoulières dans la Querelle des Anciens et des Modernes et, plus encore, la question de sa stratégie d’autorité. Sophie Tonolo et Anne Régent-Susini ont toutes deux insisté sur un point décisif pour lire l’œuvre au programme : la poétesse construit une figure d’autrice en jouant, non pas contre, mais avec les contraintes de la mondanité, des attentes de la cour, des genres et des querelles. Cette construction n’a rien d’univoque : elle avance par tensions, écarts, reprises, contradictions assumées, et c’est précisément ce qui fait sa force.

    Sophie Tonolo souligne les coïncidences chronologiques : la cristallisation de 1687, le privilège activé en 1688, puis la visibilité de Deshoulières dans des moments institutionnels qui la placent au cœur du jeu. Mais l’essentiel est ailleurs : la Querelle n’est pas seulement affaire de modèles antiques ; elle engage aussi la question de la langue (en lien avec la supériorité du latin sur le français, le refus du pédantisme et de sa technicité, et également de l’histoire du français), et celle des formes (Deshoulières redonne énergie à des formes jugées vieillies : ballade, chanson, rondeau, etc.). Anne Régent-Susini renchérit : la Querelle se joue aussi comme une histoire des genres, où l’on voit émerger et se reconfigurer des formes nouvelles, ce que montre exemplairement, ailleurs dans le siècle, le destin du conte de fées.

    Sophie Tonolo observe que certains poèmes d’éloge (adressés à Colbert, à Mme de Maintenon, voire à Louis XIV) permettent d’apercevoir une dimension stratégique : l’éloge est un lieu où Deshoulières peut, à la fois, chercher protection et légitimation, et se grandir comme poète. L’un des gestes les plus intéressants, souligne-t-elle, consiste à faire de l’éloge une scène où se rejoue l’antique concurrence entre les « grandeurs » : l’écrivain se heurte à l’aporie classique du discours épidictique, qui affirme volontiers que les mots sont usés, et que la langue ne suffit plus pour dire la grandeur. Or, en posant Louis XIV comme celui qui surpasse les Anciens et renouvelle sans cesse le spectacle de la grandeur, Deshoulières trouve un moyen paradoxal de rafraîchir l’éloge : l’excès même de la grandeur devient une machine à produire du neuf rhétorique, et, au passage, à consolider une posture auctoriale.

    La discussion refuse cependant de figer Deshoulières en « moderne » ou en « ancienne ». Sophie Tonolo suggère plutôt d’abandonner l’idée de camps fixes : il y aurait chez Deshoulières des gestes de modernité et des fidélités anciennes, qui s’entrecroisent selon les textes, les destinataires, les effets recherchés.

    J’ai tenté, pour les besoins de la discussion, d’opposer une objection aux lectures qui tentent de rendre compte de l’œuvre à travers la question des stratégies : si Deshoulières cherchait seulement des bénéfices stratégiques, pourquoi choisir des positions parfois coûteuses, en se heurtant par exemple à des normes dominantes (philosophiques, poétiques, morales, et même à la galanterie contemporaine, devenue esthétique officielle de l’absolutisme), au risque d’être rapprochée d’une libertine, ou d’un Boileau qu’elle contrarie par ailleurs ? Pourquoi, par exemple, avoir conservé dans le recueil un poème à Colbert décédé, si elle tentait par ses vers d’acquérir une reconnaissance des pouvoirs en place ? Anne Régent-Susini m’invita à la nuance : par « stratégie », elle n’entendait pas nécessairement rentabilité immédiate voire financière, mais positionnement auctorial dans un champ littéraire. Mais les deux invitées reconnaissaient qu’une lecture de type entièrement stratégique écrasait la complexité constitutive de l’œuvre. Les tensions ne sont pas des accidents : elles sont un principe de composition et d’énonciation. Il existe trois manières (au moins) de penser les contradictions dans l’œuvre de Deshoulières : évolution chronologique, adressage, syncrétisme.

    • (a) On peut envisager un trajet : du libertinage ou du pyrrhonisme mondain (autour de la formation reçue auprès de Jean Hesnault/Dehénault) vers des textes plus marqués par une gravité morale ou religieuse (paraphrases de psaumes, prières). Sans en faire une ligne droite, cette hypothèse a l’intérêt de poser une question centrale : quelle est la valeur, chez Deshoulières, du « je » lyrique ?2 . De ce point de vue, Théophile de Viau constitue un nœud théorique essentiel pour penser la subjectivité. Le procès de Théophile de Viau a rendu brûlante la question du rapport entre vie et poésie ; le poète libertin a ouvert la possibilité de dissocier l’énonciation poétique de la personne empirique, alors même que Théophile maintenait dans son œuvre des biographèmes, en particulier durant la période carcérale. Il en va de même chez Deshoulières : le « je » qui s’exprime n’est pas un double de la poétesse, mais il assume des biographèmes de l’autrice : des traces de circonstances, de contraintes, d’infortunes domestiques, de sa maladie, glissées parfois dans des textes pourtant très codés (y compris dans des pièces adressées à la sphère du pouvoir). Autrement dit, la poésie n’est ni un pur masque, ni une pure confession : Deshoulières pratique une écriture de soi oblique, compatible avec la prudence mondaine.
    • (b) L’hypothèse mondaine et rhétorique : la poésie « adressée à ». Anne Régent-Susini insiste sur la mondanité comme donnée structurante : Deshoulières écrit dans le monde et pour des personnes de statuts, d’attentes et de rôles différents (ami, protecteur, famille, femmes de son entourage, etc.). Ce régime d’adaptation (on pourrait parler d’aptum ou d’accommodatio) produit des variations de ton, de doctrine, de posture, qui ne sont pas forcément des revirements intimes, ni des calculs intéressés : ce sont aussi, simplement, des ajustements énonciatifs dont toute la tradition rhétorique explique l’impérieuse nécessité.
    • (c) L’hypothèse d’un syncrétisme philosophique. L’idée est avancée prudemment : Deshoulières pourrait faire coexister, dans ses vers, des éléments difficilement conciliables du point de vue scolaire (par exemple un héritage gassendiste/épicurien avec des accents stoïciens ou des réminiscences augustiniennes). Mais Anne Régent-Susini nuance aussitôt : parler de « syncrétisme » risque encore de trop rationaliser. Deshoulières ne cherche pas toujours à résoudre ; elle donne à entendre. Critique de la raison, elle n’est pas bâtisseuse de système cohérent. Pour faire sentir la pluralité interne, Anne Régent-Susini donne un exemple éclairant : un poème comme « Le Caprice », où Iris, après avoir fait taire l’amour, se découvre plus malheureuse sans la passion et revient à ce qui la tourmentait. Un tel texte défie la sagesse épicurienne que l’on serait tenté d’ériger en clé unique de l’œuvre. Il devient alors impossible de stabiliser Deshoulières en une étiquette (« épicurienne », « stoïcienne », « féministe », etc.) sans perdre ce que le texte fait : faire jouer des points de vue divergents, parfois frontalement3 .

    Les discussions suivantes ont porté sur l’importance de l’identité féminine genrée : que fait le genre à la poésie lyrique ?

    Sur cette question « qu’est-ce que cela change que Deshoulières soit une femme ? », les réponses des deux invitées convergent fortement. Elles s’accordent toutes deux à considérer qu’il serait vain de traquer des marqueurs stylistiques « féminins » comme s’il existait une grammaire sexuée de l’écriture. En revanche, le paramètre du genre est jugé indispensable pour comprendre la position d’écriture : Deshoulières pense et met en scène ce que c’est qu’être femme et autrice dans un espace social qui a ses catégories genrées (coquette, prude, précieuse, galante…), ses pièges et ses renversements. Les intervenantes relèvent notamment :

    • une conscience critique de la galanterie, y compris comme dispositif qui a pu détourner au détriment des femmes une aspiration initiale à des relations plus égalitaires ;
    • un jeu de dégenrage (la poétesse manipule des notions genrées, les retourne, en expose l’arbitraire, tout en montrant leur poids réel) ;
    • des gestes qu’on pourrait dire, avec prudence, « protoféministes », lorsque la voix poétique parle au nom de son sexe dans certaines épîtres (épître à Breteuil, par exemple), ou lorsqu’elle marque elle-même qu’elle va trop loin, formule récurrente qui fonctionne comme limite rhétorique, stratégie de protection, et affirmation paradoxale. Sophie Tonolo a renvoyé sur ces questions aux travaux de Jacqueline Cerquiglini-Toulet sur Christine de Pizan, lorsque la médiéviste considère que le propre de l’écriture féminine consiste non dans un style mais à « laisser transparaître ou revendiquer une expérience de femme ». On peut penser aux vers de Deshoulières à sa fille, par exemple, et l’évocation crue de la sage-femme (« Lucine ») qu’on est obligé d’aller chercher.

    Le dernier point de l’échange portait sur la composition du recueil de 1688. Les deux invitées admettaient que, si l’on échouerait à chercher des principes logiques cohérents, les enchaînements ne sont jamais neutres : ils créent des effets d’ironie, de dissonance, de dégonflement. Deux exemples frappants sont commentés :

    • Le poème adressé à Colbert (publié alors même qu’il est mort) peut se lire comme allégeance, mais son voisinage immédiat avec un sonnet sur l’or qui dénonce la bassesse du gain produit un effet de double jeu : on maintient l’épidictique, tout en le mettant à distance par la structure même du livre.
    • De même, un poème célébrant la Révocation de l’Édit de Nantes suivi d’une pièce plus légère peut engendrer un contraste qui trouble l’ enthousiasme apparent en faveur de la politique royale d’expulsion et de répression : l’ordre du recueil devient une machine à fabriquer de l’ambivalence.

    Les premières pièces, ajoute Tonolo, semblent particulièrement soignées : elles balisent une tradition (pétrarquisme, pastorale, références à des prédécesseurs) et dessinent d’emblée un horizon de pensée (par exemple, autour des « tranquilles plaisirs » gassendistes aussitôt mis en tension). Il faut donc lire à deux échelles : chaque poème pour lui-même, et mis en perspective dans l’économie du volume, où les textes « s’illuminent » et se contredisent à distance. Pour les lectures d’agrégation, deux exigences se dégagent : toujours dater et situer les textes (le destinataire, les circonstances, les querelles sous-jacentes), et les penser par rapport à la composition de l’ouvrage (voisinages, contradictions productives, échos internes). C’est à cette double condition que la complexité cesse d’être un obstacle et devient, au contraire, le principe même du plaisir critique.

    J’adresse tous mes très vifs remerciements à Anne Régent-Susini et Sophie Tonolo pour cet échange aussi libre, enjoué et fécond, qu’on pouvait l’espérer d’un entretien sur Deshoulières. De ces discussions ressort une ligne directrice précieuse, qui confirme les lectures de nos derniers billets : Deshoulières n’est pas une autrice à système, c’est une poétesse de la mobilité. Elle construit une autorité d’autrice dans un monde de contraintes (politiques, mondaines, genrées), mais elle le fait en cultivant la diversité, les ruptures, les effets de surprise, et une pluralité de voix dont le « je » est l’instrument rhétorique plutôt que simple empreinte d’un moi biographique, ou, encore moins, porte-parole d’un discours conceptuel préexistant.

    1. Nous y reviendrons en fin d’échange []
    2. Cette piste serait à mettre en perspective avec les réflexions sur les « sincérités successives » prêtées à La Fontaine par Génetiot, voir le corrigé de dissertation. []
    3. Je me demande si la bonne référence, ici, n’est pas montaignienne. []
  • Un épicurisme noir. Explication de « Les Fleurs. idylle » (p. 170)

    La position délicate de Deshoulières par rapport à la pastorale, mais aussi par rapport à l’épicurisme est particulièrement sensible dans « Les Fleurs ». La poétesse y professe un épicurisme paradoxal, sombre, mâtiné d’une anthropologie noire qu’en principe l’épicurisme devrait exclure. Quand Epicure et Lucrèce nous rassurent et nous recommandent de vaincre nos peurs et en particulier celle de la mort, Deshoulières, dans cette pièce, nous inquiète au contraire, à la manière d’un Pascal ou d’un Nicole.

    Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Deshoulières n’est certes pas la seule à allier de façon inattendue les leçons d’Epicure et celles d’Augustin. Jean Lafond a laissé sur cette question un article essentiel, fondateur  : « Augustinisme et épicurisme au XVIIe siècle »1 : il y explique que le XVIIe siècle offre le spectacle d’une étrange convergence où il devient difficile de distinguer si un auteur comme La Rochefoucauld ou La Fontaine parle au nom de saint Augustin ou d’Épicure. Comme on l’a vu, la lutte contre l’orgueil stoïcien, la dénonciation du mensonge et des « vertus pour la montre », ou encore la recherche du plaisir comme moteur premier des actions humaines, constituent trois principes qui peuvent se rattacher à l’un ou l’autre courant, qu’on aurait cru pourtant s’y opposés l’un à l’autre. Augustiniens et Épicuriens partagent un « réalisme psychologique » qui privilégie « les choses comme elles sont » sur l’idéal, explique Lafond. Cette lecture est éclairante pour comprendre certaines ambiguïtés de la poésie de Deshoulières, dont on ne saurait aisément assigner l’œuvre à une école de pensée univoque. Par là encore, une fois de plus, la poétesse apparaît comme un double féminin de La Fontaine. Dans « Les Fleurs », en jouant de manière très consciente sur les interférences entre influences libertines (épicuriennes) et moralistes (augustiniennes), Deshoulières donne chair à une vision du monde et de la vie particulièrement désenchantée — ou pour mieux dire : tragique.

    *

    Le poème, publié dans le Mercure galant de novembre 1677, est assez précoce dans la production de Deshoulières. La composition générale est assez claire. Après quelques vers inspirés de la tradition des « vanités » littéraires et picturales, où la poétesse semble faire des fleurs la métaphore de la brièveté de l’existence, Deshoulières développe une méditation fondée sur l’image topique de la femme-fleur, avant d’étendre la réflexion à des méditations morales et existentielles à portée métaphysique.

    De la femme-fleur à la fleur-philosophe

    La poétesse part de l’adresse pastorale « Charmantes fleurs » et y installe d’emblée une scène de vanité dans la tradition de Malherbe  : la fleur, « honneur de nos jardins », n’a souvent « que deux ou trois matins » pour briller, formule dans laquelle la lectrice de l’époque reconnaissait le vers fameux de la Consolation à Du Périer, « Et rose elle vécut ce que vivent les roses / L’espace d’un matin », comme le rappelle Sophie Tonolo. Le début du texte paraît conventionnel.

    Un glissement décisif apparaît toutefois presque aussitôt : certes la fleur vit « peu », mais « heureuse », à l’abri des « Médisants » et des « Jaloux », c’est-à-dire des passions sociales et des conséquences de l’amour-propre. Surtout, son bonheur est réglé par la nature même (Zéphyr et le printemps), dans la mesure et sans les conventions de la morale humaine : la « tendresse » apparaît comme un plaisir mesuré, ennemi des excès. L’idylle galante fonctionne ici comme un théâtre d’évidences démontrant la supériorité des végétaux : la nature donne aux fleurs des plaisirs « innocents », à goûter dans l’instantanéité (« l’éclat d’un matin »), tandis que l’humain fabrique ses tristesses (« mortelle tristesse… tendres cœurs ») en surajoutant les misères socialement construites au malheur naturel. On retrouve, sous-jacente, la fameuse distinction opérée par Epicure entre plaisirs naturels (dont seules les fleurs sont capables) et plaisirs non naturels et à ce titre pernicieux, typologie que nous avons déjà évoquée précédemment.

    La deuxième torsion est plus radicale : « Plus heureuses que nous, vous mourez pour renaître… Aimables Fleurs, c’est pour jamais ». Le texte s’inscrit sous le signe d’une double temporalité, opposant la linéarité de la vie humaine à la cyclicité des végétaux (« vous mourez pour renaître »). A travers cette construction temporelle, la poétesse met en évidence le sort des humains, promis à la finitude d’une vie menant à la mort pour toujours, et celui des fleurs, seules réservées pour l’immortalité au nom d’un Éternel Retour qui les ramène à la vie. Affirmer que le règne végétal jouit de l’immortalité tandis que l’être humain est condamné à l’anihilation est bien sûr, le commentateur du Mercure galant l’a bien vu, un audacieux renversement des leçons chrétiennes, selon lesquelles seuls certains humains, les Elus, jouiront d’une béatitude éternelle alors que le monde est voué à la destruction finale. C’est dans cet écart, qui inverse au nom de l’observation naturaliste le dogme chrétien, que la « modernité » se concentre  : la nature ne garantit plus à l’homme un ordre cosmique signifiant ; elle n’offre qu’un miroir où mesurer la détresse de notre condition. Le texte ne célèbre le cycle naturel des morts et des renaissances que pour mieux accuser la privation pour l’être humain de toute perspective eschatologique (« un redoutable instant », « obscur Avenir »). « L’affreuse nuit qui confond le Héros / Avec le Lâche et le Parjure » désigne une égalité devant la mort qui fait lointainement écho aux danses macabres du XVe siècle, la Faucheuse n’établissant pas de différence entre les vivants ; mais au Moyen-Âge, la foi chrétienne renvoyait du moins le Jugement à une autre vie dont personne ne doutait sérieusement. La fin du XVIIe siècle est plus perplexe, voire sceptique. Entre-temps, la modernité (entendue au sens large, de la Renaissance aux Lumières naissantes) a installé une inquiétude neuve, liée à la perte d’un cosmos providentiel, désormais dissous dans l’univers infini dont Dieu s’est retiré ;2 ; à la montée d’un naturalisme explicatif pour rendre compte des phénomènes ; enfin à la montée d’un soupçon sur les promesses de gloire et d’immortalité, particulièrement prononcé dans les poèmes au programme, reflet des idées en vigueur aussi bien dans les cercles augustiniens que dans les milieux libertins que fréquentait Deshoulières.

    Ce désenchantement affleure de façon très lisible dans les “Fleurs ». Dans ce poème, Deshoulières oppose le monde végétal, qui bénéficie encore de cette inscription dans un cours éternel des choses, cyclique, fait de morts et de résurrections ; et l’être humain, désormais réduit à une existence bornée, sans autre débouché que le néant définitif. Les fleurs « meurent pour renaître » tandis que « quand une fois nous cessons d’être, […] c’est pour jamais ». La mort est sans retour, sans au-delà, et notre disparition s’accompagne d’une évanescence mémorielle : « À peine de nos noms un léger souvenir / Parmi les hommes se conserve ». Contre Pindare et la promesse de kleos, même la mémoire sociale se délite; les œuvres ne survivront guère à leur créateur. Si Deshoulières emprunte à l’épicurisme son matérialisme strict et sa critique des honneurs, le constat d’annihilation installe un néant ressenti comme vide angoissant, non comme apaisement. C’est sur ce point tout particulièrement qu’elle se rapproche de Pascal, qui nous inquiète délibérément pour nous forcer à méditer sur le tragique de notre condition: ce faisant, Deshoulières se détourne du même coup d’Epicure et de Lucrèce, qui au contraire se donnent pour objectifs de nous libérer de craintes vaines propres seulement à nous torturer inutilement.

    Mais quelque « affreuse » que soit la mort, la vie vaut-elle davantage ? « Elle n’est qu’un amas de craintes, de douleurs […] Mourir n’est pas le plus grand des malheurs » (v. 31-46) . S. Tonolo souligne que l’acmé du poème est bien cette « évocation du néant et de l’égalité dans ce néant » (note sur v. 31-36) : dans la niveleuse confondant le parjure et le héros, déjà évoquée, on retrouve le topos mors aequat omnia (La Fontaine y revient souvent). Dans un tel contexte, l’instinct de survie ne saurait être qu’une abjecte servilité  : inconséquents, nous restons à tout prix attachés à une existence misérable ( « Par des liens honteux attachés à la vie ») . Nous envions les fleurs « par où l’on devrait [les] envier le moins », c’est-à-dire pour leur éclat de vie, quand il faudrait, selon la logique du poème, les envier pour la brièveté qui délivre. Le dernier mouvement révèlent l’incohérence affective humaine : nous connaissons le tragique de notre condition, mais nous n’y consentons pas. Ces dernières constituent, si l’on veut, une pointe, mais celle-ci n’a rien d’une clausule brillante et vaine: la chute, particulièrement dense, concentre et synthétise un propos à teneur philosophique, moral et métaphysique original et surprenant.

    La fleur, modèle du sage épicurien

    La mélancolie désenchantée des Fleurs se rattache-t-elle à un système ? La réponse à cette question n’est pas aisée, car Deshoulières ne réduit pas la poésie à un dogmatisme. Certes, l’on n’entend guère d’eschatologie chrétienne ou augustinienne, ni d’injonction stoïcienne à supporter et endurer notre condition. La leçon du poème, qui privilégie la qualité de la vie bonne plutôt que sa longueur, s’accorde sans peine avec certains points de la doctrine d’Epicure : « Un temps infini possède un plaisir égal
    à un temps fini, si l’on en mesure les limites par le raisonnement », estimait Epicure3 . Pour le philosophe du Jardin, le plaisir ne dépend pas de sa longueur mais de sa qualité et de sa “mesure”. Deshoulières reprend à son compte l’inversion par Épicure d’une intuition spontanée : ce n’est pas le temps qui rend le plaisir plus grand, c’est le plaisir qui est “mesure” du temps. Un plaisir achevé, même bref, est complet ; il ne devient pas “meilleur” en durant plus longtemps. Le “peu” de vie des fleurs rejoint ce μέτρον : la valeur de leur existence est, dans leur cas, proportionnellement inverse à leur durée de vie. L’auteur de la Lettre à Ménécée écrit encore : “De même qu’on choisit la portion la plus agréable, et non la plus grande, le sage cherche le temps le plus agréable, non le plus long”4 . Et plus loin, ce passage décisif  : “Le sage ne refuse pas de vivre, et ne craint pas de ne pas vivre”5 . La sentence condense le refus d’un vitalisme aveugle que Deshoulières condamne elle aussi dans Les Fleurs. Lucrèce persifle aussi les hommes qui s’acharnent à vivre le plus longtemps possible à tout prix, en particulier dans la longue prosopopée de la Nature (De Natura rerum, III, 931-962). A quoi bon vivre encore, lorsqu’on a épuisé les plaisirs de l’existence ?

    Cur non ut plenus uitae conuiua recedis
    Aequo animoque capis securam, stulte, quietem ?
    (De Natura Rerum, III, v. 938-939)

    Que ne sors-tu, sot, en convive plein de vie,
    Et ne fais bon visage au repos sans souci ?

    De même, chez Deshoulières, la fleur, emportée par la saison, n’oppose pas de résistance : elle vit “comme il faut”, c’est-à-dire selon la nature. Deshoulières a donc aisément pu trouver chez Epicure, chez Lucrèce, chez Gassendi ou chez ses disciples le thème du peu de temps mais heureux qui fait la félicité des fleurs ; ceux qui protestent contre le “trop peu” manifestent seulement leur ignorance.6 . Pour cette famille de penseurs, l’existence heureuse est brève, naturelle, innocente, délivrée du regard social et des illusions du “toujours plus”, exactement comme la vie des fleurs. Le poème de Deshoulières rejoue ainsi, sur un mode mondain et gracieux, le plus radical des enseignements épicuriens. La fleur donne le modèle de la sagesse épicurienne: dépourvue de raisons, mais aussi de passions, portée au gré du zéphyr, elle est la plus grande des philosophes. On voit que la pièce tient de l’éloge paradoxal, mais ce pseudo-encomion n’a rien ici d’un exercice purement gratuit ou virtuose, il sert une démonstation à contre-courant des topiques habituelles.

    Epicurienne également, la thèse selon laquelle la nature nous a tirés du repos, puis nous y rend, une fois pour toutes ; entre les deux, explique Deshoulières après Dehénaul et Gassendi, l’homme encombre sa vie de superstitions, de passions, et du prestige des « biens » sociaux qui le précipitent dans le malheur pour la brève durée de son passage sur terre. Ainsi, le poème colle parfaitement à un épicurisme civil “gassendisant” : il critique les passions jalouses, et refuse l’illusion sociale.

    Un ricochet lucrétien, via la médiation de Marolles, peut fournir un éclairage supplémentaire de notre texte. Au cinquième chant du De Natura rerum, Lucrèce décrit en effet l’ordonnance des saisons : « Omnibus in rebus : florescunt tempore certo arbusta et certo dimittunt tempore florem« , « Les plantes se revêtent de fleurs & s’en dépouillent en leur saison »7 , matrice immédiate du « vous mourez pour renaître » que la fleur illustre contre l’homme qui, lui, ne renaît pas. Et un autre écho, plus acéré peut-être, répond aux vers “Jamais trop de délicatesse / Ne mêle d’amertume à vos plus doux plaisirs”, qui décrivent les joies sans mélange des fleurs, au contraire de la misère humaine qui se crée ses propres malheurs dès qu’elle veut « goûter » les plaisirs que pourrait offrir la vie : “De nos plaisirs on fait nos peines”. Or, Lucrèce écrivait que « du milieu de la fontaine des délices, il s’élève toujours quelque amertume, et quelque chose qui pique parmi les fleurs » (« … mediō fonte lepōrum / Surgit amari aliquid quod in ipsīs flōribus angat« ), formule-programme qui vient en conclusion du quatrième chant du De Natura rerum (( IV, v. 1126, Ibid., p. 189 . )) . Cette image lucrécienne structure ici une antithèse centrale du poème, et Deshoulières s’en souviendra encore dans le vers du poème à sa fille, « De rose alors ne reste que l’épine ». L’amertume est un terme philosophiquement mais aussi théologiquement chargé : Augustin, comme Pascal son héritier direct, expliquent aussi qu’ici-bas, chaque plaisir à son revers et porte en lui ses peines, ne serait-ce que dans son inévitable cessation, et que donc les plaisirs terrestres étaient nécessairement amers, imparfaits et instatisfaisants8 . Les théologiens, comme Lucrèce, partaient de ce constat pour nous inviter à chercher un plaisir plus parfait, que l’épicurien trouve dans l’ataraxie et le chrétien en Dieu. L’amertume, catégorie vraiment essentielle, est l’une des notions au croisement de l’augustinisme et de l’épicurisme, et Deshoulières joue très consciemment de ce brouillage des filiations pour créer un tragique particulier qui lui est propre. On pourrait proposer une démonstration comparable pour le terme « attachés », dans lequel on entend la catégorie augustinienne de l’attachement (qui désigne chez l’évêque d’Hippone la direction de l’amour), mais se trouve ici déplacé vers une méditation à l’antique, où la délivrance n’est pas Dieu, mais la dés-adhésion à la vie comme bien suprême.

    « Pour jamais » : des fleurs tragiques

    Ainsi, si la dette à l’égard de Lucrèce est évidente, on ne saurait conclure que Deshoulières se contente d’imiter fidèlement — et servilement — Lucrèce et Épicure. Si l’on reconnaît aisément la couleur épicurienne dans « Mourir n’est pas le plus grand des malheurs », version à peine édulcorée du « nihil ad nos » de Lucrèce, le sens n’est pas le même, puisqu’il s’agit d’affirmer ici que si la mort est un scandale, la vie est invivable et pour cette raison pire que le trépas. Sous la surface galante, l’adresse aux fleurs, ou l’évocation de Zéphyr et du printemps, la thèse est plus dure que chez les modèles grecs et latins : finitude radicale, égalisation des sorts dans la nuit éternelle, constat que la vie n’est qu’un « amas de craintes”,  laissent peu de place à l’énoncé d’une sagesse positive, encore moins d’un carpe diem. Rien ne vient nous libérer de notre angoisse existentielle. La poétesse n’adoucit pas nos inquiétudes, comme le ferait une épicurienne orthodoxe : elle les aggrave ou les crée. Si Deshoulières semble s’accorder, comme souvent, avec « le plus fort » des maîtres de l’Antiquité, son épicurisme apparaît toutefois ici inaccompli, ou du moins irréalisable, dépouillé de ses arguments rassurants contre les terreurs qui nous affligent. L’ontologie et la physique matérialistes, privés de la thérapeutique lucrétienne contre la peur, ne laissent intacts qu’un dégradant vouloir-vivre fondé sur un amour-propre corrompu. Nous nous accrochons sans grandeur à une vie qui n’est que peine, mais il est vrai aussi que la mort n’est que néant : sans perspective chrétienne surnaturelle, et sans les consolations que donne chez Lucrèce la certitude d’une dissolution post mortem de la conscience, mort et vie paraissent renvoyées à une même absurdité. Le poème n’est pas un memento mori, qui nous inviterait soit à jouir de la vie, soit à préparer notre mort : celle-ci n’est qu’une nuit sans retour, terme d’un long tourment. La particularité du texte, ici, est de conserver la métaphysique épicurienne sans sa morale, et l’anthropologie augustinienne sans sa métaphysique. Ce télescopage d’un mortalisme épicurien amputé de sa thérapeutique des peurs d’une part, et d’une anthropologie augustinienne sombre coupée de l’espérance en un au-delà d’autre part, entraîne une poésie du désenchantement aux frontières de la confrontation avec l’absurde.

    Au lieu de nous cramponner coûte que coûte à notre existence vile, nous devrions préférer la vie « heureuse » et brève des fleurs, mais nous n’en sommes pas capables : « attachés à la vie, elle fait seule tous nos soins ». A la fin du poème, ne subsiste, sur fond de mortalisme mélancolique, qu’un désenchantement désabusé face à l’incohérence de notre cœur et l’incapacité d’atteindre la sagesse. D’où un ton de moraliste noir, presque pascalien par la peinture de la « misère », mais plus sombre que chez Pascal, parce que privé de toute  issue religieuse, ou de rien qui ressemble à une espérance. Il ne reste rien qu’ « un obscur avenir », celui de ténèbres éternelles succédant au malheur présent, sans laisser subsister même, ou à peine, le bruit de la vertu, sans distinguer même dans son néant le héros du parjure.

    Qu’on ne s’y trompe pas : malgré le titre, le contexte et l’adresse aux fleurs, le masque bucolique sert ici une anti-pastorale. Le locus amoenus devient laboratoire de finitude. On « envie » les fleurs au mauvais endroit (leur éclat, ou leur capacité à renaître), quand la logique du poème voudrait qu’on leur envie leur bonheur paisible et la brièveté même de leur courte existence. Cette dissonance assumée met à nu notre incohérence affective : savoir ne suffit pas à consentir, suggère Deshoulières, dans la lignée des moralistes qui considéraient que notre malheur procède de la corruption de notre volonté. L’on perçoit ici à quel point le libertinage du XVIIe siècle, si proche de la lucidité des moralistes, diffère de celui qui s’imposera au siècle suivant : il nourrit ici la conscience malheureuse.

    Une telle pièce n’est toutefois qu’un moment dans un parcours : Deshoulières ne donne pas de leçon, ni chrétienne (une autre vie réparera les misères de celle-ci), ni épicurienne (jouissons tranquillement sans songer à la mort qui n’est rien pour nous). Deshoulières, en revanche, établit ici un diagnostic, en observatrice pénétrante de la condition humaine. Elle constate lucidement, avec le regard aigu d’un La Rochefoucauld, la forme la plus abjecte de l’amour-propre (vivre à tout prix). Mais ce constat n’est pas nécessairement son dernier mot. Ailleurs, la poétesse tente d’apprivoiser nos tendances funestes, de conjurer nos peurs, et de chercher non la vie la plus longue, mais la jouissance douce des joies simples, telles que l’amitié, la conversation, un paysage contemplé, l’instant présent dont il faut savoir profiter. La poétique de Deshoulières joue volontiers des contrariétés : à la série « douceur-mesure-badinage » répond une veine « vanité-néant-angoisse » dont « Les Fleurs » constitueraient l’une des pièces essentielles. Le cycle des vanités, vouant au néant la gloire, la réputation et une vie digne surtout de mépris, forme la face ombreuse qui autorise, par contraste, la politique du peu, chère à l’épicurisme modéré qui transparaît si souvent dans l’œuvre de Deshoulières et ouvre sur la quête de la douceur et de la tendresse mesurée comme formes supérieures du souverain bien.

    Conclusion

    Dans ces vers, Deshoulières adopte un mortalisme sans remède : elle reprend à l’épicurisme le constat d’annihilation, mais refuse sa thérapie (ataraxie), substituant plutôt à la promesse pindarique de gloire une vanité générale où l’amour-propre (ou l’instinct?) « par des liens honteux », nous enchaîne à une vie que la raison juge pourtant peu enviable. La leçon, si c’en est une, pique un peu.

    Quelle est la philosophie de Deshoulières ? Une poétesse épicurienne imitatrice d’Horace aurait pu trouver dans la jouissance du présent une réponse au constat de vanité universelle sur lequel débute l’idylle, au nom du carpe diem. Mais non. Point ici, pour finir le poème, de roses de la vie qu’il faudrait se hâter de cueillir. La conclusion est plus amère, et le lien à l’épicurisme, infiniment plus complexe. On l’a déjà dit, il serait vain de chercher chez Deshoulières un système. Elle n’est pas philosophe : elle est poète. Si elle doit beaucoup aux enseignements de Dehénault, à Gassendi et peut-être à Spinoza, elle mêle à ces influences libertines les échos de l’anthropologie dominante à la fin du XVIIe siècle, héritée de ce christianisme augustinien qui donne son éclat sombre à l’ensemble de la littérature dite « classique ». Ce défaut de système doit-il être considéré comme une faiblesse ? Est-il le signe que Deshoulières est une poétesse dilettante maniant des thèses qu’elle ne maîtrise pas ? Ce n’est pas mon sentiment. Chez un philosophe, on condamnerait certes le montage de traditions diverses mal liées entre elles, et l’on conclurait à la contradiction, faute majeure contre l’esprit depuis Aristote. Mais la littérature, et spécialement la poésie, sont supérieures à la philosophie en ce qu’elles ne sont pas contraintes d’obéir à une stricte logique formelle. L’inconsistance philosophique apparente est en réalité dépassée par une cohérence spécifiquement littéraire, qui permet à la poétesse d’explorer des territoires humains échappant aux prises de la raison ratiocinante. Elle s’aventure ainsi plus loin que les philosophes, condamnés à obéir aux lois réductrices de l’étroit entendement. Au delà de cette raison contre laquelle elle vitupère si souvent, Deshoulières nous invite à sa manière à habiter poétiquement le monde, en développant une vision de l’existence plus vaste, plus subtile, plus complexe, que ne le pourra jamais un traité more geometrico. Dans ses meilleurs endroits, et nul doute que « Les Fleurs » en font partie, Deshoulières peut atteindre aux profondeurs d’un tragique qui n’a rien à envier à celui de Pascal ni de Racine.

    Nicolas Baudesson (1611-1680), « Fleurs dans un vase de cristal », Musée des Beaux-Arts de Rouen, vers 1650, huile sur toile

    1. Jean Lafond, « Augustinisme et épicurisme au XVIIe siècle », XVIIe Siècle, n° 135, Le siècle de saint Augustin, avril-juin 1982, p. 149-16, XVIIe Siècle, n° 135 (intitulé Le siècle de saint Augustin), avril-juin 1982, pp. 149-168, en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97361810/f1.item# []
    2. On connaît les méditations de Pascal sur l’univers désormais muet et hostile, sans proportion avec l’être humain, et où rien n’indique la présence d’un Dieu ou même d’un sens quelconque. Il lui faut le saut de la foi pour éviter la désespérance. Deshoulières n’a pas forcément cette ressource. []
    3. Ὁ ἄπειρος χρόνος ἴσην ἔχει τὴν ἡδονὴν καὶ ὁ πεπερασμένος, ἐάν τις αὐτῆς τὰ πέρατα καταμετρήσῃ τῷ λογισμῷ, Doctrines capitales XIX, https://lexundria.com/epic_kd/19/cf []
    4. « ὥσπερ δὲ τὸ σιτίον οὐ τὸ πλεῖστον πάντως ἀλλά τὸ ἥδιστον αἱρεῖται,
      οὕτω καὶ χρόνον οὐ τὸν μήκιστον ἀλλά τὸν ἥδιστον καρπίζεται », recueilli par Diogène Laërce, Vies, X, https://monadnock.net/epicurus/letter.html []
    5. « ὁ δὲ σοφὸς οὔτε παραιτεῖται τὸ ζῆν οὔτε φοβεῖται τὸ μὴ ζῆν« , Lettre à Ménécée, 126, https://remacle.org/bloodwolf/philosophes/laerce/10epicure12.htm []
    6. Sophie Tonolo voit dans cette position le souvenir de Sénèque, p. 171. []
    7. Lucrèce, De Natura rerum, trad. Michel de Marolles, op. cit., p. 226. []
    8. « Fallax enim dulcedo est, quam plures atque maiores poenarum amaritudines consequuntur », écrit ainsi saint Augustin dans De diversis Quaestionibus ad Simplicianum, I, 1, 5, c’est-à-dire : « C’est en effet une douceur trompeuse, que suivent des amertumes de châtiments plus nombreuses et plus grandes ». La « douceur » du monde (ou du péché) est dite pestilentielle, fallacieuse, mêlée d’épreuves, parce qu’elle ne peut combler le désir humain et qu’elle enchaîne (Augustin) ou divertit (Pascal). L’amertume a donc souvent une fonction médicinale : elle désillusionne et réoriente le désir. L’amertume augustinienne ou pascalienne est un bien : c’est parce que les plaisirs d’ici bas nous déçoivent et nous trompent que nous pouvons nous mettre en quête de joies plus authentiques. []
  • Causeries d’agrégation

    Le département de Lettres de l’université de Rouen organise chaque année des « causeries » d’Agrégation, format plus informel que les traditionnelles « journées d’Agrégation ». Elles sont accessibles en présentiel ou à distance, en direct.

    « Causeries de l’agrégation des Lettres »

    Université de Rouen Normandie
    Mercredi 14 janvier 2026 
    Maison de l’Université – salle divisible Nord
    3 place Émile Blondel, Mont-Saint-Aignan
    Contact : yoan.boudes@univ-rouen.fr et sylvain.ledda@univ-rouen.fr

    Accès en direct: https://webconf.univ-rouen.fr/greenlight/yoa-sbx-2bm-lie

    Programme

    9h15 : accueil des participants et participantes

    9h30 – Claire de Duras, Ourika, Édouard, Olivier ou Le Secret.

    Discussion avec Olivier Ritz (Université Paris Cité) et Damien Zanone (Université Paris-Est Créteil), modérée par François Vanoosthuyse et Florence Filippi 

    10h30 – Antoinette Deshoulières, Poésies

    Discussion avec Anne Régent-Susini (Université Sorbonne Nouvelle) et Sophie Tonolo (Académie française / UVSQ–DYPAC), modérée par Tony Gheeraert 

    11h30 – François Rabelais, Pantagruel

    Discussion avec Blandine Perona (Université de Lille) et Jérémy Sagnier (Université de Lorraine), modérée par Sandra Provini

    12h30-14h : pause

    14h – Chrétien de Troyes, Cligès

    Discussion avec Bénédicte Milland-Bove (Université Sorbonne Nouvelle) et Vanessa Obry (Université de Haute-Alsace), modérée par Yoan Boudes 

    15h – Alain-René Lesage, Turcaret et Crispin rival de son maître

    Discussion avec Sophie Marchand (Sorbonne Université) et Lola Marcault (Université Paris Cité), modérée par Floriane Daguisé 

    16h – Jacques Roubaud, Quelque chose noir

     Discussion avec Serge Linarès (Université Sorbonne Nouvelle) et Stéphanie Thonnerieux (Université Lumière Lyon 2), modérée par Gaëlle Théval

    17h : fin de la journée.

    Lien de connexion à distance : https://webconf.univ-rouen.fr/greenlight/yoa-sbx-2bm-lie

  • Deshoulières/La Fontaine ? L’éthos et la morale

    Alain Génetiot écrit, dans un article paru en 2021 dans Le Fablier, n° 32, p. 68 : 

    « L’enjeu de cette poésie réside dans son éthique, ce qui permet de repenser de manière rhétorique la question de la morale des œuvres. L’ethos du poète constitue en effet le point d’ancrage d’un discours qui concerne les ethe, les mœurs. L’ethos garantit l’éthique, ou plutôt les éthiques engagées par les sincérités successives que permet la plasticité de la persona. Penser le lyrisme comme rhétorique, ce n’est pas réduire cette dernière à une stylistique des figures, qu’elle soit macro ou micro-structurale, mais de percevoir que le soubassement du discours éloquent du poème a partie liée à une anthropologie, une vision du monde, une histoire des idées philosophiques et religieuses, et plus généralement une axiologie. »

    Dans quelle mesure ce jugement est-il susceptible selon vous d’éclairer la poésie d’Antoinette Deshoulières ?

    ___________________

    Un canular  ?

    Le sujet proposé en entraînement sur table aux élèves de l’ENS, prolongeait à sa manière une ancienne tradition encore vivace à l’Ecole : celle du canular. La citation est certes parfaitement exacte, et attribuée correctement à Alain Génetiot, professeur à l’Université de Lorraine et spécialiste de la poésie du loisir mondain. Mais la citation est tirée d’un article portant sur Jean de La Fontaine (« La Fontaine, poète du XVIIe siècle »), et paru dans un numéro spécial du Fablier paru à l’occasion du quadricentenaire de la naissance du poète de Château-Thierry. La phrase était  assez générale pour paraître écrite pour Deshoulières, mais en réalité, elle tendait à célébrer la profondeur intellectuelle et morale d’un modèle masculin ultra-canonique, sacralisé par la tradition scolaire. Par-delà la facétie, la proposition implicite de transposition invitait à tester un modèle et, éventuellement, à légitimer l’œuvre d’une poétesse encore largement méconnue et volontiers jugée comme certes habile, mais frivole et superficielle. L’étudiant.e n’était pas censé connaître le contexte, et ne pouvait donc pas deviner la question sous-jacente suggérée par ce sujet peu conventionnel : dans quelle mesure Deshoulières peut-elle être considérée comme La Fontaine au féminin ? Habile à conter et raconter en vers hétérométriques, oscillant entre séduction libertine et attirance moraliste, entre enjouement et mélancolie, l’un et l’autre présentent des similitudes étonnantes. Au-delà du strict contexte d’un exercice scolaire de composition française, on pourrait s’interroger sur la parenté des régimes éthiques qui unissent les deux auteurs affectionnant la varietas et jouant constamment de masques. Deshoulières possède-t-elle toutefois la même amplitude de personae que La Fontaine ? ou sa « versatilité », pour reprendre le mot de Schröder, est-elle plus circonscrite, moins ample que celle de son contemporain conteur et fabuliste  ? La question n’est pas indifférente, dans la perspective d’une désoccultation d’une poétesse longtemps effacée du canon universitaire et scolaire. Mais il n’était pas possible ni souhaitable d’approfondir directement ce possible parallèle dans le cadre de la composition attendue. Le piège n’en était donc pas vraiment un : Génetiot posait un cadre théorique très général, sans le lier expressément aux spécificités de la poétique lafontainienne (bestiaire, fable, conte, etc.). Par conséquent, la citation restait pleinement exploitable sur Deshoulières, sans référence aucune à La Fontaine.

    Analyse

    Le passage est très dense ; il implique au moins quatre déplacements théoriques importants :

    1. L’éthos comme pivot
      • Chez Aristote Rhétorique, I, 2 (1356a–1356b), l’ethos désigne le caractère de l’orateur tel que son discours le donne à voir : c’est la confiance qu’inspire la prudence, la vertu, la bienveillance qui transparaissent ou sont construites par ses paroles. L’éthos se distingue du pathos (ensemble des émotions suscitées chez l’auditoire, tels que la pitié, la colère, la peur, la honte, etc.) que l’orateur mobilise pour infléchir l’opinion des auditeurs ; et du logos, qui renvoie à la démonstration rationnelle, aux arguments et aux preuves (enthymèmes, exemples) propre à convaincre la raison. Ces trois « preuves de persuasion » sont les πίστεις. Aristote distingue les « preuves techniques » (« πίστεις ἔντεχνοι »), c’est-à-dire artificielles et produites par le discours ; et les « preuves non techniques » (« πίστεις ἄτεχνοι »). Ainsi, l’éthos lui-même se distingue en deux types : technique (qui renvoie à l’image de soi construite dans le discours) et non technique (qui renvoie à l’image de soi issue de la réputation de l’orateur, extérieure au contexte du discours). Voir Rhétorique, II, 1.
      • « L’ethos du poète constitue le point d’ancrage d’un discours qui concerne les êthè, les mœurs. » La formule invite à distinguer l’ethos (comme image de soi construite par le discours, et non psychologie réelle de l’auteur), et les êthè, c’est-à-dire les mœurs, les manières d’être que le discours problématise. La thèse consiste à affirmer qu’on n’accède à l’éthique d’un poème que par l’analyse d’un ethos mouvant, susceptible de se déployer, de se contredire, de se transformer.
    2. De la « morale des œuvres » à l’éthique du discours
      • Génetiot refuse l’idée naïve qu’un poème contiendrait une morale qui serait comme une leçon au bout d’une fable. Cette distinction convient à merveille pour La Fontaine, sans être aberrante pour Deshoulières.
      • « L’enjeu de cette poésie réside dans son éthique » : l’enjeu n’est pas un message moral explicite, une « moralité » au sens qu’on donne à ce mot à l’école primaire, mais de se demander quels comportements, quelles valeurs, quelles façons d’être la poésie fait jouer, met à l’épreuve. Il s’agit de s’interroger sur la manière dont le discours configure des valeurs, des attitudes, une façon d’être au monde. Le lien suggéré entre l’écriture et les mœurs tend à ranger Deshoulières dans la famille des moralistes.
      • Quand Génetiot écrit « éthique », il pense moins « morale », que système rhétorique de l’éthos, comme le montre la citation qui enchaîne immédiatement « éthique », « morale des œuvres », « ethos » et « êthè », « les mœurs  » et non la morale. L’éthique, sous sa plume, ne vise pas d’abord une morale au sens d’un contenu prescriptif (Deshoulières aurait à nous enseigner une leçon) : elle désigne plus subtilement un régime de valeurs et de conduites (les êthè) que le poème met en jeu par la construction d’un ethos (un masque, une persona). D’où l’idée d’éthiques au pluriel, selon les « sincérités successives » permises par la plasticité des masques. La « morale » n’est pas abandonnée : elle est repensée rhétoriquement. La morale des œuvres (chez La Fontaine et Deshoulières) n’est pas à chercher dans l’énoncé d’une leçon explicite, mémorisable et applicable, mais comme un effet d’énonciation : qu’est-ce que le poème rend pensable et désirable? Que valorise-t-il ou dévalorise-t-il (« axiologie ») ? Quelle conception de l’homme installe-t-il ? Génetiot parle de la question morale, mais en la déplaçant vers l’éthique au sens rhétorique, c’est-à-dire vers la manière dont un poème fabrique des mœurs et des valeurs, plutôt que dans l’expression d’une morale prédéfinie et explicitement formulée.
        Exemple chez La Fontaine : soit la fable « Le Loup et l’agneau ». Il convient de distinguer entre morale énoncée et axiologie construite. La moralité explicite (« La raison du plus fort est toujours la meilleure« ) est formulée sur le mode d’un constat cynique : elle décrit un état du monde (la force fait loi), sans prétendre que ce soit juste. Elle n’est inique que si on la lit comme une norme ; en réalité, La Fontaine la donne plutôt comme une vérité amère. L’axiologie rhétorique de la fable (ce que le texte fait valoir ou condamne) va, elle, dans l’autre sens : tout le dispositif (l’agneau raisonnable, la mauvaise foi sophistique du loup, la violence finale) construit une indignation du lecteur et une sympathie pour le faible. Le logos de l’agneau est irréprochable, mais il est rendu impuissant par l’ethos prédateur du loup : c’est précisément cette dissociation entre moralité (diagnostic) éthique discursive (critique) qui produit la dénonciation de l’écrasement des faibles en dépit de toute justification rationnelle, sans aucune prédication.
      • On trouve chez Deshoulières un équivalent presque plus brutal encore que Le Loup et l’Agneau : la pièce CLXVIII, dans le manuscrit 33111, qui s’ouvre sur l’injonction « Crains tout de ton ami, crains tout de ta maîtresse ». Comme chez La Fontaine, le texte énonce d’abord une sorte de “moralité” cynique, décrivant un monde où la justice n’est qu’un mot : « Les lois ne sont que pour les misérables », « Selon le rang qu’on tient le crime se mesure », « L’injustice chez [les grands] n’est que raison d’État », et surtout « Il faut oser faillir pour pouvoir s’élever », « Pour monter aux grandeurs il faut […] de lâches détours ». Pris au pied de la lettre, ce poème énonce une anti-morale : la réussite exige la faute, la “politique” blanchit la noirceur, la vertu est perdante. Mais l’axiologie qui se dégage du discours déclare l’inverse : tout le poème performe une dénonciation. L’ethos adopté est celui d’une lucidité indignée, et l’axiologie se lit dans le lexique même (« ce siècle est corrompu », « trahison permise », « lâches détours », « noirceur »). ici, la morale n’est pas une maxime édifiante ; elle est un effet rhétorique, produit par un ethos de satiriste moral et par la scénographie d’un monde où la force et le rang défont la justice. Le poème ne prescrit pas réellement l’immoralité : la performance éthique la met en scène comme scandale ; elle fait éprouver au lecteur une réalité intolérable (insécurité des liens, corruption des valeurs, impunité des puissants) et produit une indignatio, exactement comme La Fontaine fait sentir la violence arbitraire du loup, même si la « moralité » qui ouvre la fable expose la victoire du plus fort.
    1. Plasticité de la persona et « sincérités successives »
      • La formule est très précieuse pour comprendre Deshoulières : « L’ethos garantit l’éthique, ou plutôt les éthiques engagées par les sincérités successives que permet la plasticité de la persona. ». Or, nous voyons la poétesse changer de masque d’un poème à l’autre, et chaque masque porte une sincérité relative, située, qui engage une éthique différente. Il fallait repérer le caractère oxymorique et inattendu de la formulation : la « sincérité » est au pluriel, et successive, sans que cette pluralité confine au double discours. A travers ces éthos, qu’il fallait cartographier, il s’agissait de montrer que la poétesse expérimentait, essayait différents « discours » sur les « mœurs » de son siècle (société mondaine, Cour, héroïsme, rationalisme moderne, christianisme) sans nécessairement prendre parti. Parmi cette pluralité de persona poétiques, on pouvait retenir:
        • La poétesse galante mondaine (airs, idylle pastorale, portraits, madrigaux, petites pièces pour le Mercure galant)
        • La « philosophe » matérialiste ou épicurienne
        • La moraliste et la satiriste en mode mineur : condamnation de la vanité, dénonciation de l’hypocrisie
        • La chatte Grisette et les masques animaux, qui peuvent tenir des positions heurtant les bienséances.
        • La mère conseillère et éducatrice (« De rose alors ne reste que l’épine »)
        • La pénitente devant Dieu
        • La bergère
        • La malade, la mélancolique, la paresseuse, dans des pièces où le « je » s’éprouve lui-même comme fragile, contradictoire, exposé à la maladie, à la mort, à la déception amoureuse.
        • La poétesse de cour officielle célébrant la gloire du monarque
    2. Le lyrisme comme rhétorique ancrée dans une anthropologie
      • « Penser le lyrisme comme rhétorique, ce n’est pas réduire cette dernière à une stylistique des figures […] mais percevoir que le soubassement du discours éloquent du poème a partie liée à une anthropologie, une vision du monde, une histoire des idées philosophiques et religieuses, et plus généralement une axiologie. » Le mot-clé est sans doute anthropologie : quelle conception de l’être humain sous-tend cette poésie ? On demande aux candidats de ne pas s’arrêter à la micro-stylistique, mais de remonte du ton, de la voix, de l’ethos, des procédés (conversation, pastorale, badinage, ode) à une vision de l’homme (mortel, trompé par l’amour-propre, embarqué, etc.), à des arrière-plans philosophiques (épicurisme, scepticisme, jansénisme ambiant, libertinage érudit, catholicisme tardif), et à un système de valeurs (axiologie), c’est-à-dire à la discrimination entre ce qui vaut et ce qui ne vaut pas (le loisir, la gloire, la retraite, le plaisir, la vertu, l’ambition, l’honneur, la fortune, etc.)
    3. L’éthique comme performance du discours

    Quand Génetiot parle d’ « éthique » adossée à l’ethos, il suggère que la morale d’un texte n’est pas d’abord un contenu (un ensemble de maximes), mais un effet produit par une manière de parler. Autrement dit, le texte ne « dit » pas seulement le bien et le mal : il fait exister un certain régime de valeurs en le mettant en scène. C’est exactement ce que veut dire performance du discours, dans une perspective qui évoque le champ émergent des « performance studies »1 .

    • le poème endosse une posture (ethos, persona) ;
    • il oriente notre sympathie, notre antipathie, notre indignation ou notre admiration (pathos) ;
    • il organise des raisons, des enchaînements, des preuves, parfois des sophismes (logos) ;

    et de cette combinaison naît une axiologie vécue : ce qui compte, ce qui est méprisable, ce qui est intolérable. Dans « Le Loup et l’agneau, la fable performe une dénonciation en faisant éprouver la mauvaise foi du loup et l’impuissance du logos face à la force.

    Le terme de performance doit ici être entendu dans le sens que lui donne la théorie des actes de langage, illustrée par John Langshaw Austin puis appliquée dans le champ sociologique par exemple par Judith Butler. De ce point de vue, on peut définir la performance comme l’ensemble des opérations discursives par lesquelles un texte produit, dans et par son énonciation, un effet normatif et axiologique. En ce qui nous concerne, le texte ici construit une voix (ethos), règle un rapport à l’autre (adresse), oriente les affects (pathos), cadre les raisons (logos) et, ce faisant, fait exister une morale comme expérience plutôt que comme leçon. Le texte incarne une manière d’être (l’ethos de la bergère chez Deshoulières, par exemple, les postures, le ton, la scénographie), et fabrique des effets de jugement chez le lecteur (éloge ou blâme) sans nécessairement formuler des maximes.ne se contente pas d’énoncer, installant ainsi un régime de valeurs. Dans la poésie galante, en particulier, cette performance est particulièrement contrainte : il ne s’agit pas de moraliser comme au sermon, il convient de passer par le « beau mensonge », l’ironie, la persona et la pointe pour performer un discours moral sous forme de jeu poétique, mais un jeu qui possède ses règles et produit ses effets. La morale est en acte, et n’est qu’en acte.

    Cette hypothèse d’une éthique de la performance appelle deux nuances ou deux précisions :

    1. « Performance » ne veut pas dire « arbitraire ». La morale performée par le discours n’est pas un pur jeu de scène. Elle s’inscrit dans des traditions, des genres, des sensibilités, des modes, des courants littéraires et de pensée (la galanterie, les moralistes, le libertinage, etc.). Elle est située.
    2. La notion de performance n’annule pas tout rapport au vrai et au pensable.
      Même si la morale est performée, elle n’est pas dissoute : on peut reconstruire des « thèses » (anthropologie, axiologie) à partir des gestes discursifs. Génetiot ne dit pas que « tout se vaut », il estime que la voie d’accès à la morale passe par la rhétorique.

    Alain Génetiot songe à La Fontaine, mais sa thèse fonctionne à merveille aussi pour Deshoulières : chez elle, l’éthique passe rarement par la prédication, et bien plus souvent par la performance de voix (bergère galante, épicurienne, satirique, malade, etc.), avec ce que cette position implique de codes mondains et de contraintes d’autorité : la condition féminine contraint la femme à performer la morale à travers un discours, obliquement, par masque, jeu et ironie faute aussi de pouvoir légitimement tenir un discours prescriptif direct. C’est par nécessité sociale que la littérature devient ici, éminemment, cet « art du détour » dont parlait Roland Barthes.

    Vrais pièges et fausses pistes

    L’un des vrais pièges du sujet, à l’usage, consistait à figer Deshoulières dans la posture d’une poète-philosophe qui aurait un message, une doctrine à délivrer — et en particulier, peut-être sous l’influence de Gerdes ou du présent blog, à faire de la poétesse la représentante militante d’un épicurisme gassendiste. La proposition est tentante, pour Deshoulières comme pour La Fontaine d’ailleurs, mais risque de conduire à des simplifications contre lesquelles la formulation de Génetiot nous invite justement à nous défier : il s’agissait d’interroger la multiplicité des éthos, des discours, éventuellement contradictoires en apparence, non tenter à toute force de subsumer l’œuvre poétique de Deshoulières sous un discours univoque. Le sujet permettait au contraire de montrer que c’est par cette mobilité des ethos que la poésie met en jeu plusieurs « éthiques » possibles : mondaine, épicurienne, dévote en fin de vie, courtisane, etc., sans jamais les fusionner en un système homogène : tantôt célébrant l’amour, tantôt le condamnant, tantôt prônant la retraite, tantôt jouissant de la sociabilité lettrée, tantôt proche de Pascal, tantôt de Gassendi, amoureuse des auteurs anciens mais partisane des Modernes, ce sont ces contradictions que permettent de faire jouer les masques « successifs » mais « sincères » que porte l’autrice, peu soucieuse d’assener des leçons définitives. Volontiers sceptique, elle est héritière de Montaigne et conçoit la littérature comme l’essai de positions morales ou philosophiques bien plus que le lieu de leur affirmation dogmatique. C’était bien les éthiques qu’il fallait traiter, et non seulement une éventuelle éthique au singulier trop évidemment réductrice. Il convenait même de montrer qu’un même poème peut être en tension (par exemple entre tentation du désespoir et sagesse épicurienne, dans « Les Fleurs ») et qu’une même poétesse peut « essayer » des postures contradictoires, toujours en badinant et n’optant jamais pour une posture de sérieux ou de docte. Au demeurant (et on devait aller jusque là dans l’analyse), même la poésie d’allure frivole ne l’est pas vraiment : politesse, honnêteté, art de plaire, respect de l’autre passent par les formes dites mineures. La poésie-bagatelle est en réalité un laboratoire d’éthique mondaine et le lieu de construction d’une utopie sociale. C’est exactement ce que dit Génetiot : l’enjeu éthique se joue dans la rhétorique, dans la conversation, dans la persona mondaine, pas seulement quand Deshoulières s’annonce « philosophe ». Pour le dire autrement, c’est quand elle ne paraît pas philosophe qu’elle l’est peut-être le plus. L’un des intérêts du sujet consistait à obliger les étudiant.e.s à tenir ensemble des aspects de l’œuvre qu’il est tentant de séparer : les aspects galants (loisir mondain, jeux pastoraux), les aspects philosophiques (épicurisme, naturalisme, scepticisme) et les aspects moraux (amour-propre, vanité, critique de la Cour).

    Parmi les difficultés ou pièges qu’il convenait d’éviter figurait le risque d’identifier le terme « sincérité » à l’expression personnelle de la psychologique de l’autrice : Génetiot se situe expressément dans un point de vue rhétorique et d’énonciation, pas sur le terrain de l’intériorité intime d’un auteur. Autre risque : remplacer la lecture de poèmes par un exposé d’histoire des idées, au motif que Génetiot utilise cette expression. La tentation est grande de réciter: Querelle des Anciens et des Modernes, Querelles des femmes, épicurisme, littérature morale, etc.). Or le cœur du sujet consiste à penser le lyrisme comme rhétorique, c’est-à-dire à passer nécessairement par une analyse concrète de l’éthos (temps verbaux, marquages énonciatifs, ton, modalisations, images récurrentes, etc.) pour évoquer un contenu axiologique, anthropologique ou philosophique.

    Pistes de discussion

    1. on pouvait, s’agissant de Deshoulières, mais aussi s’agissant de La Fontaine, mettre en doute le sérieux philosophique, moral et anthropologique de cette poésie.
    2. on pouvait tenter de chercher une cohérence dans les éthiques : sous les sincérités successives, l’œuvre pouvait être considérée comme bien plus unifiée.

    Il y avait un certain nombre de points de friction, laissés ouverts par la citation de Génetiot, et qu’il fallait prendre en considération à un moment ou un autre.

    1. les contraintes particulières à une éthique au féminin : l’exigence de parrhèsia se heurte eux difficultés d’occuper une position subalterne, explique V. Schröder. L’éthos se trouve traversé par une contradiction entre modestie et exigence de sincérité. Deshoulières manque « d’autorité » mais persiste à rire des stoïciens, des tartuffes et des héros, et à défendre sa « candeur héroïque ». L’éthos est donc contraint par le genre.
    2. une radicalité de l’anthropologie qui s’accorde mal avec la légèreté du lyrisme mondain (lorsque la poétesse récuse la supériorité des hommes sur les bêtes, par exemple, ou lorsqu’elle voit dans la modernité un « dur siècle » plus cruel que la nature). Briot (voir bibliographie) le montre bien pour les « Petits Oiseaux » : à partir d’une pastorale des oiseaux, c’est la condition humaine qui est fragilisée, l’homme apparaissant comme traître à ses « premières lois » de nature. L’éthique n’est plus seulement mondaine ou religieuse, elle devient écologique avant la lettre (respect des animaux, critique de la domination et de la violence, valorisation d’un ordre naturel sans tyrannie). La poésie de loisir mondain, relue à la lumière de cette anthropologie, se renverse : ce n’est plus seulement une pratique de salon, c’est un laboratoire de valeurs alternatives fondée sur une forme d’écologie doublée de sobriété. C’est à cette lumière que peuvent s’interpréter l’attirance pour la retraite, le refus de la gloire ou la défiance envers les valeurs de progrès.

    Proposition de corrigé

    Introduction

    « Κοῦφον γὰρ χρῆμα ποιητής C’est chose légère que le poète », écrivait Platon dans l’Ion. La formule semble convenir à merveille à toute une part de la poésie du XVIIᵉ siècle, et en particulier à sa veine galante. Les petits vers mondains qui circulent dans les salons, les madrigaux, les chansons, les idylles pastorales qu’échangent les dames d’esprit apparaissent d’abord comme des bagatelles frivoles : poésie badine, vouée à plaire et à divertir, sans prétention doctrinale, sans rien en elle qui pèse ou qui pose. À regarder de loin la production d’Antoinette Deshoulières, autrice mondaine par excellence, reléguée en raison de son habileté même au rang de poétesse galante habile mais superficielle, on serait tenté de lui appliquer ce cliché platonicien sorti de son contexte : son œuvre serait légère, sans autre enjeu que ludique. C’est précisément ce lieu commun qu’Alain Génetiot invite à renverser. Au détour d’un article consacré à La Fontaine en 2021, le critique a proposé une réflexion théorique audacieuse sur la poésie lyrique et son rapport aux valeurs : « L’enjeu de cette poésie réside dans son éthique, ce qui permet de repenser de manière rhétorique la question de la morale des œuvres. L’ethos du poète constitue en effet le point d’ancrage d’un discours qui concerne les êthè, les mœurs. L’ethos garantit l’éthique, ou plutôt les éthiques engagées par les sincérités successives que permet la plasticité de la persona. Penser le lyrisme comme rhétorique, ce n’est pas réduire cette dernière à une stylistique des figures […] mais percevoir que le soubassement du discours éloquent du poème a partie liée à une anthropologie, une vision du monde, une histoire des idées philosophiques et religieuses, et plus généralement une axiologie ». Autrement dit, Génetiot invite à envisager chaque poème non comme porteur d’une morale explicite mais comme mettant en scène, à travers une voix construite (ethos), tout un système de valeurs et une certaine manière d’être au monde (des mœurs). L’originalité de sa thèse est de souligner que le poète lyrique peut multiplier ces voix et ces valeurs (« sincérités successives », « axiologie ») de diverses personae, c’est-à-dire de masques, tout en conservant une profondeur de pensée cohérente sous l’apparente diversité. La citation interroge ainsi la poésie sur son fondement éthique et anthropologique, au-delà du jeu des figures ou du simple épanchement intime qui serait anachronique pour définir le lyrisme de l’Ancien Régime. Faut-il lire les idylles et épîtres de Deshoulières comme un simple divertissement mondain, ou au contraire y déceler une véritable morale sous-jacente ? En d’autres termes, dans quelle mesure la poésie de Deshoulières illustre-t-elle l’idée que le lyrisme est porteur d’éthiques, éventuellement plurielles, à travers la mise en scène de diverses voix liées à une vision du monde ? Nous verrons d’abord que la thèse de Génetiot trouve une pertinence certaine chez Deshoulières, dont les poèmes mettent en jeu une variété de personae, associées à des éthiques parfois divergentes et des visions différentes de l’homme et de la nature. Nous nuancerons cependant en rappelant que cette poésie n’a rien d’un traité de philosophie morale sérieux et pontifiant : les vers de Deshoulières sont aussi, indubitablement, un art de la « bagatelle » et du jeu mondain, où le beau mensonge galant et la virtuosité comptent plus que la « sincérité » au sens romantique ou la leçon didactique. L’ethos y est volontiers un masque plaisant, un rôle assumé dans la conversation littéraire. Enfin, nous montrerons que la dimension ludique, loin d’être contradictoire avec le fond philosophique et moral, sert au contraire à performer le discours moral pour le mettre à distance l’interroger, l’essayer presque au sens montaignien, dans une désinvolture jouée sur fond de « crise de la conscience ». Cette poésie, traversée par la désillusion et la fragmentation des valeurs, reflète la crise épistémologique, morale et religieuse de la fin du XVIIe siècle sans pour autant la résoudre par un système unifié.

    I. Personae multiples, valeurs diverses

    La poésie de Deshoulières se laisse d’abord lire comme une rhétorique de l’ethos : en multipliant les masques (bergère galante, moraliste épicurienne, coquette, mère scrupuleuse, malade désabusée, etc.), la poétesse fait varier les postures de parole, et chacune de ces personae engage une certaine manière de vivre, de juger et de hiérarchiser les biens. Derrière la diversité des voix, se dessinent des éthiques cohérentes (galante, épicurienne, religieuse, curiale) qui renvoient à une même anthropologie sceptique et à une axiologie du « peu » : l’ethos y est bien le « point d’ancrage » où se nouent mœurs, vision de l’homme et vision de la nature.

    A. Masques mondains et galants

    La poésie de Deshoulières s’inscrit tout d’abord dans la tradition galante de son époque. Elle met en scène des voix lyriques légères (bergères, nymphes, jeunes femmes spirituelles) qui cultivent l’art de plaire. Ces personae mondaines adoptent un ethos aimable fait de douceur, de fierté mesurée et de civilité amoureuse, bien éloigné des emportements tragiques. Par exemple, dans l’églogue À Iris, la narratrice conseille à une amante délaissée de ne pas s’abîmer dans la plainte : «  Vengez-vous, et vengez vos charmes / Par un mépris digne de vous : / Il est honteux de répandre des larmes / Quand ce que nous perdons est indigne de nous.  » (p. 452) L’honneur et la dignité personnelle priment ici sur l’abandon passionnel. On retrouve là l’éthique de la galanterie telle qu’elle était codifiée dans les salons : aimer sans outrance, garder mesure et esprit, et ne jamais sacrifier entièrement la raison ni la fierté aux feux de l’amour. Les innombrables chansons, madrigaux et portraits que la poétesse publie dans le Mercure galant mettent en scène ce savoir-vivre amoureux fait de badinage et de retenue. La sociabilité galante valorise un art de l’échange courtois où la contrainte laisse place au consentement mutuel et à la libre réciprocité des sentiments. Même dans un registre pastoral fictif, on valorise une manière douce d’aimer : nul amant respectueux chez Deshoulières ne « force [sa bergère] à répandre des larmes » ; l’amour heureux devrait suivre la nature et ne connaître ni désirs impossibles ni cruauté. À travers ces figures d’ «  enfants sans souci » ou de bergères hautaines mais sensibles, l’autrice élabore une morale mondaine implicite qui participe au processus de civilisation des mœurs décrit par Norbert Elias : politesse du cœur, refus de la jalousie brutale, équilibre entre la franchise des émotions et le respect d’autrui. Cet ethos galant incarne ainsi une véritable éthique de la conversation amoureuse, fondée sur la délicatesse des mœurs et l’idéal de l’harmonie sociale entre les sexes : c’est un projet de société et une utopie de vivre en commun, au sein d’une société mixte et à la faveur de valeurs partagées, que développe Deshoulières sous couvert de bagatelles sentimentales.

    B. La persona épicurienne : éthique du plaisir modéré, de la nature et du retrait

    La voix galante voisine volontiers avec une autre persona, plus philosophique. Comme Montaigne, Deshoulières recommande à son lecteur de découvrir son être véritable sans se contenter d’illusions ; dans Réflexions diverses III, elle apostrophe ainsi l’être humain qui mésuse de son entendement : « Homme, quel usage fais-tu [de ton esprit] ? […] Tu ne te connais pas toi-même”. S’il n’est pas toujours facile d’identifier un système de pensée parfaitement cohérent dans l’œuvre de la poétesse, elle semble toutefois souvent acquise aux thèses épicuriennes voire matérialistes. Ses idylles morales et ses Réflexions en vers développent une véritable éthique du plaisir mesuré et du retour à la nature. On y décèle l’influence d’Épicure, de Gassendi et des moralistes libertins, sans oublier celle de Dehénault, qui fut son maître et son ami. Le poème Les Moutons, par exemple, dresse un parallèle éloquent entre le tumulte vain de la condition humaine et la quiétude du troupeau : « Ne vaudrait-il pas mieux vivre, comme vous faites, / Dans une douce oisiveté ? / Ne vaudrait-il pas mieux être, comme vous êtes, / Dans une heureuse obscurité, / Que d’avoir sans tranquillité / Des richesses, de la naissance, / De l’esprit et de la beauté ? / Ces prétendus trésors […] valent moins que votre indolence.  » Ici l’ethos poétique (celui d’un observateur désabusé qui envie le bonheur simple des animaux) porte une éthique épicurienne : celle du retrait du monde, de la modération des désirs, du refus de la gloire, de la richesse ou même de l’esprit brillant, dès lors qu’ils troublent la tranquillité de l’âme (l’ « ataraxie »). D’autres pièces viennent expliciter ce système de valeurs : dans La Solitude, la voix lyrique célèbre la « charmante et paisible retraite » et dit tout le mépris qu’elle a pour les « vains embarras  » de la vie de cour ou de ville. Être loin des bruits du monde, au milieu d’une nature intacte, entouré d’êtres innocents (les animaux, souvent idéalisés), voilà le bien suprême. Cette éthique valorise le plaisir modéré des choses simples, comme le spectacle de la beauté des champs, l’amitié sincère, ou le repos champêtre ; elle prône comme critère du bonheur l’absence de douleur plutôt que la poursuite effrénée de voluptés coûteuses qui comportent en elles-mêmes leur châtiment, comme elle l’explique dans l’épître à la goutte. Deshoulières, comme Lucrèce, tourne en dérision le culte de la gloire guerrière, et remet en cause les vertus austères et inaccessibles des stoïciens, leur opposant un idéal de la sagesse à la fois grec et horatien, celui du rien de trop . Ainsi dans ses Réflexions diverses, elle invite l’être humain à reconnaître ses limites et à embrasser une vie naturelle : trop fier de son « sublime esprit  », l’homme ferait mieux de se connaître lui-même et d’accepter sa condition plutôt que de courir après l’immortalité ou la renommée. L’ethos épicurien adopté par la poétesse (parfois sous le masque d’une bergère philosophe, ou d’un poète omniscient) engage donc explicitement une éthique du bonheur sobre, fondée sur la mesure, la recherche de l’ataraxie, qu’elle appelle « repos » par défiance envers tout pédantisme, et l’accord avec la nature. C’est une éthique du peu et du retrait, qui s’oppose point par point aux valeurs aristocratiques et versaillaises du beaucoup et du paraître.

    C. De la pluralité des voix à une anthropologie commune : vision de l’homme, de la nature et des valeurs

    Malgré la diversité des tonalités et des personnages poétiques qu’elle adopte, Deshoulières ne se disperse pas en un éclectisme sans boussole : on décèle au contraire, derrière ces éthiques successives, les linéaments d’une anthropologie cohérente et d’une vision du monde relativement stable. En effet, qu’elle parle en précieuse galante ou en moraliste épicurienne, la poétesse développe une même critique de l’homme et de la société. Ses poèmes dessinent souvent l’image d’un être humain foncièrement fragile, dupé par ses désirs et dominé par son orgueil, en contraste avec la sagesse innocente de la nature. « Les Moutons » l’exprimaient déjà : la « raison » dont l’homme se targue tant est un cadeau empoisonné, impuissant à maîtriser les passions et ne produisant souvent que tourments. De fait, dans l’univers de Deshoulières, l’homme apparaît presque toujours comme un être déchiré, malheureux, pris au piège de ses propres illusions (amour-propre, soif de pouvoir, ou même la mobilité féconde de son esprit qui l’encombre souvent). L’un des refrains de sa pensée est le constat que les animaux sont plus heureux et peut-être plus sages que nous. Dans « Le Ruisseau », elle apostrophe les humains orgueilleux : « À ne nous point flatter, nous sommes / [des] Tyrans plutôt que [des] Rois » vis-à-vis des bêtes, et aucune créature ne parvient à fléchir « le cruel et superbe cœur » de l’homme. Même les bêtes féroces sont moins cruelles, car elles ne tuent que par nécessité ou par amour, tandis que l’homme commet meurtres et trahisons par intérêt, haine ou vanité. Ce sombre portrait de l’humanité n’est pas sans rappeler ce qu’on appelle parfois « l’anti-humanisme » des moralistes de Port-Royal, comme Nicole, ou La Rochefoucauld (que Deshoulières fréquentait et à qui elle adresse une ode), mais sa conception de l’homme ne semble même pas illuminée des espérances théologiques qu’on trouve chez Pascal ou La Bruyère : aucune grâce divine ne vient ici racheter le «  cœur barbare » de l’homme. La nature humaine est dépeinte en termes quasi matérialistes : les vertus affichées ne sont que mascarade, l’amour lui-même (chez les hommes) a perdu sa fougue noble pour devenir calcul ou caprice dans ce « dur siècle où nous sommes ». L’anthropologie sombre que Deshoulières partage avec tout l’âge classique finit par colorer de teintes mélancoliques jusqu’à ses penchants épicuriens : la philosophie du Jardin, censée ôter les peurs, finit au contraire par la plonger dans une forme de désespérance, par exemple dans l’idylle « Les Fleurs ».

    On peut dire que, selon l’expression de Génetiot, Deshoulières utilise ses personae multiples pour explorer plusieurs éthiques singulières (éthique galante de la politesse, éthique épicurienne du contentement, éthique politique de la fidélité au roi, éthique chrétienne de la résignation), mais que toutes convergent vers une même critique anthropologique et une même échelle de valeurs : certaines sont largement partagées en son temps, tant dans les milieux libertins que chrétiens (la méfiance à l’égard des grandes passions factices, des idéaux héroïques et des illusions de l’orgueil, par exemple), d’autres sont plus originales et caractéristiques du courant marqué par l’influence de Lucrèce et Gassendi, comme l’éloge des bonheurs humbles accordés par la nature.

    II. L’art du beau mensonge

    S’il est tentant de lire l’œuvre de Deshoulières à la seule lumière de cette profondeur éthique, il faut pourtant éviter de la figer en un « système » moral univoque. Deshoulières se défie du dogmatisme et du pédantisme, défauts encore plus mal portés pour une femme que pour un homme au XVIIe siècle. 

    La poétesse du XVIIe siècle est aussi fille de son temps : elle évolue dans le milieu des salons et du divertissement de cour, où la poésie est volontiers un jeu d’esprit autant qu’une quête de vérité. Alain Génetiot lui-même rappelle que le lyrisme mondain « n’est pas ‘authentique’, en ce sens qu’il n’est pas ‘sincère’  » : il pratique «  avant tout l’art du beau mensonge  » (selon l’expression de Pelous cité par Génetiot), à travers un lyrisme « impersonnel et collectif » où l’on se méfie des effusions trop intimes. Beaucoup de poèmes de Deshoulières sont ainsi nés dans des circonstances ludiques ou légères : ce sont des pièces de circonstance, des réponses à des défis poétiques, de petits riens littéraires destinés à égayer la conversation. Génetiot parle ailleurs de « poétique du loisir mondain  » : faire quelque chose de rien, broder un joli poème sur un sujet mince (une anecdote, un bouquet offert, une taquinerie entre amis) était un passe-temps prisé des salons. Deshoulières a excellé dans ces exercices d’esprit galant. Par exemple, elle a composé des épîtres animalières facétieuses (comme l’ « Apothéose de Gas, mon chien ») et même une série de lettres en vers échangées entre sa chatte et les animaux familiers de ses amies. Dans ces textes, le but premier est le divertissement et l’ingéniosité technique. On y goûte l’art du pastiche, de la personnification amusante et de la référence littéraire détournée : l’Apothéose de Gas raconte sur le mode épique l’ascension d’un petit chien au Parnasse, accueilli par Apollon parce qu’il chasse les poètes pédants mieux qu’un censeur officiel. Ce récit mythologique burlesque est un morceau de virtuosité plein d’autodérision : « Il [mon chien] démêle un sot de cent pas, / Le poursuit, l’aboie et le pille. / Ah ! pour le repos de nos jours, / Que n’avons-nous un tel secours / Contre un tas de grimauds dont Parnasse fourmille ! » s’exclame la Muse Érato dans le poème, obtenant la clémence d’Apollon pour l’animal. On le voit, la portée de ces pièces est d’abord de nature ludique : il s’agit de railler les mauvais poètes et de faire sourire un public d’initiés (les « grimauds du Parnasse » désignant les poètes ridicules). De même, l’autrice compose une ballade à boire dans laquelle l’ethos de la poétesse se confond avec celui d’une convive épicurienne exaltant les plaisirs du vin : « Viens-y souper, / j’ai du muscat charmant. / Quand je te vois ma tendresse s’éveille, / Désirerais être homme en ce moment / Ou quand ta voix se mêle follement / Au doux glou glou que fait une bouteille ». Ici, l’enjeu éthique ne semble nullement austère : la voix chante les vertus du vin voire des amours saphiques, dans un esprit de provocation malicieuse bien loin de toute leçon morale.

    Ces exemples montrent que la poésie de Deshoulières est pétrie de conventions galantes, de codes de plaisir mondain où l’important est de briller par l’esprit et la finesse. Le lyrisme y est un masque : Deshoulières joue la bergère, joue l’amante courroucée ou l’amie généreuse, souvent dans un but de défi rhétorique ou de dialogue littéraire avec ses contemporains. On songe aux joutes poétiques où elle participe : ainsi, ses lettres de chats font écho à un véritable échange avec la marquise de Monglas. L’artifice est revendiqué, et apprécié du public mondain. La plasticité de la persona dont parle Génetiot prend ici tout son sens : la poétesse passe d’un rôle à l’autre (tantôt Iris coquette, tantôt, Sylvie, tantôt Célimène rusée dans ses églogues), et chacune de ces voix est porteuse d’une vérité locale mais aussi d’un certain déni de « sincérité » personnelle. En effet, Deshoulières n’expose jamais sa vie privée brute ; elle la transfigure en un jeu littéraire. Lorsqu’elle évoque sa propre maladie, c’est un ton distancié, par exemple dans l’épître à Mademoiselle de La Charce sur Laure et Pétrarque. Cette pudeur fait tout le sel de la poésie galante  : le souci de plaire et de ne pas incommoder l’emporte sur le besoin de se confesser. En ce sens, on pourrait objecter à Génetiot que l’ « enjeu »  de bien des poèmes de Deshoulières n’est pas tant éthique qu’esthétique et social : produire de l’agrément, divertir une assemblée choisie, prouver son esprit subtil aux amis lettrés, plaire. L’ethos alors n’est qu’un masque de scène mondaine, conforme aux attentes de la conversation polie. « Savoir vivre, c’est savoir feindre« , note Deshoulières elle-même avec une lucidité grinçante dans « Le Ruisseau ». La poétesse connaît la leçon : trop de sincérité nue serait une faute de goût et une faute sociale. Aussi son lyrisme se présente-t-il comme un art du détour, un « beau mensonge » où la vérité n’apparaît qu’en transparence, enveloppée dans la grâce de la fiction, laissée à deviner au lecteur dont on postule la compétence et l’ingéniosité, sur le mode de la connivence.

    Il ne faudrait pas conclure pour autant que toute profondeur morale serait absente de ces jeux. En réalité, loisir mondain et réflexion éthique coexistent chez Deshoulières, au prix d’un équilibre subtil. La galanterie invente, selon le mot d’Alain Viala, de « belles mœurs » autant qu’un style plaisant : sous l’apparente légèreté, un poème mondain peut véhiculer un art de vivre. Par exemple, en ridiculisant les pédants grâce à l’apothéose du petit chien, Deshoulières défend implicitement une éthique de l’authenticité intellectuelle et du bon sens contre l’imposture littéraire. De même, ses nombreuses pièces badines sur l’amour suggèrent en creux un modèle de rapports équilibrés (où l’inconstance masculine est moquée par exemple dans le portrait de Tircis, et où la femme apprend à ne pas trop souffrir d’un ingrat). Néanmoins, le primat du jeu reste fondamental : la poétesse est contrainte par les goûts de son public et par les conventions de la pudeur classique. La « morale » du poème reste donc souvent implicite, noyée dans l’esprit. C’est pourquoi on pourrait dire que chez Deshoulières, l’ethos garantit l’éthique… mais garantit d’abord qu’elle ne sera pas assénée brutalement. L’ethos mondain, aimable ou narquois, sert de parure à l’éthique pour la rendre acceptable à la belle société. Ce souci de l’agrément limite la portée ouvertement didactique de la poésie. L’enjeu principal, pour l’autrice vivant au « siècle de Louis XIV », reste de séduire et de distraire, quitte à ce que la sincérité de la leçon en soit partiellement éclipsée par l’artifice.

    III. Un lyrisme en clair-obscur

    Au fil de son œuvre, et notamment dans ses dernières années, Deshoulières laisse transparaître une veine plus mélancolique, qui vient assombrir le badinage galant.

    A. Les tonalités de la mélancolie : fatigue de vivre, vanité, vieillesse

    Gravement malade durant la fin de sa vie, éprouvée par les deuils et les désillusions, elle compose des poèmes d’une tonalité élégiaque, empreints de lassitude existentielle. Dans ses Réflexions, elle médite sur la mort et le temps qui détruit tout. Sa voix lyrique, qui fut tour à tour bergère amoureuse et épicurienne rieuse, prend alors un timbre plus grave, quasi stoïque par moments. Elle souligne par exemple que mourir est un processus continu : « Il commence à mourir long-temps avant qu’il meure ; / […] Le nom de mort qu’on donne à notre dernière heure, / N’en est que l’accomplissement. » [p. 190]. Ce constat désabusé de la condition mortelle va de pair avec un dégoût pour les illusions de la gloire et de la cour. Deshoulières, tout en cherchant la faveur du roi (elle a écrit des odes pour Louis XIV et reçu une pension), confesse aussi l’amertume de ces vanités. Son Épître chagrine au Père de La Chaise attaque par exemple les faux dévots de cour et l’hypocrisie ambiante. Surtout, dans des pièces plus intimes adressées à sa fille ou dédiées à elle-même, elle évoque la vieillesse comme un naufrage de tout espoir. L’un de ses madrigaux moralise ainsi sur le sort de la beauté évanouie : « tant qu’on est belle on fait naître des désirs […] / Mais on a peu de temps à l’être, / Et long-temps à ne l’être plus » explique-t-elle dans les Réflexions diverses. Cette conscience douloureuse du temps qui passe nourrit une véritable poétique de la vanité. Les fleurs éclatantes d’hier sont fanées demain ; les succès littéraires sont éphémères et l’admiration du public aussi versatile que le vent. Par endroits, Deshoulières rejoint le ton pessimiste d’un Pascal dénonçant la « misère de l’homme« . Cependant, fidèle à l’équilibre classique, elle évite de sombrer dans le pathos lugubre. Sa mélancolie s’exprime souvent par des images douces-amères, ou par une résignation élégante plutôt que par des cris tragiques. Fatiguée de vivre, elle pousse un soupir lucide plus qu’un cri de désespoir. Par exemple, dans Réflexions II, elle note avec une ironie triste que les vieilles pierres, les médailles antiques gagnent en valeur avec le temps, alors que la vieillesse humaine n’attire que le mépris. Ce trait d’esprit élégant masque en réalité une souffrance personnelle (la poétesse se sait oubliée et diminuée physiquement), tout en la sublimant en vérité générale. Ainsi, l’ethos épicurien qu’elle affichait (chercher le reposet  l’absence de douleur) se teinte d’une nuance mélancolique : Deshoulières sait intellectuellement que la sagesse consisterait à se contenter de peu, à accepter la mort, mais elle montre combien « le cœur humain » résiste, s’attriste, s’égare malgré tout. Cet étrange clair-obscur affectif, où la raison philosophique lutte contre le chagrin diffus, donne aux derniers poèmes de Deshoulières une profondeur touchante. On n’y trouve ni pose héroïque, ni déclamation théâtrale, mais le sentiment discret d’une vanité universelle.

    B. Fragmentation des éthiques et apories : l’absence de doctrine unifiée

    Ce parcours poétique multiforme n’aboutit à aucun catéchisme moral univoque. Au contraire, la force et la singularité de Deshoulières résident dans l’acceptation d’une pluralité irréductible de positions. Les « sincérités successives » tendent parfois en réalité à faire miroiter des contradictions insolubles, loin que la poétesse cherche à dégager une unique leçon. Alors que certains poètes, comme Boileau, cherchaient à édifier un système de valeurs stable (le bon goût, la raison, etc.), Deshoulières présente un profil plus déroutant : ses poèmes ne totalisent jamais leurs leçons en un message uniforme. Chaque pièce propose une vérité locale, qui peut non seulement compléter mais contredire radicalement celle d’une autre. Par exemple, la bergère Iris dans l’églogue pleure son amour trompé et ne parvient pas à se consoler ; mais dans l’épître À Iris, la poétesse préconise au contraire l’oubli du perfide amant par orgueil ; les deux perspectives sont difficilement conciliables. De même, l’autrice de La Solitude vante le repos et la fuite du monde, tandis que la poétesse de la Chanson bachique se plaît en société et en excès mesurés : l’ethos change, l’éthique aussi. Faut-il y voir une contradiction de l’écrivaine ? Pas vraiment, car jamais Deshoulières ne cherche à les réconcilier. Elle semble assumer que la vérité est fragmentée, qu’elle prend des visages variés selon les moments de l’existence et les rôles qu’on joue. Cette absence de synthèse doctrinale peut déconcerter le lecteur moderne en quête d’une « philosophie » de Deshoulières, mais c’est précisément ce que Génetiot souligne en parlant de « sincérités successives ». Chacune de ces voix est sincère dans son registre ; la plaisanterie est sincère dans le désir de plaire, la plainte sincère dans l’expression d’une douleur réelle, mais elles ne s’additionnent pas en un credo uniforme. Il revient dès lors au lecteur de percevoir, en filigrane, la morale provisoire et réversible que, souvent, la poétesse ne formule pas explicitement. En véritable moraliste classique, Deshoulières n’enseigne pas de morale définitive. Elle préfère la suggestion au précepte, l’observation au dogme. Cela donne à son recueil une polyphonie parfois déroutante : on passe d’un ton à l’autre, d’une morale à son envers, comme si l’autrice refusait de s’enfermer dans une seule posture. Cette fragmentation réfléchie est sans doute liée à sa condition de femme et d’ « amatrice » en poésie : elle n’a pas la légitimité pour prêcher du haut d’une chaire, elle use donc de la forme oblique, des masques, et elle change de masque lorsque le premier a épuisé son efficace. Il en résulte une œuvre en clair-obscur, faite de demi-teintes morales plutôt que de contrastes tranchés. Ni cynique totalement (car elle célèbre aussi la bonté, la nature, l’amitié), ni idéaliste naïve (car elle voit le règne universel de l’amour-propre), Deshoulières tient le lecteur dans une incertitude stimulante, essayant des discours dans une attitude qui n’est pas sans rappeler celle de Montaigne, dont les moralistes méditèrent si intensément les textes. Les poèmes de Deshoulières posent des questions plus qu’ils n’assènent des réponses. En ce sens, l’éthique de son œuvre est fondamentalement dialogique et ambiguë : performée à travers les discours plutôt que mise en forme de prescriptions préalables, la morale se construit dans la tension entre les différentes voix, et non dans l’autorité d’un narrateur omniscient qui conclurait pour nous. Cette caractéristique, loin d’être une faiblesse, fait tout le charme intellectuel de son lyrisme. Elle exige du lecteur un travail de synthèse (ou d’acceptation du non-synthétisable) qui préfigure déjà les sensibilités modernes tout en reconduisant l’héritage sceptique de Montaigne.

    C. Poétesse de la crise du monde ancien

    Enfin, pour comprendre la portée de l’ « éthique » chez Deshoulières, il faut la replacer dans l’horizon historique qui est le sien, celui de la fin du Grand Siècle. Née en 1638, morte en 1694, Antoinette Deshoulières est contemporaine de ce que Paul Hazard a nommé dans un livre qui fit date La Crise de la conscience européenne. Elle traverse une époque de bouleversements intellectuels : triomphe de la science nouvelle (Descartes et Newton) contre les anciens dogmes, remise en cause des valeurs féodales et héroïques, émergence du scepticisme mondain et du libertinage érudit, polémiques religieuses (jansénisme, quiétisme) et prélude aux Lumières. Or, sa poésie reflète cette transition sans trancher nettement entre l’ancien et le nouveau. On y sent l’héritage des Anciens (elle imite Horace, invoque les bucoliques, respecte les règles malherbiennes) qui vient pour le moins tempérer ses idéaux « modernes ». Deshoulières ne prône pas un progrès linéaire vers l’avenir, se méfie des excès et ne croit pas aux utopies. Elle constate plutôt, comme La Bruyère, un affaiblissement des fondements moraux : par exemple, dans La Solitude, elle remarque qu’au « dur siècle » présent, l’amour ne fournit même plus aux hommes de nobles justifications à leurs crimes, signe d’une corruption sans contrepartie idéale. Ce regard à la fois lucide et résigné, sans perspective de salut, est profondément ancré dans la pensée classique finissante, que ce soit chez les moralistes ou  chez Bayle. De ce fait, le lyrisme de Deshoulières est un lieu de tension, non de solution. Son ethos oscille entre la croyante soumise (dans son Ode de 1686 elle prie Dieu de lui rendre la santé tout en acceptant l’épreuve) et la libre-penseuse ironique qui raille avec Tircis l’immortalité de l’âme). Cette oscillation crée un clair-obscur moral : à la fin du XVIIe siècle, on ne sait plus très bien quelles valeurs tenir pour certaines. Deshoulières fait écho à ce trouble tout en conservant, par tempérament, un goût de l’harmonie formelle et de la mesure stylistique. C’est pourquoi on peut parler d’un classicisme en demi-teinte : ni tout à fait crépuscule, ni tout à fait aurore. Sa poésie, en effet, n’annonce pas encore franchement la philosophie des Lumières (elle n’a pas l’optimisme de penser que la raison triomphera ou que la société pourra être régénérée), mais elle n’adhère plus non plus aux consolations traditionnelles (elle ne croit qu’à moitié aux promesses religieuses, comme en témoignent ses paraphrases de psaumes paradoxalement très humaines, dénuées de ferveur mystique). Finalement, l’éthique de Deshoulières n’est pas un catéchisme : c’est plutôt un questionnement permanent, un désenchantement actif. Son lyrisme fait ressentir, dans le registre sensible de la poésie, la disparition des certitudes absolues. En cela, il éclaire effectivement une époque de mutation des idées : l’ethos de la poétesse, tour à tour muse gaie, philosophe chagrine, curiale distante, nous raconte l’histoire d’une conscience en mouvement, tiraillée entre l’ancien idéal d’ordre et la vérité nue du matérialisme émergent.

    Ainsi, le jugement de Génetiot prend tout son sens pour Deshoulières : son œuvre, loin d’être une suite de jolies pièces sans portée, engage bel et bien une réflexion sur les mœurs (êthè). Mais cette réflexion n’est jamais pontifiante : elle se déploie à travers un jeu rhétorique subtil, modulant plusieurs ethos qui, chacun, portent un éclairage différent sur les valeurs et les illusions humaines.

    Conclusion

    En définitive, la poésie d’Antoinette Deshoulières se révèle riche d’enseignements éthiques à qui veut bien la lire au-delà de ses grâces mondaines. La phrase d’Alain Génetiot, quoique formulée à propos d’un monument comme La Fontaine, s’est avérée un guide précieux pour percer le secret de cette œuvre longtemps mésestimée. Oui, «  l’enjeu de cette poésie réside dans son éthique  », en ce sens que chaque poème de Deshoulières propose, sous couvert d’un personnage lyrique, une manière de voir le monde et de juger du bien et du mal. On a vu la poétesse endosser une pluralité de rôles sincères (la bergère galante prônant la douceur réciproque, la moraliste épicurienne louant la vie simple, la femme de cour lucide oscillant entre flatterie et scepticisme, la malade résignée ou révoltée) et, ce faisant, multiplier les éthiques. Il ne s’agit pas d’y chercher une doctrine unifiée, mais au contraire d’apprécier cette plasticité de la persona comme un moyen de toucher aux vérités multiples de l’expérience humaine. Toutefois, l’autre versant de son art est d’avoir su garder le sourire et la légèreté : son ethos poétique garantit que l’éthique, chez elle, ne tourne jamais à la leçon ennuyeuse, mais reste inscrite dans le plaisir du texte et le clair-obscur de l’ironie. À l’image de ces fleurs qu’elle aimait à célébrer, éphémères mais heureuses d’embaumer un instant nos jardins, la poésie de Deshoulières nous charme d’abord par son élégance fragile, puis nous murmure ses leçons discrètes sur la folie des hommes et la sagesse de la nature. Ainsi éclairée, l’habile poétesse se révèle aussi une conscience morale de son temps, ayant trouvé dans le lyrisme rhétorique la voie singulière d’une sincérité sans illusion. Les « sincérités successives » de Deshoulières, tour à tour enjouées et sombres, composent le portrait d’une âme tout en mesure, en quête du bonheur, entre l’éthique et l’esthétique, entre le masque et le cœur.

    1. Je tiens à remercier Claire Gheeraert-Graffeuille pour m’avoir suggéré cette formule qui me paraît très heureuse. []
  • Harmonie et esprit de joie : Deshoulières, poétesse des ruelles ?

    Dans son ouvrage intitulé Poétique du loisir mondain. De Voiture à la Fontaine (Paris, Champion, 1997, p. 446), Alain Génetiot écrit :

    « Si la tradition de la poésie comme amusement du lettré est bien établie, la nouvelle légitimité de la poésie mondaine consiste à offrir ce divertissement littéraire aux honnêtes gens à l’intérieur d’une conversation dont on a constaté qu’elle en avait tous les traits stylistiques. En effet, parmi tous les plaisirs de la société aristocratique – collations, bals, ballets, concerts, promenades, jeux de société, exercices physiques, courses de bague, chasse – la poésie de conversation a sa légitimité propre en tant que créatrice d’harmonie au sein de la conversation mondaine et dispensatrice de divertissement et de ce fameux ‘esprit de joie’ que Madeleine de Scudéry lui assigne comme but. »

    Dans quelle mesure ces propos éclairent-ils votre lecture des Poésies d’Antoinette Deshoulières ?


    Analyse du sujet

    Le sujet a été donné à Rouen, et a suscité quelques excellentes copies. A ce stade du cours, on ne présentera plus Alain Génetiot, Professeur à l’université de Lorraine, et spécialiste de la poésie des salons (ou plutôt des ruelles).

    • « Si la tradition de la poésie comme amusement du lettré est bien établie…« 

    Génetiot part d’un acquis historique : une poésie « d’otium » (au sens large) existe depuis l’Antiquité, comme un délassement complémentaire, et non contradictoire, d’une pratique de la poésie aux ambitions élevées. L’œuvre de Catulle, le poète de Sirmione, est emblématique de cette pratique dilettante : il est l’auteur de nugae (bagatelles), avec ses poèmes brefs adressés à des amis, où la virtuosité formelle et l’esprit priment sur toute grande finalité civique. Autrement dit : la poésie a toujours eu droit au « badinage ».

    Pourquoi Génetiot rappelle-t-il cette évidence ? Parce que la poésie mondaine du XVIIᵉ siècle pourrait être accusée d’être « mineure ». Génetiot la re-légitime en la rattachant à une continuité : le « jeu d’esprit » n’est pas une déchéance, c’est d’abord une ancienne tradition lettrée.

    C’est de façon très consciente dans cette tradition de la bagatelle que s’inscrit Deshoulières lorsqu’elle thématise la légèreté  : elle joue de la différence entre grandeur poétique et usage mondain. Lorsqu’elle écrit  dans l’Épître de Grisette que « les Vers font sur l’esprit / Une impression légère » (p. 394), l’aveu de frivolité peut être un masque et une manière de désamorcer l’enjeu véritable en jeu de société. Chez Deshoulières, le « divertissement » n’est pas le contraire du sérieux : il est une stratégie d’énonciation qui s’inscrit dans une filiation prestigieuse (Catulle, Martial, Marot ou plus près d’elle les « caprices » de Saint-Amant).

    • «  …la nouvelle légitimité de la poésie mondaine consiste à offrir ce divertissement littéraire aux honnêtes gens… « 

    Génetiot insiste ici sur le changement de destinataire : on ne s’amuse plus seulement entre doctes, mais dans un espace social qui se veut élargi, celui des « honnêtes gens », catégorie centrale du XVIIe siècle, lorsqu’émerge une société civile de personnes cultivées, qui ne sont ni des savants pédants, ni des libertins cyniques, ni issue d’un peuple jugé grossier, ni courtisans. Ils constituent une élite de sociabilité, de tenue, de goût, dont la compétence littéraire est moins fondée sur l’érudition que sur la justesse, l’aisance, et une « grâce » donnée comme « naturelle ». La « science du monde » que possède les honnêtes gens consiste à « joindre toûjours ensemble la civilité, l’esprit, l’honneste liberté, l’enjoüement, l’innocence, les plaisirs, la vertu, & la galanterie », explique Madeleine de Scudéry (Clélie, p. 840).

    La conversation constitue l’un des lieux majeurs où s’exprime cet idéal d’honnêteté qui repose sur une économie sociale des plaisirs partagés. Aussi l’enjouement et l’esprit de joie, chers à Madeleine de Scudéry, inspiratrice du courant galant, sont-ils essentiels dans cette perspective.

    Deshoulières, en tant que femme poète, incarne exemplairement ce passage à un public de sociabilité : elle écrit pour plaire, répondre, circuler, mais aussi pour exister dans une économie symbolique mondaine.

    •  » …à l’intérieur d’une conversation dont on a constaté qu’elle en avait tous les traits stylistiques.« 

    Chez Génetiot, la « conversation » n’est pas seulement un thème : c’est un modèle d’énonciation. La poésie mondaine se donne comme parole insérée dans un échange. Elle suppose un destinataire présent (ou virtualisé), elle appelle une réponse, elle vise l’aisance et la repartie, constitutifs de son agrément (la conversation n’ayant pas pour but l’échange informationnel, mais le plaisir de se parler).

    Je ne reviens pas ici longuement sur les « traits stylistiques » de la poésie de conversation, que nous avons déjà beaucoup évoquées : adresse et apostrophes, style moyen et tournures familières, brièveté, marques d’oralité et de naturel, feinte négligence, dialogue, pointe. Le devoir devra donner des exemples précis pour chacun de ces « traits ». Les cycles animaliers, par exemple appellent explicitement des réponses : « Grisette » raconte, commente, pique, menace, réclame une réponse : « N’allez pas d’un air de mépris / Négliger de répondre à ma mauvaise Lettre… » (p. 395). Les épîtres animalières sont bâties sur une architecture d’interaction fondée sur l’apostrophe et la provocation. On est dans un échange, avec codes de politesse, susceptibilités, relances, dans le but de fabriquer et d’entretenir une connivence entre « honnêtes gens ».

    • « En effet, parmi tous les plaisirs de la société aristocratique – collations, bals, ballets, concerts, promenades, jeux… – la poésie de conversation a sa légitimité propre… »

    L’effet de liste inscrit la poésie mondaine parmi les activités d’un système de loisirs. Elle constitue un plaisir parmi d’autres, avec une spécificité : elle a pour tâche de produire du lien et de circuler. Telle est sa « légitimité propre » qui la distingue de la chasse ou des courses de bague, divertissements de pure consommation.

    Le lien entre la poésie et les activités mondaines est explicite à l’intérieur du recueil : certains poèmes, comme la “lettre… en lui renvoyant de l’argent qu’elle lui avait prêté à la Bassette” (p. 175 sqq) mettent en scène les loisirs mondains, ici pour mettre en abyme les notions de jeu d’échange, de circulation et de sociabilité.

    •  » …en tant que créatrice d’harmonie au sein de la conversation mondaine… « 

    Ce point était essentiel dans l’illustration de la citation de Génetiot. Celui-ci ne défend pas ici la thèse d’une poésie simplement divertissante ou ornementale, mais voit en elle le ciment d’une sociabilité et l’instrument d’avènement d’un idéal éthique et social. Elle possède une fonction de régulation, fabrique de l’accord (ou du désaccord maîtrisé), permet de dire franchement sans rompre, de piquer sans blesser, de consoler sans pathos. La poésie est fondatrice de l’ordre social mondain. Dispensatrice d’harmonie, elle a pour fonction de créer un équilibre et participe de la mise en cohérence du monde. Pour le dire autrement, elle est éminemment un agent du processus de « civilisation » cher à Norbert Elias. On peut montrer, par exemple, que la poésie sert à mettre en jeu les querelles : dans les échanges animaliers, la jalousie, la vexation, la critique deviennent matière à comédie réglée. « Grisette » montre le passage du chagrin à la forme : les pleurs « interrompirent le cours / De ce terrible discours » (p. 394) puis la lettre reprend, se clôt, revient à la civilité et au pacte d’échange. 

    Le lien entre poésie, harmonie, joie et paix sociale est particulièrement sensible dans le dialogue allégorique où Mercure ordonne « d’amuser » le roi : « Amusez de temps en temps / Le grand Roi… » (p. 472) ; l’horizon est explicitement la détente et l’enjouement : « Délassez-vous des soins… », puis « Revenez, agréable Joie ». 

    Attention à ne pas réduire l’harmonie à une béatitude statique : dans la tradition antique et renaissante, elle est coïncidence des contraires et concordia discors : elle implique des tensions que la poésie met en forme, et peut justifier les contrastes qui caractérisent la poésie de Deshoulières (mondanité citadine et éloge de la nature, enjouement et mélancolie). Cette redéfinition de l’harmonie pourra offrir un dépassement dialectique à l’opposition entre « esprit de joie » et mélancolie qui structurera le devoir

    • « …et dispensatrice de divertissement et de ce fameux “esprit de joie” que Madeleine de Scudéry lui assigne comme but.« 

    L’esprit de joie n’est pas l’euphorie, mais l’enjouement, valeur cardinale de l’esthétique galante, qu’on peut se représenter comme une gaieté réglée, finalisée socialement, dont le but est de produire du plaisir commun, de relancer la conversation, de maintenir la civilité. Scudéry le définit ainsi dans Le Grand Cyrus, p. 432 : 

    « Je veux encore qu’il y ait un certain esprit de joye qui y régné, qui […] inspire pourtant dans le coeur de tous ceux de la Compagnie, une disposition à se divertir de tout, & à ne s’ennuyer de rien : & je veux qu’on dise de grandes & de petites choses, pourveû qu’on les dise tousjours bien ».

    A la fin du siècle, Furetière définit l’enjouement comme une “belle humeur, gayeté qui paroist sur le visage ou dans les actions d’un personne, qui réjouît une compagnie. L’enjouement tient souvent lieu de beauté à une fille”, et l’entrée “enjoué, ee” suggère que l’enjouement est à la fois une vertu féminine et sociale : “ENJOUE, EE. part. & adj. Une dame enjouée est bien venue en toutes sortes de societez”. 

    Là où Deshoulières complique le modèle, c’est que chez elle, « l’esprit de joie » est souvent à contre-jour : on fait chanter la douleur, on transforme le chagrin en ritournelle, on fabrique du léger avec du lourd, on aime méditer dans la solitude, loin du monde et du bruit, à l’écart des salons dont les divertissements finit par se colorer de teintes pascaliennes. C’est ce qu’on pourrait appeler un enjouement en clair-obscur qui imprègne l’ensemble de l’œuvre.

    C’est dans ce rapport complexe à l’enjouement que se loge le « dans quelle mesure » du libellé : « l’esprit de joie » est bien une norme mondaine, mais Deshoulières montre souvent ce que cette norme coûte (et ce qu’elle masque).

    Les travaux récents (ceux de Conley, de Gerdes, ou même les réflexions menées actuellement par Delphine Denis dans son séminaire l’incivilité) tendent à mettre à distance une vision trop unilatéralement positive de l’idéal de galanterie, qui comporte des parts d’ombre, particulièrement perceptibles dans la poésie de Deshoulières. Gerdes par exemple montre que Deshoulières prend position contre le stoïcisme et place la souffrance au centre de son éthique, allant jusqu’à affirmer que la douleur constitue le seul « vrai mal ». L’espace du loisir mondain n’est pas seulement le lieu de l’innocence, et s’il est vrai que l’harmonie nécessite de l’ombre pour faire mieux éclater la lumière, la face ténébreuse paraît parfois l’emporter. Deshoulières ne cesse jamais de pratiquer une poésie salonnière de conversation, mais son contenu est souvent grave, désabusé, critique, y compris à l’égard des valeurs fondatrices de la société mondaine.

    La meilleure façon de mettre en perspective Génetiot ne consistait sans doute pas à tenter de le réfuter, mais plutôt à montrer que la citation décrit très bien la fonction sociale des textes, sans en épuiser leur dimension morale. C’est de l’intérieur des formes mondaines, que Deshoulières interroge les cadres de l’univers dans lequel elle évolue avec tant d’aisance.

    « Dans quelle mesure » pouvait s’entendre de trois manières et appelait trois gestes critiques : 

    • Validation : le modèle fonctionne pour les genres et les dispositifs (épître, chanson, rondeau, série animalière, pastorale de salon), et pour les traits de voix (adresse, naturel, pointe, brièveté).
    • Limitation : chez Deshoulières, « l’esprit de joie » est fréquemment une poétique de la compensation (il s’agit de « faire tenir ensemble » une joie affichée et un chagrin réel).
    • Renversement : la poésie mondaine peut devenir le lieu d’une critique du loisir mondain (dénonciation de la vanité de la gloire, des faux plaisirs, du coût moral de la civilité, de la domination masculine, prédilection pour la retraite et la nature). 

    Apostille historiographique

    Le point que je voudrais aborder rapidement ici est sans doute un peu complexe à prendre en compte dans le contexte de l’Agrégation, mais je crois qu’il est important de bien mesurer l’évolution de notre conception de la galanterie depuis les années 1990, temps de la découverte de la notion. A l’époque, Alain Génetiot, Delphine Denis, Marc Fumaroli ou Alain Viala ont beaucoup travaillé à réhabiliter la galanterie et la sociabilité des salons contre deux vieux réflexes perpétuant les condamnations de Boileau :

    • la lecture « classiciste » qui minorait ces genres, et ne voyait qu’insignifiance dans le badinage ;
    • la lecture « moraliste » qui n’y voyait qu’afféterie maniérée, symbole d’une société mièvre et décadente.

    Génetiot occupe une place essentielle dans ce moment : il contribua à donner une légitimité à cette poésie en la pensant comme pratique sociale fondée sur la conversation, la circulation, l’agrément, et l’harmonie. Les spécialistes, et en particulier Marc Fumaroli, manifestaient un enthousiasme quelque peu euphorique à l’égard de cette société mondaine, « élite ouverte à qui en accepte la règle ». Cette première phase a eu pour mérite de mettre à distance le soupçon de frivolité qui affectait cette pratique poétique.

    Les travaux plus récents (ceux du dernier Viala, de Marine Roussillon, ou de Delphine Denis aujourd’hui, par exemple dans son séminaire sur l’incivilité) ont déplacé l’accent : au lieu de prendre au pied de la lettre l’auto-célébration de la civilité telle que la chante Scudéry, on en vient aujourd’hui à l’interroger comme discours normatif et doctrine esthétique officielle de l’absolutisme louis-quatorzien. Et un discours normatif produit mécaniquement ses marges : exclusion, hiérarchies, contraintes, hypocrisie, violence symbolique, et notamment violence genrée. La belle conversation est davantage perçue aujourd’hui comme un régime de contrôle des affects, des paroles, des corps.

    Bref, on s’attache aujourd’hui davantage à révéler l’envers de la galanterie, par exemple lorsqu’elle devient stratégie hypocrite de domination masculine, comme le note par exemple Myriam Duofour-Maître dans la contribution citée en bibliographie. Cette dénonciation est perceptible chez des auteurs masculins (Perrault, dans Le Petit Chaperon rouge invite les « jeunes filles » à se défier des « loups doucereux » des « ruelles ») mais elle est bien sûr plus marquée encore chez les autrices : il n’est pas indifférent que Deshoulières mette en garde sa fille contre les roses qu’on déflore trop tôt (« De rose alors ne reste que l’épine »). Même sans entrer dans une lecture « militante » qui serait hors de propos dans le contexte de l’Agrégation, on peut en tirer un point net : la galanterie polie peut être un piège. La rose, c’est l’agrément, la civilité, la “belle manière” ; l’épine, c’est la violence rapide, l’appropriation, la prédation sexuelle ou sociale. Autrement dit : l’esthétique de l’agrément n’est pas forcément une morale ; elle peut devenir un habillage, une « apparence », dit Deshoulières.

    Ce regard porté aujourd’hui sur la galanterie éclaire un aspect essentiel de la poésie de Deshoulières : la mise en cause de la culture mondaine, opérée de l’intérieur même des formes chéries dans les ruelles. La poétesse continue de pratiquer la conversation en vers, l’adresse, la pointe, la légèreté, mais en montrant ce que ce système coûte et ce qu’il masque. Et c’est un endroit où Deshoulières, précisément parce qu’elle est une femme, peut faire entendre quelque chose de décisif : elle connaît de l’intérieur la valeur des codes, et leur capacité à servir d’alibi.

    Proposition de corrigé rédigé

    [Préambule] Que penser d’une poétesse qui, à plusieurs reprises, envisage ses œuvres comme des « bagatelles » ? Si la poésie passe volontiers, dans l’imaginaire occidental, pour l’une des formes les plus hautes de la littérature, langue des dieux et des héros, ou relais humain d’un souffle inspiré, elle n’en a pas moins toujours revendiqué un droit au badinage et à la frivolité. À côté des genres majeurs et des ambitions monumentales, l’art le plus noble peut ainsi se prêter, sans se dégrader, à l’exercice d’un divertissement apparemment sans conséquence : la grâce d’un madrigal, la légèreté d’un rondeau, la pointe d’une épigramme, l’improvisation d’un billet en vers. Cette tension constitutive prend, au XVIIe siècle, une acuité particulière avec l’essor d’une poésie mondaine qui se donne pour petite, pour négligée, pour conversationnelle, tout en se logeant au cœur même des mécanismes de la vie sociale aristocratique. L’œuvre d’Antoinette Deshoulières, à cet égard, est exemplaire : elle paraît hésiter sans cesse entre le jeu de société et la méditation, entre l’amusement sans lendemain et une parole chargée d’enjeux sociaux, moraux, voire métaphysiques. C’est précisément cette ambiguïté que théorise Alain Génetiot lorsqu’il définit la « nouvelle légitimité » de la poésie mondaine   :  offrir aux honnêtes gens un divertissement littéraire intégré à une conversation dont la poésie épouserait « tous les traits stylistiques », et qui, parmi les plaisirs de la société aristocratique, posséderait une fonction propre, créatrice d’harmonie et dispensatrice d’un « esprit de joie » assigné comme fin par Madeleine de Scudéry, hôtesse d’un des salons fondateurs de la galanterie [Dans un devoir, la citation est à recopier en entier ici]. [Analyse] Le sujet oblige à préciser plusieurs notions décisives. D’une part, le « loisir mondain » ne désigne pas une simple oisiveté, mais un otium socialisé : un temps libéré, réglé par les codes de la civilité, où le plaisir n’est jamais purement individuel, puisqu’il vise l’agrément d’autrui. D’autre part, les « honnêtes gens » ne sont ni des savants ni des professionnels des lettres : ils constituent un public de sociabilité, dont la compétence est moins l’érudition que le goût, la mesure, l’aisance du jugement ; ce sont eux que la poésie mondaine doit pouvoir divertir sans pédanterie. Enfin, la « conversation » n’est pas seulement un cadre de diffusion : elle implique une poétique spécifique, dont les caractères sont la brièveté, le naturel travaillé, l’adresse, la pointe, ou la relance, qui fait du poème une prise de parole susceptible d’être reprise, commentée, prolongée, et qui lui assigne une fonction : créer de l’harmonie, c’est-à-dire maintenir l’accord des contraires (plaire sans flatter, piquer sans rompre, instruire sans sermonner). Reste l’expression « d’esprit de joie », empruntée à Madeleine de Scudéry : la formule ne renvoie pas à une euphorie naïve, mais à une gaieté réglée et communicative, norme de la sociabilité galante. [Problématique] Dès lors, une question s’impose : dans quelle mesure un tel modèle, centré sur la sociabilité, la circulation des textes et la gaieté réglée du salon, éclaire-t-il la lecture des Poésies de Deshoulières, et jusqu’où faut-il, au contraire, en éprouver les limites, lorsque l’enjouement se retourne en chagrin, que la chanson se veut remède, et que la poésie de circonstance révèle une pensée plus grave qu’elle ne l’avoue  ? Pour tenter de répondre à cette question, nous montrerons d’abord que Deshoulières inscrit sa création poétique dans la tradition du loisir mondain par son ancrage dans les cercles d’honnêtes gens et par un style éminemment conversationnel, dans le but de contribuer à l’harmonie du groupe (I). Ensuite, nous verrons que, sous l’apparence légère d’une gaieté fabriquée, la poétesse laisse affleurer la mélancolie, la hantise de la mort, et une réflexion sur les valeurs qui met en question, de l’intérieur, les valeurs fondatrices de la culture salonnière (II). Mais ce renversement même ne participe-t-il pas encore d’un même idéal envisagé de façon plus complexe? En tirant de la douleur même un plaisir paradoxal, en érigeant le chant en remède au chagrin et en suggérant que la véritable harmonie ne peut manquer d’intégrer les ombres à la lumière, l’œuvre de Deshoulières manifeste qu’elle est l’exacte contemporaine des moralistes, dont elle partage la lucidité et la profondeur.

    [I. Deshoulières et la poésie comme loisir mondain : ancrage social et art de la conversation]

    [I.a. Une poètesse de salon, de cercle, de sociabilités]

    Antoinette Deshoulières participe pleinement à la tradition de la poésie entendue comme amusement du lettré, mise au service du plaisir du public aristocratique. Une telle pratique remonte aux nugae de Catulle, aux épigrammes de Martial ou de l’Anthologie grecque, jusqu’aux petits genres de cour et de salon, de Marot aux caprices de Saint-Amant, et à Voiture, où le poème devient jeu de société.

    Deshoulières, très tôt, s’illustre dans les jeux littéraires prisés des cercles mondains : ainsi, à l’âge de vingt ans, elle contribue au Recueil des Portraits (1659), exercice d’esprit très en vogue à la cour de Mademoiselle de Montpensier. Ce succès initial la lance dans le monde galant. Par la suite, elle ne cesse de créer des pièces de société correspondant aux goûts de son époque : on lui doit des odes, élégies ou églogues, mais aussi des formes brèves et ludiques comme des billets, des caprices (p. 210) ou encore une étonnante apothéose burlesque. Le simple intitulé de ces œuvres signale un art conçu pour distraire : par exemple, « l’Apothéose de Gas, mon chien » (p. 373) narre de manière fantaisiste la glorification d’un épagneul bien-aimé, tandis que les « lettres » en vers attribuées aux animaux domestiques (le chien Gas, la chatte Grisette, le toutou Cochon, le chat Tata, etc.) tiennent du jeu de rôle littéraire.

    Publier de telles pièces dans le Mercure galant ou les partager par oral dans les salons, c’était offrir aux lecteurs et auditeurs un divertissement pétillant, à la fois mondain et accessible. Deshoulières prend ainsi part aux passe-temps littéraires de la haute société : ses Poésies furent lues, chantées,mises en musique, échangées comme on se transmet une anecdote amusante ou un bon mot. On voit donc que la poétesse conçoit son art d’abord comme un loisir mondain : ses vers s’inscrivent dans la vie sociale de l’aristocratie, à l’égal des autres agréments goûtés par la belle société, pour le plaisir des « honnêtes gens ».

    Cet ancrage social de la poésie de Deshoulières se manifeste aussi dans le choix de ses destinataires ou collaborateurs littéraires. Nombre de ses poèmes sont adressés à de grandes figures de son temps : par exemple une épître célèbre le duc de Montausier (p. 266), une autre est adressée au confesseur du roi (p. 312), une « épître chagrine » est offerte à Mademoiselle de La Force, tandis qu’une pièce inattendue apostrophe la Goutte dont souffrent les grands de ce monde, et en l’occurrence le roi en personne. Chaque fois, l’autrice adapte son ton au contexte mondain : éloge galant pour le duc, conseil moral pour la jeune précieuse, satire déguisée pour le Père de La Chaise ou badinage flatteur à l’intention du monarque convalescent. Deshoulières participe aussi aux joutes poétiques collectives prisées en son temps : on la voit échanger des ballades ou répondre par chansons interposées aux défis lancés par « le galant Benserade » (p. 398). Ces interactions soulignent que sa poésie est conçue en fonction des principes de circulation qui prévalent dans la sociabilité aristocratique. Deshoulières met sa plume au service de la conversation mondaine, fournissant à ses contemporains des morceaux choisis pour alimenter le plaisir des rencontres et des lectures en commun.

    [I.b. Une esthétique de la conversation : brièveté, naturel et badinage]

    Si la poésie de Deshoulières divertit les honnêtes gens, c’est aussi parce qu’elle en épouse les codes stylistiques propres à la conversation raffinée. Tout d’abord, elle privilégie la brièveté. Nombre de ses pièces sont de courte haleine (rondeaux, chansons strophiques, madrigaux) et touchent au but aussitôt à la faveur d’une pointe, comme le madrigal à Alcidon qui s’achève sur le don de deux baisers (p. 178). Cette concision rejoint l’idéal de clarté et de vivacité qui prévaut dans les salons. Le style de Deshoulières évite également l’emphase outrée au profit du naturel. Par exemple, ses idylles pastorales adoptent un ton simple et limpide pour chanter les moutons ou les fleurs, et ses épîtres emploient un langage direct, même lorsqu’elle s’adresse à de grands seigneurs. Cette simplicité recherchée s’accompagne souvent d’une feinte négligence, marque de l’aisance mondaine : la poétesse fait semblant d’écrire sans effort, sur le ton de l’improvisation familière. Elle-même ironise à ce sujet par la voix de sa chatte Grisette, laquelle s’excuse « d’écrire toujours au galop » et se réclame du « bienheureux nom d’impromptu » qui, chez les humains, « a la vertu […] de mettre à couvert […] toutes les fautes d’un ouvrage » (p. 399). Cette pirouette métatextuelle, glissée dans la Réponse de Grisette à Cochon, montre bien la conscience qu’a Deshoulières de pratiquer l’art délicat de la désinvolture, cette neglegentia diligens qui, d’origine cicéronienne, devint une valeur-clef de la culture de cour chez Castiglione sous le nom de sprezzatura, avant de prévaloir dans les salons. Feindre l’improvisation et la facilité est chez Deshoulières une façon de respecter l’ethos de la conversation mondaine, où l’esprit doit sembler jaillir sans peine.

    Un autre trait stylistique hérité de la conversation est l’usage généralisé de l’apostrophe. Les poèmes de Deshoulières s’adressent fréquemment à un interlocuteur, réel ou fictif. On y interpelle tantôt une personne (« Damon, que vous êtes peu tendre ! », p. 226), tantôt un animal personnifié (« Bonjour le plus gras des Toutous » (p. 399), lance Grisette au chien Cochon pour le railler affectueusement), tantôt même un élément naturel (« Taisez-vous, Ruisseau… », p. 216). Ces adresses créent l’illusion d’une conversation en cours, d’un échange vivant plutôt que d’un monologue poétique abstrait. Souvent, Deshoulières met en scène de véritables dialogues en vers : ainsi dans certains chants où la Raison et l’Amour semblent tour à tour prendre la parole (par exemple dans le rondeau « Taisez-vous, tendres mouvements », p. 169). Le badinage occupe une place de choix dans ce dispositif dialogique. La poétesse manie la plaisanterie légère, les taquineries galantes, voire la satire adoucie. Son Apothéose de Gas est ainsi truffée de clins d’œil humoristiques aux auteurs pédants (les « grimauds » du Parnasse ridiculisés par le chien Gas, p. 374). De même, ses épîtres animalières pastichent le style épistolaire précieux pour mieux faire rire : on songe à Grisette qui appelle Cochon « mon ami » tout en le repoussant avec esprit, ou à Cochon qui fulmine d’être éconduit « comme un chien dans un jeu de quilles » (p. 398). Ces traits d’esprit, antiphrases et images cocasses témoignent d’un art du dialogue enjoué. En adoptant la légèreté, Deshoulières respecte scrupuleusement la règle tacite de la conversation mondaine : divertir sans ennuyer, montrer de l’esprit sans lourdeur, pratiquer une gaieté communicative sans pédanterie. Ses Poésies se lisent ainsi comme autant de fragments d’une conversation idéalisée, où chaque poème serait une réplique brillante échangée entre gens d’esprit au milieu du salon.

    [Transition] Ainsi, par son insertion dans les cercles aristocratiques et par son esthétique même, l’œuvre de Deshoulières apparaît comme une brillante illustration de la poésie de conversation définie par Génetiot. Toutefois, au-delà de ces aspects formels, il convient d’examiner les fonctions sociales que remplit cette poésie mondaine : comment contribue-t-elle, concrètement, à « l’harmonie » du groupe et à l’entretien de cet « esprit de joie » propre aux divertissements collectifs ?

    [I.c. Harmonie sociale et esprit de joie : la poésie, ciment de la cohésion sociale]

    Le souci de ne pas briser la concorde est essentiel dans l’œuvre de Deshoulières. Dans une société aussi codifée, la moindre incartade de langage peut troubler l’harmonie ; or la poétesse excelle à éviter tout ce qui pourrait offenser ou diviser. Son humour demeure bienveillant et ses satires, modérées ; elle préfère d’ailleurs les « épîtres chagrines » scaroniennes aux satires boiléviennes trop mordantes. Lorsqu’elle se permet la critique, c’est souvent de façon allusive ou par personnages interposés (des animaux ou des allégories) de sorte que personne ne se sente personnellement visé. Par exemple, dans l’Apothéose de Gas, ce sont les muses et Apollon qui fustigent les « faiseurs d’acrostiches » et autres mauvais poètes qu’on écarte du Parnasse (p. 375). La charge vise un travers général (la pédanterie littéraire) sans attaquer nommément un individu du cercle, au contraire des critiques ad hominem de Boileau, qui s’en prend d’ailleurs volontiers à des amis de la poétesse. Chez elle, on peut aisément rire de la satire sans mettre en péril l’amabilité réciproque. De même, quand Deshoulières adresse des reproches aux hommes dans ses poèmes moraux, c’est souvent en généralisant ou en se prenant elle-même à partie, désamorçant ainsi toute agressivité. Ses « Réflexions morales » en vers, par exemple, constatent l’erreur humaine sur un ton plus mélancolique que polémique, et appellent le lecteur à une sagesse partagée. Enfin, la pratique de la dédicace ou de l’épître personnalisée chez Deshoulières est toujours l’occasion de manifester de la déférence ou de l’amitié, ciment du lien social, ainsi dans son Épître au duc de Montausier, héros d’un âge d’or poétique. Même dans ses épîtres plus familières, Deshoulières sait terminer sur une note de bonne entente : ainsi, l’échange épistolaire fictif entre Grisette et Cochon, après bien des taquineries, se clôt sur une offre d’amitié : « Si par hasard mon amitié vous tente / Je vous l’offre tendre et constante » (p. 399). Cette politesse finale, même feinte, rétablit la concorde entre les personnages et, métaphoriquement, entre les interlocuteurs réels réunis autour du poème. On le voit, la poésie de Deshoulières tend à rassembler sans brusquer. Elle agit en lubrifiant social, maintenant la bonne humeur du groupe par le tact de son langage et la bienveillance de son propos : elle est agent d’une harmonie dont la joie est le fondement et la garantie.

    [Transition]

    Ainsi, le modèle de Génetiot rend parfaitement lisible l’“entrée” de Deshoulières dans la poésie mondaine : une écriture faite pour circuler, répondre, relancer la conversation, produire de la connivence, bref installer cette harmonie dont le salon fait une valeur cardinale. Mais c’est précisément ici que la lecture doit se déplacer : chez Deshoulières, la joie n’est presque jamais un état stable ; elle est réversible.

    [II. Une joie réversible] 

    À la manière d’un masque qu’on enfile pour ne pas sombrer, d’un dispositif qu’on active pour ne pas céder, l’enjouement se donne souvent comme une réponse, parfois volontaire, parfois contrainte, à ce qui l’inquiète et le menace. La poésie peut bien se présenter comme bagatelle, chansonnette ou jeu de salon : elle porte, en sourdine, la fatigue des corps, la peur de perdre, l’obsession de la mort, la conscience aiguë de la douleur ; elle fabrique du léger avec du lourd, du chant avec du chagrin. En d’autres termes, « l’esprit de joie » n’est pas aboli, mais il devient problématique : non plus simple finalité sociale, mais stratégie de compensation, gaieté travaillée, parfois forcée, comme si la conversation mondaine, au lieu d’effacer la mélancolie, n’en était que la scène civilisée et le remède précaire. C’est cette bascule, de la joie comme norme de sociabilité à la joie comme contrepoint d’une expérience sombre, qui ouvre l’antithèse et oblige à interroger les limites du modèle de Génetiot.

    [II a. Une gaieté fabriquée]

    Si la gaieté est bien attestée dans le recueil, il lui arrive d’être grinçante et de paraître factice. L’esprit de joie souvent affecté n’est parfois qu’un enjouement de façade qui peut cacher une intention calculée. La poétesse sait qu’on peut tout dire dans un sourire. Dans le Dialogue (p . 465), la voix qui parle (« l’Amour ») n’a plus spontanément accès au plaisir : elle est « accabl[ée » de douleur, et annonce une perte « inévitable ». C’est précisément à ce moment qu’elle commande aux Plaisirs de se mobiliser, comme si la joie devait être fabriquée collectivement, par réflexe social, malgré la chute :

    « Mais dans la douleur qui m’accable, / (…) / Ma perte est inévitable. (…) / Doux Plaisirs, à mon infortune / Intéressez-vous. »

    Les contemporains n’étaient pas dupes que la gaité de certaines pièces était un rôle endossé par la poétesse. Cette couche méta-poétique ajoute au plaisir de réception : l’honnête homme goûte l’ironie avec laquelle l’autrice suit la convention de la joie obligée, tout en percevant ce qu’elle laisse transparaître derrière le voile, par exemple dans l’éloge paradoxal de la goutte, maladie handicapante et très douloureuse. Ainsi, l’apparente adhésion au carpe diem joyeux dissimule une note plus mélancolique. Il y a, chez la poétesse, une lucidité qui jamais ne s’éclipse totalement derrière le sourire. La gaieté fabriquée offre au public plusieurs niveaux de lecture, du divertissement pur à la réflexion critique, tout en respectant toujours l’impératif de plaire. Son art confirme ainsi que la poésie mondaine, loin d’être frivole, peut toucher à tout dès lors qu’elle enrobe son contenu dans la forme séduisante de la conversation enjouée.

    [II. b. La joie comme contrepoint]

    Un trait marquant de la poésie enjouée de Deshoulières, c’est qu’elle met souvent en scène la félicité des êtres simples (animaux ou humbles) pour mieux souligner, en creux, l’agitation et les peines des hommes civilisés. Il y a là un paradoxe de la joie : la société la plus sophistiquée, celle des honnêtes gens, n’est pas forcément la plus heureuse, et c’est au contact d’un idéal de simplicité que transparaît cette vérité. « Hélas, petits moutons, que vous êtes heureux ! » s’exclame ainsi la poétesse en ouverture de sa plus célèbre idylle, avant d’énumérer tout ce dont ces créatures innocentes sont préservées : « Vous paissez […] sans souci, sans alarmes, / Aussitôt aimés qu’amoureux. / On ne vous force point à répandre des larmes » (p. 123). Le contraste avec les humains est implicite : à l’inverse des moutons, l’homme doit souvent pleurer en amour et subit mille contraintes sociales. Le poème entier développe ce renversement ironique des rôles entre l’homme et l’animal. En conclusion, Deshoulières assène la leçon paradoxale dans une pointe à valeur philosophique : les moutons sont “plus heureux et plus sages que nous”. Telle sont les paradoxes d’une sagesse qui se souvient des leçons de Pascal : la raison ne nous rend pas heureux, quoi qu’en pense l’orgueil humain. La joie des moutons est un miroir tendu aux mondains pour qu’ils y reconnaissent leurs propres manques. De même, dans « Les Fleurs », après avoir déploré l’éphémère éclat des végétaux, la poétesse se ravise et envierait presque leur sort : « Vous vivez peu de jours, mais vous vivez heureuses », dit-elle aux jonquilles et tubéreuses, car aucune jalousie n’altère leurs « doux plaisirs ». Ici encore, la brièveté de la vie des fleurs, si souvent déplorée, est ici la garantie de l’innocence et de la pureté des sentiments dont les humains sont incapables. La « mortelle tristesse » est l’apanage des cœurs humains trompés, non des corolles végétales (p. 170). Le bonheur des fleurs, comme celui des moutons, est un pied-de-nez à la condition mondaine : plus on s’élève en raison ou en raffinement, semble nous dire Deshoulières, plus on s’expose aux chagrins et aux désordres, tandis que la nature, dans sa candeur, goûte une joie sans mélange.

    Ce procédé du retournement met en lumière une tonalité moins superficielle de la poésie de Deshoulières. En effet, la joie paradoxale qu’elle célèbre est teintée de mélancolie critique. Si les moutons et les fleurs sont plus heureux que nous, c’est que notre monde est profondément déficient. Sous couvert de badinage pastoral, l’autrice propose une réflexion quasi philosophique sur la vanité de notre raison superbe et de nos passions sophistiquées. Cette idée, proche des thèses sceptiques aussi bien que des textes des moralistes, donne à ses poèmes mondains une épaisseur morale insoupçonnée. Il y a bien dans une idylle comme « Les Moutons » un plaisir de société (le ton reste léger, le cadre champêtre et la forme poétique élégante), mais ce plaisir s’accompagne d’un ébranlement de nos certitudes, qui donne à penser à l’auditeur. En un sens, Deshoulières renoue avec l’esprit du paradoxe joyeux propre à la tradition épicurienne ou stoïcienne : chanter le bonheur des bêtes ou des objets (jusqu’aux ruines, « êtres inanimés », dans une de ses Réflexions, p. 191) pour mieux relativiser nos peines d’humains. Cette profondeur sous la légèreté explique que ses idylles aient suscité tant de commentaires, certains y voyant un matérialisme caché, d’autres l’écho d’un christianisme teinté de gassendisme. Quoi qu’il en soit, la double lecture est permise : un lecteur mondain peut goûter la surface idyllique et la pointe d’humour du paradoxe, tandis qu’un autre, plus attentif, y décèle une sagesse désabusée. Cette alchimie fait toute l’originalité de la joie chez Deshoulières : une joie en demi-teinte, inséparable de la prise de conscience de nos propres malheurs.

    La réversibilité de la joie mondaine finit par devenir l’instrument de la mise à distance de la culture de l’otium. Si Deshoulières reprend les formes légères du loisir mondain, c’est sur fond de finitude et de douleur. Elle célèbre moins les plaisirs qu’elle ne les éprouve à l’aune de ce qu’ils coûtent et de ce qu’ils permettent, ou non, d’oublier.

    [II. c. Ambivalence du divertissement]

    L’art du divertissement, ainsi interrogé, finit par être mobilisé contre lui-même : la poésie devient instrument critique de l’univers mondain. Dans Les Oiseaux, par exemple, après le tableau printanier, le poème prend une inflexion réflexive (« Que nous servent, hélas ! de si douces leçons ? », p. 188) et formule une critique de l’artifice social : « Nous aimons mieux… / Suivre ce qu’inventa le caprice des Hommes, / Que d’obéir à nos premières Lois » . L’opposition entre la nature et la société n’est pas décorative : elle dénonce une aliénation. Les oiseaux deviennent l’allégorie d’une liberté perdue, et la sentence frappe par sa netteté : « Il n’est de sincère langage, / Il n’est de liberté que chez les Animaux ». La formule vise explicitement les contraintes mondaines (« l’usage, le devoir, l’austère bienséance », p. 189) qui substituent « l’apparence » à la vérité du cœur. Autrement dit, la poésie “de conversation” s’adosse à un soupçon : la sociabilité civilisée est aussi un régime de masque ; la gaieté peut y devenir mensonge agréable. On est ici bien plus proche des moralistes critiques de la cour et de la vie mondaine, comme La Bruyère, que de l’héritage de Castiglione. Ce soupçon se radicalise dans un poème tardif, « La Solitude », qui propose une topique de retraite explicitement polémique : (« Charmante et paisible retraite… / … je conçois du mépris / Pour les vains embarras dont je me suis défaite », p. 260) Le motif du contemptus mundi, d’origine monastique, est un topos de la littérature pieuse de l’époque, mais il détonne dans un recueil en principe voué à la célébration de l’otium mondain . L’idylle oppose alors, terme à terme, un monde animal pacifié (« Nul n’exerce sur l’autre un pouvoir tyrannique« ) à un monde humain structuré par rang, intérêts et vanités, comme la société mondaine. La pointe socialement corrosive tient à ce qu’elle dévalorise les signes mêmes de la distinction : « d’Aïeuls éclatants pas un d’eux ne se pique » ; et la justification prend la forme d’une maxime quasi politique qui rappellent les valeurs évangéliques mais préfigure aussi Rousseau : « Tous les biens sont communs, tous les rangs sont égaux » On voit ce qui se joue : la “poésie mondaine” (destinée aux honnêtes gens) fabrique un dehors pastoral qui devient un contre-modèle moral et social.

    [II.d. Le triomphe de la mélancolie]

    Il arrive aussi que l’esprit de joie s’efface complètement, disparaisse, et cède la place à une mélancolie souveraine, comme l’atteste la présence insistante de la mort. Les Réflexions diverses donnent à cette tonalité sa formule la plus nue : la mort n’est pas un événement ponctuel, elle est un processus qui travaille la vie de l’intérieur. Dire qu’elle « surprend » l’être humain est une illusion, puisque « elle naît avec lui » ; surtout, l’axiome décisif (« Il commence à mourir longtemps avant qu’il meure ») installe une ontologie du dépérissement, où la vieillesse, la fragilité, l’usure des jours deviennent la matière même de la méditation.  Ces mêmes « Réflexions diverses » radicalisent l’horizon de l’inéluctable : on s’exerce à prévoir des malheurs contingents (la perte « d’une femme, / D’un enfant, d’un ami », p. 367), mais « sans doute on mourra » ; l’image des « cent et cent précipices » sous nos pas convertit l’existence en marche au bord du vide, en une image qui décliné dans un environnement hostile le vieux motif de l’homo viator, tandis que la clausule (« Nous mourons. Sans songer que nous devons mourir ») fait de l’inconscience un symptôme moral autant qu’un fait anthropologique. 

    Cette hantise se matérialise dans une véritable poétique du tombeau. L’Idylle CXLIII, qui prend pour apostrophe un « Tombeau » (p. 368), met en scène, non une méditation abstraite, mais un plaisir immédiatement contaminé : « Tombeau, dont la vue empoisonne / Les plus agréables plaisirs ». Le verbe est décisif : il ne s’agit pas seulement de rappeler une vérité religieuse ou philosophique, mais de montrer comment la mort altère l’affect même de la joie ; la question rhétorique (« Près de toi… / Rêve-t-on agréablement ») fait sentir, dans sa brisure, l’impossibilité de maintenir l’enjouement au voisinage des « adorables cendres ». Et lorsque le poème élargit la perspective (« Dans cette affreuse nuit dont on ne sort jamais »), l’hyperbole donne à la tombe une puissance d’engloutissement universel. Autrement dit, la sociabilité, le loisir, la promenade même se voient ici minés, de l’intérieur, par une mémoire de la fin.

    Surtout, cette mélancolie n’est pas seulement métaphysique : elle s’attache à des visages, à des corps, à des inquiétudes concrètes pour les proches. L’Épître au duc de Montausier met au premier plan l’angoisse collective, « les plus vives alarmes », et l’expression, frappante, de « mortelles langueurs » (p. 102) : la maladie du grand homme n’est pas un simple motif d’élégie, elle devient un événement moral et social, qui affecte la « voix publique » (p. 284) et l’équilibre même du monde des lettres. Dans le passage où la poétesse confronte la durée des arbres à la brièveté humaine, la plainte se fait explicitement personnelle (« dans ma douleur mortelle », p. 292) et s’envenime au nom d’une injustice : comment tolérer que Montausier « s’endorme / De ce fatal sommeil » ?  La mort n’est plus seulement « destin », elle est scandale affectif, et l’écriture prend acte de ce surplus de douleur, irréductible à la seule consolation philosophique (.

    Enfin, le motif de la maladie, loin d’être marginal, fournit à Deshoulières une langue étonnamment précise, parfois brutalement concrète,  qui ancre la pensée dans la souffrance. Dans l’Épître à Monsieur Thévart, la Nature, « infidèle », mène « à la fièvre, à la goutte, / À la pierre, aux vapeurs » (p. 356) : l’accumulation, presque clinique, fait de la douleur un système, et met à nu l’économie paradoxale du plaisir (il ouvre « par une agréable route » sur des maux bien réels). 

    [Transition II/III] Ainsi, l’esprit de joie gagne à être saisi dans sa complexité : non plus seulement évidence sereine de la sociabilité, mais gaieté souvent feinte, voire prescrite, qui dissimule et révèle une intense mélancolie. Chez Deshoulières, l’enjouement n’annule pas l’ombre ; il la frôle, la masque, parfois la laisse affleurer.

    [III. Le loisir mondain : l’ombre et la lumière]

    Ce constat ne doit pas conduire à disqualifier le modèle de Génetiot : il invite plutôt à en redéfinir l’un des termes décisifs, celui d’harmonie. Car la concorde que construit cette poésie n’est pas une paix naïve, ni une simple euphonie sociale ; elle s’apparente à une concordia discors, à un équilibre travaillé des contraires, où la douleur, la mort, la maladie et la désillusion ne sont pas expulsées hors du poème, mais intégrées comme l’autre face nécessaire du plaisir. La « conversation » elle-même change alors de nature : elle devient moins le lieu d’une joie partagée que l’espace où l’on apprend à faire tenir ensemble les opposés, et à convertir l’expérience du mal en une forme esthétique qui aide à la supporter.

    [III. a. Coïncidence des opposés]

    Si l’on suit Génetiot, la poésie mondaine « crée de l’harmonie » au sein de la conversation : mais, chez Deshoulières, cette harmonie ne se confond jamais avec une euphorie homogène. Elle relève plutôt d’un art de l’équilibre, d’une concordia discors où l’accord social naît d’une composition des contraires. Comme si le salon, lieu de civilité, ne pouvait tenir qu’en intégrant (et en régulant) ce qui le menace : la langueur, la tristesse, la mélancolie. De cette alliance des opposés nécessaire à l’harmonie du tout, le « Portrait de Mlle de Vilenne » en offre une formule presque programmatique : « Un aimable enjouement, une douce langueur, / Mêlés également, font sa charmante humeur » ; et l’oxymore moral se précise aussitôt, puisque « même sa tristesse / Ne sert qu’à faire valoir qu’elle a de la tendresse » (p. 89). L’harmonie mondaine, ici, n’est pas l’abolition des tensions : elle est leur dosage, leur mise en forme séduisante, leur conversion en grâce.

    La logique de la coincidentia oppositorum traverse ainsi la micro-structure des poèmes, mais concerne aussi la macro-composition du recueil, construit autour d’un principe d’alternance et de contrepoint : l’idylle la plus gracieuse peut virer à la méditation funèbre, et la chanson licencieuse succède aux stances méditatives. Dans « Les Fleurs », la consolation initiale (« Vous vivez peu de jours, mais vous vivez heureuses ») se renverse en angoisse métaphysique : « Quand une fois nous cessons d’être… c’est pour jamais ». L’harmonie dont parle Génetiot ne doit pas être entendue comme un simple divertissement pacificateur, mais comme une mise en ordre du disparate, un art de faire tenir ensemble, dans un même régime de civilité, le sourire et la plainte, la douceur et l’amertume, l’élan et le retrait, la guerre et la paix [voir la section consacrée à cette question]. Si la poésie de Deshoulières peut bien dispenser une harmonie, c’est souvent en la fondant sur un équilibre fragile entre pôles opposés, équilibre dont la gravité devient peu à peu le véritable principe organisateur.

    [III. b. Enchanter les chagrins]

    Face à la mort et ses « contrastes douloureux » (p. 245), le chant prend une fonction capitale : il ne dément pas la peine, il la sublime. Par une opération presque alchimique, la poésie transforme le chagrin en joie esthétique : non pas joie sociale, distribuée par le salon, mais joie produite par la forme, le rythme, la reprise, la musicalité, la tenue de la voix, propres à surmonter la souffrance et la douleur. Les rossignols mettent en abyme le pouvoir de ce « charme » du chant, qui fait écho aux vers de la poétesse (carmen) : « Que votre chant est tendre ! Est-il quelques ennuis qu’il ne puisse charmer ? » (p. 270). Dans un « air » tardivement publié, ce sont encore les « petits oiseaux » que la poétesse invite à « charmer » de sa part un « jeune cœur » : « Chantez, mais chantez le bonheur / D’être aimé quand on aime ».

    Si la poésie de Deshoulières est un eudémonisme, c’est qu’elle est un chant du bonheur, et un bonheur par le chant, qui ne se réduit ni à la célébration des plaisirs d’une élite favorisée, ni à une morale de renoncement. L’harmonie qu’elle cherche est une manière de vivre : accueillir le réel dans sa dualité, mesurer les faux plaisirs à l’aune de la douleur qu’ils charrient, et conquérir, par une parole virtuose, une forme de bonheur lucide, fragile, mais pleinement humain.

    Conclusion

    La préciosité, écrivait Philippe Sellier à propos de La Princesse de Clèves, est une danse au bord du gouffre. La formule, si l’on veut bien en conserver toute la tension, convient singulièrement à la poésie de Deshoulières : danse, parce qu’elle adopte les rythmes, les codes et les grâces d’une sociabilité qui exige le naturel travaillé, la brièveté, la repartie, l’enjouement ; gouffre, parce que cette légèreté n’abolit jamais la finitude, mais l’effleure sans cesse, à travers les évocations incessantes de la maladie, de la vieillesse, des tombeaux, de l’inquiétude pour les proches, de la conscience du temps qui emporte tout, et de l’impuissance poétique. Or c’est précisément dans cet entre-deux que se comprend, au plus juste, la proposition de Génetiot. Celle-ci décrit exactement le cadre (la poésie de circonstance et de conversation propre aux ruelles), mais elle ne prend toute sa force que si l’on reconnaît que, chez Deshoulières, l’harmonie n’est pas absence de fissure, mais manière, pour une voix mondaine et profondément morale, de danser au bord du gouffre sans tomber, en faisant de la forme même du poème la preuve fragile, mais tenace, qu’il existe une joie possible avec l’ombre, et non contre elle. Ce glissement ne ruine pas l’idée d’une poésie créatrice d’ordre et de paix : il oblige à comprendre que l’harmonie véritable ne consiste pas à exclure l’ombre, mais à l’intégrer et à la transfigurer. De ce point de vue, le chant (refrains, ritournelles, dispositifs choraux, musicalité de la parole) opère une conversion décisive : il ne contredit pas la peine, il la sublime et la rend habitable ; il substitue à la joie sociale d’un groupe privilégié une joie esthétique et universelle, conquise sur la souffrance humaine. L’œuvre propose ainsi, au-delà du seul divertissement aristocratique d’un groupe de favorisés, un eudémonisme plus complet, fondé non pas sur l’illusion de plaisirs mondains indéfiniment renouvelés, mais sur une sagesse lucide qui transforme la poésie en instrument de consolation, de jugement et de survie — en chant du bonheur.

  • Explication : idylle du tombeau (p. 368)

    Dans la poésie française, le « tombeau » désigne un poème (ou un recueil de pièces) composé à la mémoire d’un défunt : héritier de l’épitaphe antique et de l’épigramme funèbre, le genre du tombeau allie éloge posthume (laudatio), lamentation (complaintes, accents élégiaques) et méditation morale (memento mori), parfois sous la forme d’une épître ou d’une idylle funèbre. L’origine du genre remonte aux tombeaux renaissants : le « Tombeau de très illustre princesse Marguerite de France » (1575) en est un exemple ronsardien canonique, et Ronsard a aussi composé son propre tombeau (« Ronsard repose icy… »). Quelques décennies plus tard, le genre était pratiqué dans la sphère mondaine. Benserade composa ainsi l’épitaphe « Sur la mort de Monsieur le prince« . Dans l’horizon mondain du Grand Siècle, le tombeau remplit plusieurs fonctions : mémorielle (assurer la fama du défunt), éthique (rappeler la vanité des honneurs et la finitude), et sociale (sceller, par le poème, un pacte de sociabilité). Fréquentes, ces épitaphes et ces idylles funèbres s’inscrivent pleinement dans le circuit galant, y compris quand la pièce décrit le monument funéraire dans un décor champêtre, topos qui matérialise, pour ainsi dire, la méditation sur la mort. Enfin, la posture élégiaque du tombeau se prête à une moralisation active : dénonciation de la flatterie, des vanités, de la courtisanerie, thèmes que Deshoulières décline souvent.

    Le recueil de Deshoulières comporte huit occurences du terme « tombeau » et une pièce qui s’inscrit dans cette forme : l’idylle « Sur la mort de M. le duc de Montausier », parue dans le Mercure galant en septembre 1690. Le poème qui va nous occuper dans le présent billet, intitulé « Idylle » et adressé au monument funéraire croisé dans une retraite champêtre, relève plutôt d’une autre tradition : celle du tombeau pastoral, dont nous avons parlé à la fin du précédent billet.

    *

    Introduction

    L’idylle du Tombeau, publiée à titre posthume en 1695 (p. 368), s’inscrit dans la tradition des méditations baroques sur la mort, tradition ancienne qui remonte aux memento mori d’Horace. Celui-ci, dans la Satire I, 8, avait rappelé l’ancien champ d’ossements de l’Esquilien, et opposé la promenade d’aujourd’hui au spectacle des os blanchis d’hier:

    nunc licet Esquiliis habitare salubribus atque
    aggere in aprico spatiari, quo modo tristes
    albis informem spectabant ossibus agrum

    Maintenant il est permis d’habiter les Esquilies salubres et de se promener, au soleil, sur l’Agger ; alors qu’autrefois, tristes, on contemplait le champ informe blanchi d’ossements.

    Le thème passe aussi par les Antiquités de Rome de Du Bellay (1558)

    Et comme devant Troye on vit des Grecs encor
    Braver les moins vaillans autour du corps d’Hector :
    Ainsi ceux qui jadis souloyent, à teste basse,
    Du triomphe Romain la gloire accompagner,
    Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace,
    Et osent les vaincus les vainqueurs desdaigner. (XIV)

    Mais Deshoulières emprunte surtout le motif à la pastorale. La présence d’un tombeau, surgissant au cœur d’un paysage bucolique propice aux jeux de l’amour, vient briser l’idéal d’une Arcadie heureuse et insouciante. Le texte prend alors une tournure de réflexion morale et métaphysique, où l’on reconnaît l’influence des philosophies antiques comme des moralistes du XVIIe siècle. Cette idylle au ton élégiaque confronte en effet l’éphémère des plaisirs mondains à la réalité inéluctable de la mort, en tirant une leçon de sagesse plus proche de l’épicurisme que du stoïcisme ou du christianisme. Nous nous proposons d’analyser comment Deshoulières, dans l’idylle du Tombeau, fait voler en éclats l’idéal galant de son temps par la contemplation de la mort, pour mieux formuler une critique philosophique des honneurs, de l’avarice et des attachements passionnés, dans une écriture moraliste voilée de mélancolie.

    Nous suivrons un plan en trois parties dont les deux premières correspondent à peu près au déroulement du poème. Nous verrons d’abord comment la mort s’invite dans la pastorale galante et en détruit « l’enjouement » sociable ; puis nous examinerons la portée de la philosophie épicurienne dans une leçon qui doit aussi beaucoup aux moralistes, et qui stigmatise la vanité des honneurs, des richesses et des passions. Enfin nous constaterons que, au-delà du mausolée de pierre, c’est la fonction de la poésie commémorative qu’interroge la poétesse. Nous conclurons enfin sur la sagesse élégiaque qui se dégage de cette pièce.

    I. Enjoué à en mourir: galanterie et « divertissement »

    Dès le début du poème, le tombeau apparaît comme un objet maudit qui contamine « les plus agréables plaisirs » (v.1-2) des mortels. La poétesse met en scène son propre désarroi : ayant « le cœur débarrassé » des troubles de la passion amoureuse (v.5) et cherchant dans un bois la quiétude pastorale propice aux rêveries, elle voit son bonheur anéanti par la vue d’une tombe. La confrontation brutale entre le paysage idyllique et ce symbole de la mort provoque une dissonance : « De son ombrage, hélas ! que tu gâtes les charmes ! » s’exclame-t-elle à l’adresse du tombeau, corrupteur du bonheur (v.8). L’usage de l’apostrophe et de l’exclamation traduit l’intensité de l’émotion suscitée par cette vision funeste, qui vient détruire l’agrément de la retraite champêtre. La pastorale galante, habituellement synonyme d’insouciance élégante et d’ « enjouement » (v.9), est ici subvertie par un memento mori. La poétesse introduit dans le monde bucolique la conscience aiguë de la finitude, qui vient ruiner l’idéal galant fondé sur la légèreté et la joie partagée.

    En effet, « quelque loin qu’on porte l’enjouement, rêve-t-on agréablement ? » (v.9-10). Cette question rhétorique souligne l’impossibilité de continuer à goûter les plaisirs agréables en présence du tombeau : la mort jette une ombre sur toute félicité terrestre, si bien que le discours interrogatif, dominant dans le poème, sert à « accentuer toujours le sentiment de vide métaphysique » (Tonolo, p. 67) qu’elle suscite. La poétesse multiplie les interrogations directes (« Quelle réflexion accablante fait-on lorsque sur toi l’on porte ses regards ? », v.11-12) pour exprimer le vertige existentiel que provoque la contemplation de la tombe. Cette stratégie discursive de la question lancinante ébranle le lecteur autant que le locuteur lui-même, en le plaçant face à l’énigme de la mort et à l’insignifiance apparente des ambitions des mortels. Le texte prend alors une portée universelle : ce n’est plus uniquement le « je » poétique qui parle, mais la voix de la condition humaine. Deshoulières offre ainsi au lecteur « la possibilité de rejoindre sa propre expérience de la condition humaine », dans une invitation ferme à envisager toute existence « dans la seule perspective de la mort », comme l’écrit encore Sophie Tonolo (p. 67). La « blessure » est décidément le destin de toutes les Arcadies1 .

    Le tombeau remplit ici une double fonction paradoxale : il « confond l’orgueil humain » (v.3) en lui rappelant sa mortalité, mais « toutefois ne donne / Ni frein aux passions, ni bornes aux désirs » (v.3-4). Autrement dit, la présence de la mort, si évidente soit-elle, ne suffit pas à modérer les élans désordonnés du cœur humain. Cette remarque désabusée introduit une tension fondamentale : les hommes, aveuglés par leurs passions, continuent de vivre comme s’ils étaient immortels, malgré la leçon silencieuse des tombeaux. On perçoit déjà une tonalité moraliste proche de celle de La Rochefoucauld ou de Pascal – ou de Gassendi. Comme la voix poétique, aveuglés par l’amour-propre et cherchant à tout prix à éviter de penser à la mort, nous sommes troublés par le surgissement du tombeau, intolérable parce qu’il est impossible d’en détourner les yeux – de s’en “divertir”, dirait l’auteur des Pensées. A la manière des moralistes, la poétesse se pose en observatrice lucide de la vanité humaine face à la mort, rejoignant la lignée des auteurs qui cherchaient à « faire ravaler son orgueil à la raison humaine », comme écrit Sophie Tonolo (p. 68). Deshoulières débusque ici une contradiction (une « contrariété » dirait Pascal fondamentale de l’être humain).

    Le tombeau, en humiliant la fierté des plus puissants, rappelle l’égalité fondamentale des destins : « La mort, par une route au vulgaire commune, a conduit dans ton sein un homme tel que Mars, et tel que le dieu des beaux-arts » (v.13-16). Cette image frappe par son ironie : la Camarde, « sourde Déesse » (v.19), n’épargne ni les héros valeureux (comparés à Mars) ni les esprits supérieurs (sous le patronage d’Apollon). Tous finissent mêlés au commun des mortels dans la fosse. La pastorale galante aimait célébrer des bergers idéalisés, parfois projection de grands seigneurs sous des traits rustiques ; ici, au contraire, ce sont les grands de ce monde qui sont ramenés au rang de cendres anonymes, enfouies « ailleurs » (v.17) hors de la vue des « cœurs tendres » (v.17) incapables de supporter la réalité.

    Ainsi, en quelques strophes, l’idylle du Tombeau dynamite l’insouciance mondaine et la sociabilité galante fondée sur l’enjouement. L’atmosphère ludique des conversations mondaines est radicalement incompatible avec la pensée de la mort. Tout le bonheur enjoué de Scudéry et des mondains reposait sur une délicate suspension des inquiétudes graves. La tombe brise le charme et impose un réel d’autant plus tragique qu’il est privé de toute solution chrétienne, de toutes conversion qui permettrait de retrouver une espérance. 

    On comprend dès lors la « mélancolie fin de siècle » (S. Tonolo, p. 23) qui s’empare du lyrisme de Deshoulières et imprègne ses vers. En ce crépuscule louis-quatorzien, affaiblie par la maladie, nostalgique d’un temps où la galanterie était plus pure, la poétesse jette un regard désabusé sur son époque et sur elle-même. Elle apparaît, selon Sainte-Beuve, comme « l’une des meilleures interprètes de la veine élégiaque » de son temps. Effectivement, l’idylle du Tombeau relève d’une élégie en ce qu’elle mêle la plainte personnelle (« Hélas ! », v.8, v.63) à la méditation sur la mort universelle. Le choix formel de l’hétérométrie concourt à cette tonalité plaintive et brisée. Ainsi le vers bref et isolé « Rêve-t-on agréablement ? » (v.10) produit-il un effet de chute soudaine. Cette scansion irrégulière imite le désarroi de l’âme soudainement aux prises avec l’angoisse et la tristesse provoquées par l’apparition funèbre.

    Dans cette première partie du poème, Deshoulières renverse les codes de la pastorale galante : la nature n’est plus ce refuge complice des amours légères, mais le théâtre d’une introspection sombre. Le tombeau planté au milieu du bois illustre la collision du tempus fugit baroque avec l’univers d’Arcadie. La présence de la mort dérobe l’instant du bonheur. Cette irruption du trépas dans le paysage bucolique prépare le terrain pour la leçon philosophique que la poétesse va en tirer. L’idylle se fait en effet méditation funèbre sur les illusions humaines.

    II. Une leçon de sagesse

    Après avoir peint l’effet foudroyant du tombeau sur son rêve pastoral, Deshoulières élargit sa réflexion et adopte plus nettement le ton du moraliste. La deuxième moitié du poème prend en effet la forme d’une série de questions rhétoriques adressées non au tombeau, mais à ceux que les philosophes appellent les « insensés ». Ces questions tendent à dénoncer les trois grands leurres de l’existence mondaine : la soif d’élévation sociale et d’honneurs, l’avarice, et jusqu’aux passions amoureuses les plus « tendres ». Chaque fois, la présence obsédante de la mort rend ces préoccupations dérisoires ou dangereuses. L’argument implicite relève d’une sagesse très proche de l’épicurisme, c’est-à-dire un appel à distinguer les désirs vains de ceux qui sont naturels et nécessaires, et à se libérer de tout ce qui trouble inutilement l’âme. Dans l’idylle du Tombeau, cette influence se manifeste moins par la valorisation directe d’une vie sobre que par la nécessité de se débarrasser des faux biens, au nom du caractère définitif de la mort. Dans une perspective matérialiste, le poème affirme en effet le caractère irrévocable du trépas : « Dans cette affreuse nuit dont on ne sort jamais » (v.23). L’image de la mort comme nuit éternelle est un lieu commun de la poésie baroque, mais, en l’absence d’une éternité divine qui lui servirait d’issue et de contrepartie, elle renvoie surtout ici à l’idée épicurienne que la mort est un état sans retour, et qu’elle se caractérise d’abord par l’absence totale de sensation. Deshoulières, à l’instar d’Épicure, ne mentionne nulle vie future ni résurrection : le tombeau est un gouffre sans au-delà, un « abîme où tout se perd » (v.27). Elle écrit ailleurs « que la vie de rien ne sera suivie, et que tout meurt avec nous » (« Ode à Monsieur de La Rochefoucauld », p. 246). Ici, sans citer le philosophe pour fuir tout pédantisme, elle en applique néanmoins le principe : la finitude absolue de la vie rend absurdes bien des efforts que nous faisons en vue d’un avenir qui ne viendra pas, ou d’une postérité dont nous ne jouirons jamais. On retrouve le même argument dans ses Réflexions sur l’envie de passer à la postérité, où elle fustige le désir d’immortalité de nom comme contraire au vrai bonheur présent. Elle reconduit ici la veine des poètes libertins comme Des Barreaux2 :

    D’un sommeil éternel, ma mort sera suivie,
    J’entre dans le néant quand je sors de la vie.

    Ou bien sûr Dehénault3 :

    Tout meurt en nous quand nous mourons,
    La mort ne laisse rien et n’est rien elle-même ;
    Du peu de temps que nous durons,
    Ce n’est que le moment extrême.

    Après ce constat, la première cible de la critique est le culte des honneurs et des grandeurs. » Que d’inutiles soins ! que d’abus ! et pourquoi, pour orner un tombeau, se donner tant de peine ? » (v.27-30) demande la poétesse avec une lucidité mordante. L’interrogation pointe du doigt la vanité des entreprises humaines visant à glorifier notre passage sur terre : titres, monuments funéraires fastueux, pompes et privilèges ne sont, en fin de compte, que de vains ornements d’un tombeau qui n’abrite que du vide. L’expression « orner un tombeau » est particulièrement parlante : l’homme qui accumule les distinctions et les richesses au cours de sa vie ne fait qu’embellir son futur sépulcre, rempart futile contre le néant qui l’attend. Cette idée rappelle une conception platonicienne célèbre : dans le Gorgias, Socrate avance que « le corps (sôma) est le tombeau (sêma) de l’âme« , métaphore qui souligne combien la vie charnelle confine déjà l’âme dans une prison mortelle. En croyant se grandir par des honneurs mondains, l’être humain s’identifie en réalité à son corps périssable (Gorgias 493a), et les décorations qu’il y ajoute ne changent rien à son sort. Deshoulières insiste : « Pourquoi, pour arriver aux brillantes grandeurs, être dévot par mode, et flatteur par bassesse ? » (v.30-41). Elle dévoile ici les moyens immoraux que bien des ambitieux emploient pour parvenir à ces « grandeurs » éphémères : la fausse dévotion affichée par convenance mondaine et la flatterie servile. Le ton frôle la satire sociale, et l’on songe aux Caractères de La Bruyère qui, dans le chapitre De la mode, épinglent ces hypocrites changeant de conviction au gré du pouvoir en place – tel « un dévot [qui] est celui qui, sous un roi athée, serait athée » (chap. « De la mode », 21). La dévotion de mode et la bassesse courtisane sont présentées comme des comportements « criminels » (v.42) car ils corrompent les âmes et troublent la sincérité des relations, tout ça pour quoi ? Pour quelques faveurs fragiles. Le poème poursuit en effet : « suivre un heureux fat qu’un Ministre caresse » (v.43-45) est tout aussi vain. Cette image vise le phénomène du favoritisme à la cour : courir après un favori du ministre (c’est-à-dire flatter un parvenu puissant) ne garantit qu’un succès contingent et souvent de courte durée. Deshoulières, qui avait fréquenté la cour de Louis XIV, a pu observer de près la versatilité de la fortune des courtisans mais elle a pu aussi trouver ces modèles d’ambitieux dans Les Caractères. Elle condamne elle-même la fausse dévotion dans son Epître au Père de La Chaise, mais l’identification de la bigoterie de façade à une « mode » (« dévot par mode ») est directement issue de l’œuvre maîtresse de La Bruyère : « la dévotion vient à quelques-uns […] comme une mode qu’il faut suivre » (Les Caractères, « Des femmes », 43), moquant ces gens de cour qui deviennent ostensiblement pieux lorsque la marquise de Maintenon entreprend de moraliser la cour d’un roi vieillissant. Deshoulières tire la conclusion : « Vous coûtez trop, tristes honneurs, et vous disparaissez avec trop de vitesse pour avoir des adorateurs » (v.45-48). Les honneurs sont tristes, parce qu’ils n’apportent au fond ni joie ni paix durable; ils exigent en outre des sacrifices immenses (perte de probité, d’indépendance, intrigues éreintantes), et tombent si vite qu’il n’est pas raisonnable de les adorer. Cette argumentation rejoint aussi celle des moralistes du Grand Siècle sur la vanité des grandeurs. La Bruyère, encore lui, faisait dire à l’un de ses personnages : « on veut qu’aux erreurs sujettes la nature nous ait faites pour plaire, et non pour savoir », critique du courtisan qui privilégie la séduction du puissant sur la vérité. Deshoulières, de son côté, assume une posture de sagesse indépendante : refuser ce culte des honneurs, c’est recouvrer sa liberté d’esprit et son authenticité. Sa morale se rapproche ici du stoïcisme classique autant que de l’épicurisme, prônant l’indifférence aux biens illusoires de la gloire. Sophie Tonolo note d’ailleurs que cette pièce « défend une morale stoïcienne » sous-jacente, mais on n’y trouve pas l’appel à la fermeté d’âme et à l’endurance face aux peines qui constitue le grand trait distinctif de la morale stoïcienne.

    Après les honneurs, le poème s’attaque à un autre faux bien : la richesse accumulée par l’avarice. La figure de l’ « insatiable et dur avare » (v.49) est dépeinte à traits vifs, dans une veine presque caricaturale qui rappelle les satires de Boileau ou certaines comédies de Molière. Ce misérable, « qui, par la faim, le froid, fait souffrir à ton corps tout ce que l’enfer te prépare » (v.49-52), subit dès cette vie les tourments qu’il mériterait dans la géhènne : à force de se priver, il transforme sa vie en supplice. L’image hyperbolique vise à souligner l’absurdité de son comportement : il se traite lui-même en ennemi (« barbare », v.53) pour amasser des trésors dont il ne jouira jamais. La question tombe, implacable : « Que te sert […] ? Emporteras-tu tes trésors ? » (v.52-54). C’est là un argument classique depuis l’Antiquité, aussi  bien dans la tradition chrétienne (on songe à l’Evangile, Luc, 12, 20 : « Insensé, cette nuit-même on te redemandera ton âme, et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il  ? »), que chez Épicure et Lucrèce ; celui-ci raillait déjà ceux qui, s’acharnant au travail, « se rendent la vie misérable pour gagner un jour l’accès à la richesse », oubliant de vivre. Le tableau que dresse la poétesse est très concret (elle évoque la faim, et le froid endurés par le corps) et traduit, sous une forme imagée, une éthique horatienne du juste milieu : mieux vaut vivre modestement et sereinement que de finir comme ce riche malheureux qui, au terme de sa vie, n’aura finalement accumulé que du vide. Cette condamnation de l’avarice est en parfaite cohérence avec la doctrine épicurienne, qui classe le désir de richesse illimitée parmi les désirs vains et insatiables, cause d’inquiétude permanente. Chez Deshoulières, l’avare apparaît comme l’opposé du sage : là où la sagesse se contente du nécessaire et trouve la paix de l’âme, l’avare est l’esclave de son argent, incapable de jouir et condamné à la peur de perdre ses biens. Le portrait de l’avare nous brosse une peinture du malheur auto-infligé par ignorance des vraies valeurs.

    Enfin, dernier mouvement de cette leçon de sagesse : la poétesse s’adresse aux « jeunes amants » (v.55), c’est-à-dire aux âmes éprises d’amour, pour les avertir de ne pas trop s’attacher aux plaisirs de la passion. « Ah ! pourquoi cédez-vous à ce pouvoir suprême, beaucoup moins doux que dangereux? » (v.57-60) lance-t-elle dans une adresse empathique mais ferme. Si le désir est irrésistible et voulu par la nature (« pouvoir suprême »), la passion amoureuse est source de tourments. L’influence de Lucrèce est ici évidente, non seulement dans le souvenir de la toute-puissance de Vénus, mais aussi dans celui des dangers de l’amour, toujours insatisfait : 

     « Souvent, épuisés de faim, les amants pressent leurs lèvres altérées sur le corps qu’ils désirent ; ils se blessent l’un l’autre par des morsures ; leur ardeur furieuse erre sans fruit… car ils ne peuvent rien arracher à ce corps : ils jouissent de sa simple image. » livre IV du De Natura rerum (IV, 1121-1131)

    Dans « Le Tombeau », le principal danger de l’amour réside dans l’attachement qu’il provoque, et qui aliène l’individu, au rebours de l’idéal d’autarcie auquel aspire le sage épicurien : « Hélas ! faut-il quitter trop tôt ce que l’on aime ; le moins d’attachement est toujours le meilleur » (v. 61-63).  Cette sentence rappelle aussi le conseil du stoïcien Sénèque de se comporter en usager des plaisirs de la vie et non en propriétaire, prêt à les rendre sans murmure. Augustin lui-même, dans un registre chrétien, prônait le détachement des créatures pour n’aimer que le Créateur. « Le Tombeau » ne fait toutefois nulle allusion à Dieu, au salut de l’âme ou à l’enfer, sinon métaphoriquement pour l’avare. L’inspiration, dans cette pièce, semble moins religieuse que philosophique au sens terrestre : si elle recommande « le moins d’attachement », c’est avant tout pour épargner aux cœurs sensibles une douleur trop vive lorsque la mort ou la séparation frappera, c’est-à-dire que c’est l’aponie et l’ataraxie qui président ici au conseil de détachement (« Lorsque l’heure fatale sonne, on souffre moins par la douleur que par ce qu’il faut que le cœur […] abandonne »,v.64-68). Ces vers, d’une grande tristesse résignée, expriment l’idée que la peine de la mort elle-même (les souffrances physiques ou la peur) est moindre comparée au chagrin de quitter ceux qu’on aime et les choses auxquelles on tenait. C’est là une réflexion profondément humaniste : l’auteur ne prétend pas nier la douleur, ni prêcher un détachement inhumain total, mais elle constate que plus nos liens affectifs sont forts, plus notre agonie sera déchirante. Par conséquent, par une sorte de calcul de prudence, elle suggère de tempérer dès le départ nos engagements émotionnels. Ce n’est pas un détachement total  comme celui de Pascal que prône Deshoulières, mais la modération : « le moins d’attachement »,  Cette mesure est le meilleur compromis pour être « heureux » sans trop s’exposer à la douleur. Le souffle élégiaque (le « Hélas ! » du vers 61 et l’image du départ précipité, « quitter trop tôt ce que l’on aime « ) confèrent à ces conseils une teinte de regret et de compassion. Elle parle en amie, presque en mère, invitant à aimer sobrement pour moins souffrir, préconisant « le coeur tendre » plutôt que l’extrémité de la passion, si du moins l’être humain est capable de résister au « pouvoir suprême » de l’amour.

    Le Tombeau offre la conception selon Deshoulières de la préparation à la mort, ancien thème philosophique traité aussi bien par Montaigne que Pascal. Ce que recommande la poétesse pour y parvenir, c’est la sagesse d’un détachement modéré, un peu amer et résigné. La mort elle-même fait ici l’objet de cette stratégie de désublimation que nous avons déjà vu à l’oeuvre dans le recueil.

    Sous couvert de déplorer la puissance destructrice de la mort sur nos bonheurs terrestres, la poétesse délivre une leçon de sagesse empreinte de philosophie antique. Certes, au premier regard, son discours pourrait passer pour une banale exhortation christiano-stoïcienne au détachement des biens d’ici-bas (on pense aux sermons sur la vanité du monde très en vogue à l’époque, ou aux écrits d’un Pascal prêchant de ne s’attacher qu’à Dieu). Cependant, Deshoulières n’évoque à aucun moment Dieu, la grâce ou le salut de l’âme. Son point de vue demeure terrestre et humain. Si la poétesse conseille de ne pas trop aimer les créatures, ce n’est pas par idéal ascétique ou par désir d’aimer un absolu divin, mais par souci du bonheur modéré : « moins d’attachement », pour éviter des souffrances inutiles. En ce sens, comme l’a bien senti l’abbé Batteux la morale de Deshoulières est « plus épicurienne » que « chrétienne » (cité par Tonolo p. 32). Si le ton est élégiaque, c’est que la poétesse, lectrice des moralistes, lucide et pratique, connaît la faiblesse du cœur humain et soupçonne la sagesse inaccessible.

    III. Le poème, tombeau des tombeaux

    Dès l’attaque, l’objet-tombe est nommé, apostrophé, théâtralisé : « Tombeau, dont la vue empoisonne / Les plus agréables plaisirs » (v. 1-2). Cette apostrophe n’est pas seulement une figure ; c’est une mise en scène de la parole poétique face au genre du tombeau poétique. Il en va du monument funéraire comme de la célébration littéraire : l’un comme l’autre sont censés assurer l’immortalité et pérenniser le souvenir, mais en réalité tous deux sont vains et propres seulement à susciter l’inquiétude. Le Tombeau n’est pas ici instrument de mémoire : on ne sait même pas quel corps se dissimule dans les entrailles de marbre, et cet anonymat confirme l’une des thèses récurrentes de la poétesse, selon laquelle la renommée posthume s’efface vite après la trépas. La tombe sert ici de révélateur moral : se fonction est de servir d’instrument de démystification des fausses valeurs, science, honneurs, plaisirs. C’est pourquoi les pièces funèbres de Deshoulières rejoignent ainsi les titres d’allure plus théorique ou moraliste qui disent la défiance épicurienne envers les prestiges sociaux. La vanité du tombeau, inutile mausolée d’un occupant anonyme et oublié, renvoie à la vanité du poème de célébration. « L’ornement » funéraire est à considérer aussi dans sa contrepartie rhétorique : « Que d’inutiles soins ! que d’abus ! et pourquoi / Pour orner un tombeau se donner tant de peine  ? » (v. 29-30). Ce que condamne Deshoulières, c’est aussi un genre littéraire décoratif consacré à mentir et tromper en laissant croire qu’il préserve et glorifie une mémoire. On peut voir dans « Le Tombeau » un tombeau des tombeaux littéraires. Le poème peut subsister (comme le monument de marbre) mais il ne sert plus à perpétuer pour la postérité le souvenir d’un grand disparu : s’il conserve ses « ornements », c’est-à-dire ses séductions formelles (cadences, antithèses, anaphores interrogatives…) c’est non pour plaire, mais pour démonter l’illusion au profit d’un discours de vérité (le docere). La saveur métapoétique des vers 15-16 se teinte d’ironie  : la poétesse s’aligne sur le modèle d’Apollon refusant d’élever des monuments (« le dieu des beaux-arts, / Qui jamais n’éleva d’autels à la fortune »). Métapoétiquement, l’idylle du Tombeau corrige le tombeau-éloge : il substitue au panégyrique un contre-éloge, en déconstruisant les honneurs et l’idolâtrie des « adorateurs » (v. 48); il redéfinit ainsi l’utilité de la poésie funèbre dans un monde où tout est menacé par la mort définitive : non pas sauver de l’oubli, non pas immortaliser, mais ôter les masques, c’est-à-dire là encore faire oeuvre de moraliste.

    Conclusion

    Dans « Le Tombeau », l’objet-tombe ruine la rêverie campagnarde et empoisonne ses humbles plaisirs : l’idylle, genre de l’agrément, est retournée par la présence matérielle de la mort ; une telle situation, parfaitement topique, correspond à l’économie arcadienne analysée par Panofsky, où la tombe au cœur de la pastorale impose au regard le memento mori et brise l’illusion d’un printemps éternel. Le choix de l’ « idylle-tombeau » réarticule la pastorale en théâtre d’évidences morales : on passe de l’ornement galant à la leçon éthique (la poétesse y condamne la triple vanité des grandeurs, des richesses et des « attachements »), selon le mouvement habituel des « idylles » dans notre recueil.

    « Le Tombeau », ode méditative où l’éloquence élégiaque sert un propos fortement philosophique, ruine l’idéal factice d’une sociabilité galante éternellement enjouée, pour y substituer la gravité d’une pensée de la mort. Le poème confronte l’homme à sa condition mortelle, non pour le désespérer, mais pour le libérer de ses chaînes volontaires (ambition, argent, passions dévorantes) et l’inviter à la modération dans ses attachements. Malgré le contexte funèbre, l’absence de ciel consolateur, et la critique dévastatrice des valeurs humaines, les poème est porteur d’une forme de sérénité : le véritable carpe diem que propose Deshoulières n’est pas de jouir frénétiquement avant de mourir, mais de vivre sobrement, authentiquement, en accord avec la nature, sans se laisser duper par les mirages du monde. C’est en cela que son élégie sur une tombe se fait aussi leçon de bonheur.

    1. Voir Jean-Louis Haquette, Échos d’Arcadie. Les transformations de la tradition littéraire pastorale des Lumières au romantisme, Classiques Garnier, 2009 ; Pierre Brunel, L’Arcadie blessée: Le monde de l’idylle dans la littérature et les arts de 1870 à nos jours, Eurédit, 2005. []
    2. F. Lachèvre, La vie et les poésies libertines de Des Barreaux, p. 246 ; cité par A. Adam, Les libertins au XVII e siècle, op. cit., p. 194. []
    3. Imitation du second chœur de La Troade de Sénèque. Cité par A. Adam, Les libertins au XVII e siècle, op. cit.. p. 275. Voir François-Charles Daubert, L’anthropocentrisme et la question de l’intelligence des bêtes. Les Libertins érudits en France au XVIIe siècle. Presses Universitaires de France, p. 66-80. []
  • « La précieuse Astrée » (p. 167). Deshoulières et le rêve pastoral

    La poétesse ne nourrit pas seulement une nostalgie pour la Chambre bleue : elle regrette aussi le bon vieux temps d’Honoré d’Urfé, et il est temps de tâcher d’en comprendre la raison.

    I. Idylles, églogues, bucoliques. De Théocrite à Honoré d’Urfé

    Je ne rappellerai que brièvement les origines, la nature et les enjeux de la forme pastorale, qui occupa une place tellement essentielle dans l’imaginaire et la culture de la Renaissance et de l’Ancien Régime.1 .

    Née en Grèce avec Théocrite (IIIᵉ s. av. J.-C.), la pastorale se définit d’abord comme une poétique artificielle d’urbains ultra-raffinés mettant en scène des bergers de fantaisie aussi éloignés que possible de la réalité des champs. Les idylles mettent en scène des dialogues entre bergers, des joutes chantées sur fond de décor campagnard. On y devise d’amour, d’envie ou de gloire. Les Idylles vont fixer pour toujours les principaux éléments du code pastoral : l’onomastique des pasteurs, les chants alternés, le locus amoenus ombragé. Elles n’évitent pas toute rusticité : la 5e idylle met en scène la joute de deux bergers chanteurs et évoque les « peaux de bouc qui puent » et l’accouplement entre bélier et brebis.

    ἦ μὰν ἀρνακίδας τε καὶ εἴρια τῆδε πατησεῖς,
    αἴκ᾽ ἔνθῃς, ὕπνω μαλακώτερα· ταὶ δὲ τραγεῖαι
    ταὶ παρὰ τὶν ὄσδοντι κακώτερον ἢ τύ περ ὄσδεις

    C’est à dire :

    Oui, certes, ici tu fouleras des peaux d’agneau et des toisons, si tu entres, (elles sont) plus douces pour le sommeil ; mais les peaux de bouc près de toi puent davantage que toi-même.

    Le Dictionnaire de Furetière donne de l’idylle la définition suivante :

    Petit Poëme esgayé qui contient des descriptions ou narrations de quelques adventures agreables. Theocrite a fait des Idylles. les Italiens ont ramené l’usage des Idylles. Rampale a fait d’excellens Idylles de la Nymphe Salmacis, d’Europe ravie, &c. qui sont imitez du Preli Italien. Ce mot vient du Grec edyllion, d’eidos, figure, representation. Le propre de la Poësie est de representer vivement les choses. D’autres disent que ce mot vient d’eidos, entant qu’il signifie espece ; & qu’on appelle eidyllia des Poëmes de differente sorte.

    Au Ier siècle avant J.-C., Virgile héritera de cette forme alexandrine dans ses Bucoliques, composées d’églogues, et s’en servira à son tour pour idéaliser une vie simple, délivrée des complications de la cité. Ses poèmes seront débarrassés des inconvenances de son prédécesseur grec, mais non dépourvus de badinage érotique (« Malo me Galatea petit, lasciva puella, « c’est Galatée qui me cherche, c’est une fillette enjouée », voire « folâtre » ou même « libertine »). Le Dictionnaire de Furetière (1690) ne distingue guère l’églogue de l’idylle : l’égloque, explique-t-il, est une « espece de Poësie Pastorale, où on introduit des Bergers qui s’entretiennent. Les Églogues de Theocrite, de Virgile. »

    Le mythe de l’âge d’or, tel qu’Hésiode l’énonce dans les Travaux et les Jours, fournit l’arrière-plan anthropologique du genre : le monde pastoral se confond peu à peu avec un temps mythique paradisiaque, lorsqu’un printemps éternel régnait sur un monde sans labeur ni violence, livrant sans effort aux hommes les fruits de la terre. Ce paradigme de l’aisance primitive irrigue la pastorale antique puis renaissante ; il sera orchestré avec une hauteur inégalée par Virgile dans la IVe  églogue : le poète y promet le retour de l’âge d’or par la grâce de la naissance d’un enfant. Ce poème, sommet des Bucoliques, est assurément l’un des textes de référence essentiels à Deshoulières qui y voit, avec toute son époque, un hymne à l’espoir, à la paix, à la concorde et au renouveau.

    Ultima Cumaei venit jam carminis aetas ;
    Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo.
    Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna ;
    Jam nova progenies caelo demittitur alto.

    Les Temps sont révolus qu’a prédits la Sibylle :
    Les siècles, dans leur course immuable et tranquille,
    A leur point de départ sont enfin revenus,
    Et le dernier de tous, l’Age de fer, n’est plus.
    Déjà revient Saturne, et la Vierge immortelle
    Abandonnant les cieux reparaît parmi nous ;
    Et les dieux, des humains cessant d’être jaloux,
    Envoient sur notre Terre une race nouvelle. (trad. Henri Laignoux, 1939)

    La pastorale tomba en oubli au Moyen-Âge, avant d’être ressuscitée à la Renaissance. En Italie, Sannazar compose l’Arcadie (1504), premier roman pastoral, mêlant prose et vers et installant un modèle européen ; Le Tasse fonde la pastorale dramatique avec l’Aminte (1573). Les œuvres ne tardent pas à fleurir, en particulier en Italie (Guarini, Il pastor fido, 1590) et en Espagne (Montemayor, La Diana, 1559). Ces textes, souvent colorés de néoplatonisme, rencontrent un vif succès dans les cours brillantes de la fin du XVIe siècle, où ils séduisent courtisans et lettrés.

    La France allait à son tour, mais quelques années plus tard, donner un chef-d’œuvre dans le genre pastoral : L’Astrée d’Honoré d’Urfé (1607-1627).2 . L’Astrée hérite des conventions pastorales et les déplace, pour transformer le genre en roman de la parole, creuset où dialogues, lettres, poèmes composent une véritable utopie d’otium conversationnel. Les bergers y jouissent d’un privilège géographique : ils habitent « auprès de l’ancienne ville de Lyon […], un pays nommé Forez, qui, en sa petitesse, contient ce qu’il y a de plus rare au reste des Gaules », parcouru par le fleuve Lignon, si « fertile » qu’il laisse à ses habitants le loisir de bavarder sans limites. L’Astrée, qui dissèque les « différents effets de l’honnête amitié », servit de laboratoire où se précisèrent grilles d’interprétation du sentiment, codes de conduite, figures d’identification, matériaux et prétextes d’écriture dont devait se nourrir se nourriront la culture mondaine dans les années qui suivirent immédiatement la publication du livre. La Chambre bleue, si matricielle pour Deshoulières, ouvre ses portes (1608) l’année qui suit la publication de la première partie de L’Astrée (1607). Cette coïncidence chronologique contribue à expliquer l’impact décisif de L’Astrée sur la sociabilité galante du XVIIᵉ siècle : l’agrégation de voix et de cadres d’énonciation y prime sur l’action, ce qui explique la fascination durable des mondains pour ce roman et son imaginaire. L’Arcadie française offrit très vite une pédagogie de la civilité, une scénographie d’affects et une économie du loisir, autant d’éléments qui passeront plus tard, via le Mercure galant et les salons, dans ces formes brèves où excellera Deshoulières.

    Dans ce contexte, choisir l’églogue ou l’idylle, c’est se mesurer aux Anciens, en particulier à Théocrite et Virgile, par les formes mêmes qu’ils ont canonisées, tout en empruntant aux renaissances italienne et espagnole leur lexique philosophique de l’amour néoplatonicien et leur art de la civilité. C’est aussi, pour une poétesse comme Deshoulières, latiniste et italianisante, revendiquer une place dans le concert des « grands auteurs » en adoptant la contrainte pastorale, mais pour la plier à une éthique de la mesure et à ce naturalisme discret qui la caractérise, et que la scène bucolique rend dicible sans affectation ni provocation.

    Ce faisant, Deshoulières propose une revalorisation de la nature, comme cosmos matériel mais organisé par l’amour, contre les progrès d’un rationalisme qui, bien que sous-tendu par une métaphysique, tend à réduire le réel à un jeu de forces mécaniques, c’est-à-dire contre la mise en place de ce que Philippe Descola appelle « l’ontologie naturaliste »3 . C’est cette ligne d’interprétation, qui voit la pastorale comme dispositif d’énonciation à visée éthique et philosophique plutôt que simple décor convenu ou mièvre, qui  nous guidera dans les lignes qui suivent.

    II. La convention pastorale : un horizon et un idéal

    La pastorale chez Deshoulières met en scène une persona modulable par les prénoms codés du répertoire bucolique. Les Damon et autres Amaryllis servent de masques pragmatiques au poète ou à ses destinataires, qui se trouvent ainsi intégrés dans un jeu codé immédiatement reconnaissable. Ainsi, dans la grande scène dialoguée de l’églogue « A Monsieur d’Audiffret » (p. 360), Daphnis et Lisidor exhibent le théâtre pastoral de la confidence et du conseil, avec les variables du dépit, de la jalousie, et de la consolation des « doux entretiens ».

    Daphnis, le beau Daphnis, l’honneur de ces Hameaux
    Qui dans la tranquille Ausonie
    De Pan conduisait les Troupeaux,
    Accablé sur ces bords d’une peine infinie
    Négligeait ses moutons, brisait ses chalumeaux.

    Si l’on ajoute la « panetière », le « chien » et la « houlette », nous trouvons ramassés tous les attributs canoniques du berger de tragi-comédie pastorale. On pourrait voir dans le choix de ces noms la simple reprise de conventions convenues, mais en réalité, l’onomastique n’est pas cliché : elle codifie un ethos pastoral fondé sur le respect, la rusticité élégante et pacifique, la valeur accordée à l’art et à la parole, mais aussi à l’échange de dons, à la civilité courtoise et à l’idéal d’honnêteté, sur fond bien sûr d’affection et d’amour tendres et fidèles. Lysidor est « enjoué » (« L’enjoué Lysidor »), compatissant, encourageant, prodiguant un « tendre reproche » à celui dont la conversation (« doux entretien ») causait naguère tant de plaisir (« avait su lui plaire ») : les valeurs prêtées à la pastorale précisément les mêmes que celles qui qui prévalent dans la sociabilité des ruelles. La pastorale offre ainsi une vision idéalisée du modèle social recherché dans les ruelles (p. 360-361).

    Dans l’atelier lyrique de Deshoulières, la pastorale ne se cantonne pas à l’églogue de pleine page : elle infuse les formes brèves et performatives goûtés dans les cercles mondains, ces airs, chansons, madrigaux, rondeaux, lettres en vers qui semblent parfois ne jouer dans notre volume que des rôles de transition. Dans cette litanie de pièces fourmillant de signaux bucoliques, la pastorale y sert, tour à tour, de décor, de masque énonciatif et de régie pour le dialogue : ( » Triomphez aimable Printemps », p. 259, « L’aimable Printemps fait naître », p. 272, « Suivi des Rossignols, des Zéphyrs, des Amours », p. 302), nous trouvons toute la grammaire saisonnière et sonore de l’Arcadie chantée. L’ « air » fournit le médium privilégié propre à activer ce calendrier pastoral : sa brièveté, sa périodicité strophique et sa destination vocale invitent à une mise en scène collective, où l’auditeur mondain est aussi un exécutant.  Dans « Iris. Eglogue” (p. 159), le cadre végétal (« arbres, vallon, prairies, houlette, chien, moutons, troupeau”, etc.), la distribution des rôles (Iris, Tircis, Daphné) et la présence des accessoires emblématiques (« sa musette, ses Pipeaux ») condensent tout un dispositif de jeu : l’églogue se fait dialogue adressé aux “bocages”, scène pastorale en miniature selon une scénographie topique, déclenché par un arsenal d’attributs conventionnels. Quant à l’épître « Proche des bords de Lignon », elle reprend à son compte tout le répertoire urféen : Lignon, Naïades, Zéphyr, bergers « sous les Ormeaux » et jeux d’échos, c’est-à-dire tout ce décor d’une Arcadie civilisée. La poétesse n’ignore rien du caractère convenu de ces descriptions, dont elle joue dans la lettre « Sur les bords de Lignon » : elle s’y met en scène, subissant l’influence du paysage jusqu’à laisser malgré elle son cœur s’ouvrir et se mettre à la disposition de l’amour ; « entre nous j’ai bien peur, / De ce qu’on nomme langueur » (p. 167, v. 18). On sait également qu’un refrain comme « Revenez, charmante verdure » (p. 241) circule dès la fin du siècle ; sa présence dans les tables des recueils, accompagnée de partitions, confirme son statut de marqueur pastoral immédiatement reconnaissable dans l’horizon d’attente mondain4 . Autrement dit, Deshoulières pratique la pastorale parce qu’elle sait que son public apprécie le genre.

    A. Pastorale et idéal de la conversation

    Chez Deshoulières, la pastorale n’est pas un simple décor bucolique : c’est une machine d’énonciation qui met en scène des voix réglées par l’otium, le locus amoenus et le code galant. L’Arcadie n’est pas une fuite : c’est un modèle et un idéal, et pour ainsi dire un  laboratoire de pragmatique mondaine où la poétesse se trouve libre de tester des voix, des registres et des postures, dans le droit fil de cette utopie de bavardage que fut autrefois L’Astrée. Le rondeau « Taisez-vous, tendres mouvements » (p. 169) est exemplaire du déplacement galant de l’érotique pastorale : la plainte et l’injonction y sont relayées par le masque du berger, qui permet de dire le trouble et d’en jouer sans gravité tragique. L’aspect conversationnel et galant est aisément perceptible aussi dans l’églogue « A Monsieur d’Audiffret » (p. 360), dramaturgie du badinage où le dialogue pastoral sert de machine à transformer la plainte en casuistique du désir, au plus près des mécanismes d’une conversation mondaine pastichant le théâtre pastoral

    Mais que nous veut Timandre ? il s’approche de nous.
    Venez-vous demander secours contre les loups ?

    Timandre

    Non, je viens apporter une heureuse nouvelle… (p. 364, v. 113 sqq.)

    Le dialogue aménage la joute des maximes sentimentales, à la manière des échanges salonniers. Ces pièces mettent en évidence l’existence d’une pastorale mondaine vers laquelle converge les idéaux de la ruelle. L’orientation dialogique, perceptible dans l’églogue « A Monsieur d’Audiffret »,  éclaire la manière dont Deshoulières fait de la pastorale moins un tableau qu’un dispositif de conversation réglé par des refrains, des entrées de rôle, des accessoires, en parfaite harmonie avec les pratiques du milieu où son œuvre s’inscrit.

    B. La pastorale apprivoisée

    Cette fidélité à l’héritage urféen n’est pas pour autant synonyme de paresse. Pour accommoder la pastorale à sa poétique et à son éthique, la poétesse est conduite à lui faire subir une série de déplacements.

    1. La miniaturisation

    Ce premier déplacement est formel. L’utopie dilatée du roman aux longues histoires imbriquées avec des rebondissements se condense en expériences de voix ramassées dans des formes brèves, madrigaux, airs et chansons parfois très courts, limités à quelques vers. Au demeurant, les pièces lyriques faisaient partie intégrante du roman d’Honoré d’Urfé et entrecoupaient volontiers le récit, à la manière d’une comédie musicale, mais ici, seuls subsistent ces pièces détachées d’une histoire réduite à une trame scénaristique convenue donc aisément reconnaissable. Deshoulières nous donne des fragments pastoraux à fredonner, détachés d’un ensemble inexistant, mais qu’il est facile de resituer : la chanson LXXXVII (p. 252) mentionne Silvandre, l’un des protagonistes de L’Astrée, et l’air XCV, p. 270 rappelle les insensibles du roman pastoral, l’on songe cette fois à Diane. Dans ce régime de la brièveté et du fragmentaire, qui correspond si bien au goût de toute l’époque, la micro-scène remplace le vaste récit : un seul vocatif, quelques emblèmes suffisent à faire surgir non seulement une Arcadie, mais des situations romanesques et dramatiques topiques. Quelques mots suffisent à susciter un imaginaire et des histoires. Une telle technique repose bien sûr entièrement sur la parfaite connaissance du corpus pastoral et de ses tropes par le public mondain : la connivence est, une fois de plus, au principe de l’efficacité de ce type de dispositif poétique.

    2. Une renaturalisation de la nature au nom d’une profession de foi épicurienne.

    Bien au-delà du simple code qu’on respecte pour flatter le public amateur de bergeries, l’adoption de la pastorale par Deshoulières correspond au choix d’une forme idéale pour une poétesse soucieuse de promouvoir un art de vivre fondé sur un credo épicurien naturaliste. Pour l’élève de Dehénaut et la pasticheuse du De Natura rerum, la nature ne saurait être seulement un décor mièvre : d’après Epicure, dont les thèses furent mises en vers par Lucrèce, la Nature est un assemblage d’atomes agglutinés par hasard et par nécessité, en vertu de l’angle d’un mystérieux clinamen, déviation spontanée qui incline les particules dans le vide et les conduit à s’accrocher les unes aux autres, de manière à fabriquer le monde qui nous entoure. Dans cette perspective, suspecte aux chrétiens parce que l’humain n’y constitue pas un telos, il existe une force qui fait tenir ce monde assemblé par le caprice de l’aléatoire : c’est l’amour, principe d’harmonie célébré dans l’hymne à Vénus de Lucrèce traduite par Dehénault. Deshoulières a bien compris la leçon de son maître : sa poétique (autour de la Nature, de la tendresse, et des plaisirs doux) constitue le lieu d’énonciation le plus cohérent de sa profession de foi épicurienne.

    a. La Nature comme norme

    La pastorale n’est pas, chez Deshoulières, un simple décor charmant : elle fonctionne comme principe normatif. Dans les idylles de paysage, la Nature n’est pas seulement décrite : elle corrige les fictions sociales et réordonne les affects. La leçon du cours d’eau (sa pente régulière, sa transparence, sa franchise) met à nu, par contraste, l’opacité de la Cour (son mensonge, ses déguisements, le « bruit » de la gloire). « Les Fleurs » condensent la même éthique : elles offrent le paradigme d’un éclat bref mais sans amertume, parce que conforme aux lois du vivant (naître, briller, dépérir), et non aux illusions de durée auxquelles s’abandonnent les humains. Autrement dit : comprendre la Nature, c’est déjà apprendre à consentir à sa loi.

    Cette position recoupe point par point le geste fondateur d’Épicure et de Lucrèce. La Lettre à Ménécée fait de la phýsis la référence suprême qui dissipe les peurs vaines ; le poème de Lucrèce (De rerum natura) s’ouvre, non par hasard, sous l’invocation à Vénus (hominum divomque voluptas), où la jouissance du monde naturel devient le foyer d’une cosmologie sans transcendance punitive. La Nature y est à la fois descriptive et normative : elle délivre des simulacres et rend possible l’ataraxie. Deshoulières transpose ce ‘réalisme de Nature » en scènes sensibles de petit format (idylle, églogue moderne, chanson) : au lieu d’argumenter en philosophe, elle fait éprouver dans l’ordre du sensible l’ajustement serein d’une existence au cours des choses, ce qui, chez une poétesse qui n’écrit pas de traité, vaut doctrine.

    b. Cadre champêtre et sobriété des désirs

    Le cœur épicurien de la pastorale déshouliérienne est l’épuration des désirs, leçon reprise par Gassendi : il s’agit de distinguer les désirs naturels des désirs vains, et substituer à la passion sociale un amour tendre conforme à la Nature. Quel genre mieux que la pastorale est à même de dépeindre le bonheur que goûtent les bergers dans leur simplicité ? Plusieurs pièces posent ce balisage avec une clarté exemplaire. Dans « Les Moutons », le troupeau figure une société délivrée des chimères : point « d’honneur » ni « d’ambition », mais la simple pratique d’un bien-être tranquille et partagé ; dans des lettres en vers ou des idylles de confidence, l’aveu amoureux est délocalisé sous les arbres, dans l’ombre fraîche, avec pour complice la rumeur des eaux et le chant des oiseaux : c’est la Nature, non l’étiquette, qui règle le dire-vrai et autorise la mesure. La syntaxe affective y est toujours la même : de la douceur plutôt que du sublime, du plaisir plutôt que du prestige, de l’équilibre plutôt que de l’« emportement ». On trouve par exemple la mise en scène pastorale de l’eros pacifié dans la Lettre à Madame. L’aveu et la réconciliation sont situés « sous ces ombrages verts… / [avec pour seuls témoins] les Rossignols et Zéphyrs » (p. 475).

    Ce scénario poétique s’accorde très exactement avec l’éthique épicurienne telle que la résume Épicure : ne pas multiplier des besoins qui excèdent la Nature, et viser la plénitude sans trouble. Lucrèce, au livre IV de son poème, traite l’amour excessif comme une maladie de l’imagination et en propose une désintoxication ; Deshoulières, sans dureté polémique, réforme l’amour en douceur : elle ne diabolise pas Éros, elle le pacifie, préférant l’amour « tendre » à l’héroïque, et l’installant dans un cadre naturel qui en limite les illusions et en stabilise les plaisirs. Gassendi, dans sa christianisation d’Épicure, fournit précisément ce vocabulaire d’une hédoné mesurée, compatible avec les formes de sociabilité salonnière : l’amour n’est pas une fureur, c’est une habitude heureuse ; le plaisir n’est pas une débauche, c’est un régime. La pastorale constitue pour Deshoulières la forme la plus évidente dans laquelle peut s’incarner sa vision épicurienne.

    3. « L’hiver vient-il ». Une pastorale funèbre

    La pastorale chez Deshoulières n’est pas synonyme de bluette mièvre et sentimentale. Ses décors champêtres sont peuplés de tombeaux. L’éternel printemps de L’Astrée est congédié au profit du cycle des saisons et de leur retour obstiné. Dans « L’Hiver », le paysage dépouillé, avec ses « prés sans fleurs », et ses « ruisseaux glacés », devient allégorie du vieillissement :  » comme la terre […] l’hiver vient-il, nous les perdons », et l’on voit « un pied dans le tombeau » qui veut encor des maîtresses », mélancolie grinçante qui débusque la persistance des désirs. Même déplacement dans « Le Ruisseau » : sous le flux limpide affleure la leçon sombre (« vous à la mer, nous à la mort ») et un inventaire des passions qui « traînent après soi le trouble, la douleur ». La pastorale devient théâtre critique où la nature rappelle la finitude et où l’humain fabrique ses propres peines. Enfin, jusque dans l’éloge funèbre, Deshoulières garde la scénographie pastorale : « Sur la mort de M. le duc de Montausier » s’ouvre « sur le bord d’un ruisseau paisible » (p. 291), mais c’est pour opposer aux arbres qui « vivent plus que nous » la destinée brève des hommes ; le tombeau y hante les coteaux, et la plainte s’inscrit dans un paysage d’automne. La pastoralité n’a décidément rien de mièvre dans les œuvres à notre programme.

    La présence de la mort, de la disparition et de la précarité ne sont en réalité pas si surprenantes dans le genre pastoral. A l’époque de Deshoulières, voici longtemps que la pastorale conjugue, comme l’avers et le revers d’une même médaille, deux visages symétriques, liés tous deux à la figure de Saturne, dieu de l’âge d’or. D’un côté, Saturne protège l’agriculture, la paix,  et les fondations de la société ; de l’autre, il est l’astre sombre de la bile noire, et le maître de la mélancolie, le dieu des ruines et des suicidés. L’ouvrage fondateur de Klibansky-Panofsky-Saxl, Saturne et la mélancolie (op. cit.), est construit sur cette ambivalence : ceux qui sont nés sous le signe de Saturne sont des êtres « divins » ou « bestiaux », « heureux » ou « accablés de la plus profonde douleur ».

    Cette bipolarité saturnienne donne précisément à l’âge d’or, royaume de Saturne, sa tonalité double. Dans son essai « Et in Arcadia ego », Panofsky rappelle comment « Arcady came to be universally accepted as an ideal realm of perfect bliss and beauty », mais « surrounded nevertheless with a halo of ‘sweetly sad’ melancholy »5 : le pays de l’agrément est d’emblée cette contrée où le bonheur se teinte de deuil. L’auteur rattache ce mélange au passage d’une Arcadie « réelle » (chez Théocrite) à l’Arcadie virgilienne, qui invente l’ « élégiaque » : le bonheur est vu « à travers la douceur colorée du souvenir », donc déjà menacé. De là naît le motif décisif du « tombeau en Arcadie ». Panofsky en fixe la généalogie : il apparaît pour la première fois chez Virgile, avec la tombe de Daphnis (Églogues V, X), qui institue l’élégiaque pastoral

     Et tumulum facite, et tumulo superaddite carmen
    « Daphnis ego in silvis
    , hinc hujus ad sidera notus
    … »

    Élevez-lui un tombeau, et gravez-y ces vers :
    « Je fus ce Daphnis connu dans les forêts et jusqu’aux astres… »

    Puis, à la Renaissance, Sannazar couvre l’Arcadie d’un voile de malinconia (mélancolie) ;

    SELVAGGIO
    Per maraviglia più che un sasso induromi,
    udendoti parlar sì malinconico,
    e ’n dimandarti alquanto rassicuromi.
    Qual è colei c’ha ’l petto tanto erronico,
    che t’ha fatto cangiar volto e costume?
    Dimel, che con altrui mai nol commonico

    SELVAGGIO
    Par l’étonnement je me durcis plus qu’une pierre,
    à t’entendre parler avec tant de mélancolie,
    et, en te questionnant, je me rassure un peu.
    Qui est celle qui a le cœur si errant (inconstant)
    qu’elle t’a fait changer de visage et de conduite ?
    Dis-le-moi : à nul autre je ne le confierai. (Arcadie, églogue 1).

    Enfin, Le Guerchin donne vers 1621-1623 la première figuration picturale de la mort en Arcadie, avec ses deux emblèmes, le crâne et le tombeau ; plus tard, Poussin en infléchira le sens à travers deux toiles complémentaires sur le même thème de la rencontre inopinée d’un tombeau par des bergers d’Arcadie. Une telle découverte n’est pas un simple saisissement narratif : c’est un scandale de principe, plus criant en Arcadie que partout ailleurs, parce que l’âge d’or pastoral édénique devrait exclure toute négativité ; or la pierre funéraire, surgissant au cœur du locus amoenus, défait l’équation qui liait décor bucolique et félicité. Elle transforme le paysage en rappel de la mort inévitable : au cœur du paradis, la mort s’énonce, à travers l’inscription gravée, le marbre froid et la fixité de la stèle ; la présence du trépas vient requalifier rétroactivement toutes les joies pastorales. Désormais, ces plaisirs humbles apparaissent sous le signe de la vanité : fragiles, vides, précaires. La plénitude de la félicité cède la place à un sentiment de perte. Le tombeau n’ajoute pas une simple note triste à un monde heureux : il vient miner à la racine la promesse d’un bonheur à jamais. Le temps l’emporte sur l’utopie : tel est le le sens de la formule Et in Arcadia ego. La Mort confisque la parole, et colore à jamais de couleur sombre l’idylle qui prétendait s’en protéger. La poétesse installe au cœur du cadre bucolique un memento mori obstiné : dans l’idylle même, le tombeau « empoisonne / les plus agréables plaisirs » (p. 368). Réservons l’explication du Tombeau pour le prochain billet.

    Le Guerchin (Giovan Francesco Barbieri, 1591–1666)

    Et in Arcadia ego, vers 1618.
    Huile sur toile, 78 × 89 cm.
    Rome, Gallerie Nazionali d’Arte Antica – Palazzo Barberini, inv. 1440.

    Nicolas Poussin (1594–1665). Première version

    Les Bergers d’Arcadie (Et in Arcadia Ego), 1627–1628.
    Huile sur toile, 97,5 × 72,7 cm.
    Devonshire Collection, Chatsworth (Derbyshire).

    Nicolas Poussin (1594–1665). Seconde version

    Les Bergers d’Arcadie (Et in Arcadia Ego), vers 1638.
    Huile sur toile, 85 × 121 cm.
    Paris, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 7300 (autre n° : MR 2339).
    Actuellement exposé aile Richelieu, niveau 2, salle 825.

    1. Je me permets de renvoyer à mon carnet de recherche Hypothèse sur L’Astrée (astree.hypotheses.org) et à mon introduction à L’Astrée, Saturne aux deux visages. []
    2. Je suis obligé ici d’aller vite : je me permets de vous renvoyer au carnet http://astree.hypotheses.org pour plus de détails. []
    3. Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, 1991. Et Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005. []
    4. Livre d’airs de différents auteurs, XXV, Paris, Christophe Ballard, 1682, f. 14v-16, F-Pn/ Rés Vm7 283 [17], Centre de musique baroque de Versailles,  https://omeka.cmbv.fr/files/original/LADDA%201682-11-cat.pdf []
    5. Erwin Panofksy, « Et in Arcadia ego : Poussin and the Elegiac Tradition, » in Meaning in the Visual Arts, New York, Doubleday, 1955, p. 297–98. Une première édition de l’article avait vu le jour dès 1936 sous le titre « Et in Arcadia ego: On the Conception of Transience in Poussin and Watteau », in Philosophy and History, Essays Presented to Ernst Cassirer, Oxford, Clarendon Press, 1936. Trad. fr. dans L’Œuvre d’art et ses significations, trad. Marthe et Bernard Teyssèdre, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 1969, p. 278-302. []
  • « Hélas, petits Moutons »

    La pastorale n’est pas, chez Deshoulières, un simple genre parmi d’autres : elle constitue l’un des ossatures du recueil et un véritable laboratoire poétique et éthique. Elle innerve tout un pan de la production, depuis les premières idylles (« Les Moutons », 1677, p. 123 ; « Les Oiseaux », 1679, p. 187) jusqu’aux années 1680 avec « Le Ruisseau » (1685, p. 215) et « L’Hiver » (1688, p. 250), mais aussi quatre églogues et des idylles d’occasion au service du prince (« Pour la naissance du duc de Bourgogne », 1682, p. 116 ; « Sur le retour de la santé du Roi », 1686, p. 197). Les petites formes plus courtes (airs, chansons) qui prennent volontiers des allures d’interlude entre des poèmes plus ambitieux, s’inscrivent presque systémariquement dans un cadre pastoral.

    Cette tonalité pastorale dominante participe pleinement de la stratégie de déflation des fausses valeurs et de promotion d’un art de vivre fondé sur le style moyen. La poétesse prend soin de dépassionner l’amour pétrarquiste et désublime l’éloge, mais elle peut s’abandonner librement à la pastorale qui correspond si bien à son éthique épicurienne de la modération et de la tempérance. La forme bucolique privilégie l’horizontalité tranquille, un otium au sein d’un locus amoenus fait de ruisseaux, de zéphyrs, de masques de bergers, loin de tous les excès de la passion, et de toutes les hyperboles de l’encomium. Ce cadre convient idéalement à la poétique mondaine, d’autant que le récit d’un roman comme L’Astrée s’interrompt souvent pour laisser les personnages chanter des airs et des chansons, ou graver des sonnets sur des arbres. 

    La pratique de la pastorale, dans les années 1680, ne saurait être considérée simplement comme la reprise paresseuse ou nostalgique d’une mode passéiste, dont les grandes heures dateraient de l’époque d’Honoré d’Urfé et de son Astrée (1608-1625). La mièvrerie apparente (pour ne pas dire kitsch) des petits moutons et des bergers en taffetas ne doit pas nous tromper : la pastorale était, dans la seconde partie du XVIIe siècle, un enjeu littéraire central, auquel René Rapin avait consacré une Dissertation dès 16591 . La pastorale devait ensuite devenir un des lieux d’affrontement majeurs lors de la Querelle des Anciens et des Modernes ; peu après la parution du recueil de Deshoulières, en 1688, Longepierre, partisan des Anciens, fait paraître une traduction de Théocrite2 , à laquelle Fontenelle réplique la même année par des Poésies pastorales, avec un discours sur la nature de l’églogue3. Pour en résumer très brièvement les enjeux, à la conception « ancienne » de l’églogue-peinture des amours et travaux des bergers, défendue par Rapin et Longepierre, répond la définition « moderne » de la pastorale selon Fontenelle, promoteur d’un genre affranchi du rusticum, apte à dire l’aspiration humaine au repos et au bonheur, en un mot moins rustre que peuvent parfois l’être les idylles grecques.

    Si les pièces composées par Deshoulières, et réunies dans un volume dont l’achevé d’imprimer est daté de décembre 1687, sont légèrement antérieures au déclenchement de la polémique Longepierre-Fontenelle, dont les ramifications se poursuivront jusqu’au XVIIIe siècle, Deshoulières ne s’en situe pas moins au coeur d’un débat très vif. Elle représente à bien des égards dans cette querelle une troisième voie, soucieuse certes de renouveler la tradition antique, mais en respectant la lettre et l’esprit des églogues et des idylles de jadis. Si la poétesse débarrasse l’idylle d’une certaine grossièreté présente chez Théocrite, elle lui donne une dimension réflexive où, fidèle à la leçon des Anciens, la Nature occupe une place essentielle. 

    La pastorale mondaine ne se réduit pas chez elle à un décor champêtre aimable : elle propose, à l’usage des ruelles, un modèle normatif de sociabilité. Dans la France galante, l’idéal de société auquel aspirent les mondains tend à se fonder sur la réciprocité, le respect des désirs, l’agrément mutuel et une esthétique de la douceur.  Ce cadre axiologique trouve dans la pastorale utopie opératoire : une Arcadie sobre, fait de plaisirs simples, de conversations, de poésie et de musique. L’idylle chez Deshoulières met en scène ces affects tempérés et ces joies modestes qui correspondent, non sans un certain paradoxe à nos yeux, à l’idéal de cette élite urbaine et parisienne. En réalité, l’ « otium » mondain, qui institue un temps et un espace de retrait dans la société même, est la transposition salonnière de la solitude pastorale, dont elle partage les valeurs. Le rêve pastoral convertit la ville en campagne symbolique pour dire une politique de l’agrément et offrir un imaginaire de pacification des hiérarchies par l’art de plaire.

    Sur le plan poétique, la pastorale devient chez Deshoulières une scène d’énonciation privilégiée, sur les « bords de Lignon » (p. 167) ; son programme poétique conjugue poésie et retrait bucolique. La parution de plusieurs idylles dans Le Mercure galant, affichant l’inscription des pièces dans l’esthétique de l’agrément mondain, n’empêche pas toutefois la poétesse d’y rechercher une vraie densité méditative. Deshoulières parvient à joindre l’utile au doux : la « nature » pastorale est principe d’orientation de la vie bonne. Si l’on doit chercher un centre de gravité du recueil, il est là, sur le rivage de ces pièces pastorales qui organisent la diversité du livre, du “bord des ruisseaux” aux salles de l’Académie, de l’Arcadie rêvée aux deuils très réels.

    Philosophiquement, la pastorale, en tant que poésie « naturaliste », porte aisément la veine épicurienne de l’autrice : la nature, correctement observée, permet de définir les critères du vrai bonheur, conçu comme absence de trouble, mesure des désirs, modération des plaisirs. Deshoulières ne propose pas de « suivre la nature » au sens où les stoïciens entendaient cette formule, c’est-à-dire comme une adhésion à l’ordre rationnel du monde. Vivre κατα φυσιν, pour les Epicuriens, c’est chercher dans la Nature le moyen d’accéder à l’aponie (absence de douleur physique) et à l’ataraxie (absence de trouble de l’âme) dans une autarcie (αυταρκεια), solitude qui n’exclut pas l’amitié. La Nature des idylles rend inversement sensibles les mirages que sont la gloire, la richesse, le raffinement et l’amour-propre, qui n’apportent pas la véritable voluptas identifiée au bonheur (« L’Ambition, l’Honneur, l’Intérêt, l’Imposture, / Qui font tant de maux parmi nous, / Ne se rencontrent point chez vous », c’est-à-dire chez les Moutons paissant dans la nature, p. 124). Les idylles de nature deviennent ainsi une critique douce mais ferme de l’anthropocentrisme classique : les moutons sont « plus sages que nous » (p. 124) avec leur seul instinct, tandis que la « fière raison » humaine est à la fois « impuissante » (« Contre les passions », elle « n’est pas un sûr remède », p. 124) et source de malheur (« déchirer un cœur » est « tout l’effet qu’elle produit »). « L’indolence » des bêtes est préférable à la « chimère » de la raison, mais aussi à toutes les « trésors » que nous mettons à si haut prix et qui ne sont que « vanité » : « des Richesses, de la Naissance, de l’Esprit et de la Beauté ».

    Au-delà de la dette envers un modèle narratif qui modela profondément l’art de vivre des salons, le code pastoral épouse l’option naturaliste de Deshoulières : au lieu d’héroïser le manque comme le faisait le pétrarquisme, la scène bucolique naturalise le désir, l’accorde aux saisons, fait de la douceur une force sans emphase. L’Arcadie de Deshoulières, on le voit d’emblée, n’a rien de naïf. La pastorale sait la mort tapie dans l’ombre de ces paysages semés de tombeaux et de fleurs fragiles, de sorte que l’idylle oscille entre le refuge et la lucidité.

    Il faut enfin rappeler l’usage stratégique de la pastorale « à grand public » : les pièces bucoliques encomiastiques inscrivent la voix pastorale dans la liturgie monarchique, élargissant la gamme d’une poètesse de salon vers le grand genre officiel. Mais même là, Deshoulières module ce registre en lui conservant son profil propre : entre « Dieu des Guerriers » et « Dieu des Amants » (p. 105), elle revendique une liberté de ton et de matière qui relie pastorale, politique et poétique personnelle.

    Si, au fond, Deshoulières s’abandonne plus facilement à l’esthétique pastorale qu’aux codes désuets du pétrarquisme, c’est qu’elle ressent moins la nécessité d’en dégonfler les prétentions mystiques. Elle avait bien compris que L’Astrée n’était pas cette hymne au néoplatonisme que les critiques modernes ont parfois voulu lire :   le roman d’Honoré d’Urfé est travaillé par des forces centrifuges qui entravent son élan vers l’idéal. Les bergers jouent à l’amour, portent des masques, les échangent parfois, et tous ne sont pas des modèles de fidélité. Dans la joyeuse inconstance d’Hylas, le berger volage, « patron des indiscrets » (p. 484), Deshoulières trouve déjà une figure pour penser son rêve de bonheur humble en harmonie avec les cycles de la nature.

    Dans les prochains billets, nous envisagerons le rapport de Deshoulières à la pastorale en observant comment Deshoulières rejoue la lyrique amoureuse en s’adossant à L’Astrée, en se mesurant aux Anciens (Théocrite et Virgile en particulier) et en s’inscrivant, en Moderne, dans les pratiques du Mercure galant. À travers noms et rôles (Iris, Tircis), topographies (bords de Lignon, ruisseaux, tombeaux), formes brèves (idylles, églogues, airs, chansons) et pragmatique de la réplique, nous verrons comment la pastorale devient, chez elle, non pas un décor doucereux, mais une machine de réorientation du lyrisme.

    1. René Rapin, Dissertatio de carmine pastorali / Dissertation sur le poème pastoral, éd. Pascale Thouvenin, Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque du XVIIe siècle », 2014. []
    2. H. B. de Longepierre, Les Idylles de Théocrite, Paris, Aubouin, Emery, Clouzier, 1688. []
    3. Bernard de Fontenelle, Poésies pastorales, avec un discours sur la nature de l’églogue, Lyon, Thomas Amaury, 1688. []
  • Journée d’Agrégation à Lyon : 7 novembre

    Programme

    Vendredi 7 novembre 2025

    Université Lumière Lyon 2

    (Salle Bélénos 202 : entrée par le 5 rue Chevreul ou 4 rue de l’Université, 69007 Lyon)

    Pour les étudiant·es extérieur·es au site Lyon – Saint-Étienne, merci de vous inscrire en écrivant à :

    mathilde.bombart[at]univ-lyon2.fr et edwige.keller[at]univ-lyon2.fr 

    La journée ne donnera pas lieu à une retransmission à distance.

    Présidence de séance : Edwige Keller-Rahbé

    9h30 : Fanny Boutinet (Univ. Perpignan), « « Quel espoir vous séduit ? » Les adresses féminines dans les Poésies »

    10h00 : Elise Legendre (Univ. Paris Sorbonne), « Ballades et rondeaux en  »vieux langage » : l’archaïsme chez Deshoulières »

    10h45 – Pause

    Présidence de séance : Michèle Rosellini

    11h15 : Guillaume Peureux (Univ. Nanterre), « Des vers « si suivis & si naturels qu’on sait ce qu’elle va dire, avant mesme qu’on l’ait lû. » Le travail de la négligence métrique chez Deshoulières »

    11h30 : Léa Burgat-Charvillon (ENS Lyon), « Le plus petit des reptiles, le roi et la poétesse : présence de la maladie dans les Poésies de Deshoulières »

    12h45 : Pause déjeuner

    Présidence de séance : Isabelle Moreau

    14h30 : Mathilde Bombart (Univ. Lyon2) et Maxine Dupont-Pieri (ENS Lyon), « Du Mercure au recueil : les politiques de l’œuvre de Deshoulières »

    15h : Michèle Rosellini (ENS Lyon), « Deshoulières épicurienne ? »

    15h30 : Eric Tourrette (Univ. Lyon3), « « De quel aveuglement sont frappés les humains ! »»

    Plus d’information: https://www.fabula.org/actualites/130415/journee-d-etudes-agregation-litterature-du-xviie-siecle-antoinette-deshoulieres-poesies.html