Le chant du bonheur.

Introduction à la poésie d’Antoinette Deshoulières

Auteur/autrice : Tony Gheeraert

  • Explication : Ode 60. Ou: prière pour demander à Dieu le bon usage de la santé

    Parmi les pièces religieuses du recueil, il en est une qui provoque la surprise du lecteur: l’Ode 60, « Hélas, Seigneur », adressée à Dieu. Cette Ode de 1686-1688, méconnue mais capitale, constitue sans doute le sommet de la veine religieuse chez Deshoulières. Pascal avait composé une « prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies » : Deshoulières semble lui répondre en lui demandant celui de la santé.

    Par son sujet, son destinataire et sa facture, le poème paraît rompre avec la poétique du loisir mondain qui fait l’ordinaire de Deshoulières : point d’enjouement ni d’affection de badinage, aucune scène de sociabilité champêtre, aucune légèreté. Le plus étonnant est que la crainte du châtiment divin, la souffrance et la mort entrevue sont exprimées par une voix intime, personnelle, qui perce comme rarement ailleurs dans le recueil : la  malade, accablée de remèdes inutiles, qui craint le trépas moins pour elle-même que pour sa famille, il est difficile de ne pas l’identifier à celle d’Antoinette Deshoulières frappée par un cancer qui assombrira ses dernières années et la fera périr assez jeune. L’ode se présente comme une prière pénitentielle, tendue entre la colère de Dieu et une demande de guérison, bien loin des pastorales et des agréments de salon, mais toujours en quête des plaisirs modérés. De la fête à la pénitence, le bonheur civique reconfigure la galanterie en psaume pénitentiel, mais adossé à un hédonisme chrétien tempéré, lisible en filigrane. C’est cette articulation (I. une religion mondaine, II. Antoinette pénitente, III. Un épicurisme gassendiste comme principe d’harmonie) que nous mettrons en lumière, afin de montrer que la pièce, loin de constituer une rupture, accorde un poème galant, un psaume de pénitence et l’expression d’une quête philosophico-religieuse : aux antipodes de la Prière sur le bon usage des maladies de Pascal, Deshoulières ose demander à Dieu la santé, comme condition des plaisirs simples de l’existence.

    Mignard, Louis de La Vallière (1644-1710)

    I. Antoinette pénitente

    A. Repentir et contrition

    La pièce prend la forme, unique dans le recueil de 1688, d’une ode pénitentielle, où Deshoulières exprime une contrition sincère et formule une prière de demande. L’expression d’une semblable ferveur, habituelle dans la poésie religieuse, détonne en apparence ici. Dès les premiers vers, la poétesse adopte en effet le ton de l’humilité contrite pour justifier sa requête. Le poème s’ouvre sur une plainte adressée à Dieu : « Hélas, Seigneur, quel est l’effet des remèdes cruels où je me suis livrée !  » (v. 1-3). D’entrée de jeu, l’orante reconnaît que les remèdes humains (ces traitements médicaux « cruels  » auxquels elle s’est soumise) sont sans effet, car le mal qui la frappe relève de la volonté divine : « Non, ton juste courroux n’était pas satisfait  » (v. 4). Elle interprète donc sa maladie comme un châtiment du Ciel lié à ses fautes, selon une perspective qui s’inscrit dans une conception patristique traditionnelle, qui modélise le péché comme analogique du mal physique : « mon ingratitude et mon indolence  » (v. 6) seraient la cause de la colère légitime de Dieu. Nous sommes bien dans un schéma chrétien où l’épreuve physique est l’expression de la justice divine. Deshoulières insiste sur ce point en déclarant : « Tant que tu voudras prendre une pleine vengeance […] À quoi me servira tout le secours humain ?  » (v. 5-8). Tant que Dieu n’a pas recouvré toute sa satisfaction, aucune médecine ni aide terrestre ne pourra la guérir. Cette déclaration exprime une dépendance absolue à l’égard de la grâce divine.

    La première partie du poème (v. 1-30 environ) est ainsi saturée du lexique de la faute et du châtiment. Deshoulières multiplie les aveux de culpabilité : « mes égarements  » (v. 10), « mes erreurs  », « mes crimes  » (v. 73-75). Son insistance sur la légitimité de la punition subie est caractéristique de la vraie contrition selon l’Église : le pénitent reconnaît que Dieu est juste de l’affliger et n’éprouve aucun ressentiment. Deshoulières le formule explicitement au vers 21-24 : « Je n’ai point fait entendre un insolent murmure ; // Avec soumission, Seigneur, je les endure  ». Elle endosse donc ses « cruels travaux  » (v. 19) avec une humble résignation.

    Cette soumission prend une dimension christologique lorsqu’elle rappelle la Passion de Jésus : « Hé ! n’as-tu pas pour moi souffert de plus grands maux ?  » (v. 23-25). L’argument est double : d’une part, elle indique par là qu’aucune de ses souffrances ne saurait égaler celles qu’a subies le Christ pour elle (d’où l’inconvenance de se plaindre) ; d’autre part, elle suggère que ses propres douleurs, endurées « pour toi  » (par amour de Dieu), peuvent participer des souffrances du Christ. Elle évoque le sacrifice rédempteur : « tu t’es livré toi-même au plus honteux trépas  » (v. 13-14) renvoie à la Crucifixion, par laquelle Dieu fait homme s’est offert pour sauver l’humanité en la rachetant (c’est le sens du mot « Rédemption »). En se comparant implicitement au Christ souffrant (« souffrant pour toi », v. 16), l’orante place sa douleur dans une perspective d’imitation du Christ, qui peut évoquer l’Imitatio Christi de Thomas a Kempis, best-seller de la littérature spirituelle depuis le XVe siècle, plusieurs fois traduit en français. Au cœur de la relation avec Dieu, la poétesse place le repentir, propre à « faire tomber les armes » de « la main » de Dieu (v. 7-10). Cette image rappelle l’arsenal biblique des supplications où les larmes désarment la colère divine (on songe au roi Ézéchias pleurant devant Dieu en Isaïe 38:5: « J’ai entendu ta prière, j’ai vu tes larmes. Voici, j’ajouterai à tes jours quinze années », etc.).

    En fin de parcours (v. 71-80), l’ode revient à l’expression de l’humilité et de la culpabilité. Deshoulières assure n’être pas venue vers Dieu « sur de fausses maximes excuser [ses] erreurs, ni rejeter [ses] crimes sur la faiblesse humaine et le pouvoir des sens  » (v. 72-76). Autrement dit, elle refuse les faux-fuyants et les rationalisations. Elle assume entièrement sa faute, reconnaissant que même si l’être humain est faible par nature, sa misère ne saurait suffire à justifier ses péchés. Sans entrer dans les querelles sur la grâce, la poétesse adopte une position de responsabilité personnelle : « Mon cœur est pénétré d’un remords véritable, je m’avoue à tes yeux infiniment coupable  » (v. 75-78). C’est là le cœur de la contrition : l’aveu sincère et sans réserve, préalable à l’obtention du « secours » divin.

    Deshoulières apparaît dans cette pièce comme une Madeleine repentante, la pécheresse pardonnée par amour, dont la peinture et la poésie du temps ont donné d’innombrables représentations. Plusieurs indices (les larmes, l’amour intense pour le Sauveur, la mention des plaisirs trompeurs du monde) font écho à cette figure. Antoinette pénitente adopte l’éthos de cette lignée d’âmes qui reviennent à Dieu après avoir goûté aux vanités terrestres, et dont Louis de La Vallière, retirée au couvent après avoir été pendant quatre ans la maîtresse du roi, avait récemment donné un retentissant exemple. Mais, particularité notable, Deshoulières évite tout dolorisme et toute autoflagellation outrancière : elle admet l’ingratitude et l’indolence, non la débauche ou le sacrilège. C’est du péché mondain le plus courant dont elle s’accuse, et contre lequel tonnaient prédicateurs et moralistes : la tiédeur, condamnée par saint Jean pour sa gravité réelle sous son apparence inoffensive (Apocalypse, 3, 16).

    B. Un contrat avec le Ciel

    Une des caractéristiques les plus frappantes de cette ode est son fonctionnement comme une sorte de négociation réglée entre la poétesse et Dieu. Cette idée de contrat avec le Ciel peut étonner le lecteur moderne, mais elle est en réalité conforme à certaines logiques scripturaires et théologiques. Les patriarches marchandent volontiers avec Dieu, ainsi Abraham négociant pour Sodome. Deshoulières s’inscrit dans cette veine en proposant un échange : la vie sauve contre une conversion totale de sa part.

    Concrètement, la poétesse structure son poème en une série d’arguments et de contreparties. On peut y discerner un plan rhétorique implicite : d’abord l’exorde (v. 1-10) qui attire la bienveillance de Dieu par l’aveu de souffrance et la demande de grâce ; puis l’exposé (v. 11-30) où elle détaille sa situation (maladie, soumission, compréhension du sens de l’épreuve) ; ensuite le nœud de la négociation (v. 31-60), c’est-à-dire sa demande de prolongation de vie et les conditions qu’elle s’engage à respecter ; enfin une péroraison (v. 61-80) où elle renforce son engagement et rappelle à Dieu sa promesse de pardonner au repentir. Cette rhétorique classique de l’argumentation est étonnamment présente sous la surface de l’effusion lyrique. Deshoulières, habile oratrice, sait qu’il faut donner à Dieu des raisons d’accéder à sa prière, tout en restant humble.

    L’un des volets de la négociation concerne la temporalité. La poétesse met en avant qu’elle ne veut pas attendre l’extrême fin de sa vie pour se tourner vers Dieu : « Loin de suivre un chemin qu’on me montre sans cesse, je n’attends pas, Seigneur, qu’une froide vieillesse ne me laisse à t’offrir que ces chagrins divers  » (v. 63-67). Ici, elle se démarque vivement de ces convertis de la dernière heure qui, dit-elle avec une pointe de critique, « ne te doivent que la fin de leurs jours  » (v. 55) et « encore est-ce à regret qu’en ces instants funestes on te donne les affreux restes d’une vie employée à t’offenser toujours  » (v. 57-60). Deshoulières juge sévèrement ces hypocrites tardifs qui, ayant épuisé toutes les jouissances de la vie, se tournent vers Dieu uniquement quand ils n’ont plus rien d’autre. Une telle attitude est non seulement méprisable, mais illusoire, car on ne trompe pas Dieu (v. 61-64). Elle-même, au contraire, déclare offrir à Dieu le meilleur de son temps. « Encore dans ces beaux jours où l’Automne commence… mes yeux se sont ouverts  » (v. 68-70) : dès l’entrée de l’automne de sa vie (donc avant l’hiver de la vieillesse), elle revient à Dieu. Autrement dit, alors qu’elle est encore en possession de ses moyens, dans la maturité, elle fait le choix de la conversion. Elle insiste : « Je te demande à vivre [quelque temps de plus], exauce ma tendresse  » (v. 35). Ce quelque temps n’est pas l’immortalité, juste un sursis. L’idéal de modération ne cesse pas de la guider : elle cherche seulement à obtenir assez de vie pour accomplir sa résolution de sainteté. En promettant une dévotion sincère immédiate et non différée, elle donne à Dieu une raison de la préférer à d’autres. Dieu « a tout intérêt  » (si l’on ose dire) à lui accorder la vie sauve, puisqu’elle est résolue à employer cette vie pour Lui et non pour retourner aux vanités : elle n’abusera pas du don divin de la santé.

    Un autre volet du contrat concerne les conditions morales que Deshoulières s’engage à respecter. Elle énonce de façon très précise les clauses de son changement de vie, comme on listerait des conditions dans un pacte. Après avoir demandé la santé (« redonne la santé à ce coupable corps  », v. 40), elle ajoute immédiatement : « Mais en remplissant mes souhaits, donne-moi tant d’amour, tant de foi, tant de force, que le monde pour moi n’ait qu’une vaine amorce, et que de ma santé je n’abuse jamais.  » (v. 41-44). Le « mais  » indique bien qu’elle pose une condition à elle-même en recevant le don de Dieu. Elle ne veut pas que la satisfaction de ses « souhaits » (vivre) devienne pour elle une occasion de rechute. Elle implore donc en même temps les vertus nécessaires pour ne pas abuser de la grâce obtenue. C’est là une offre de garantie faite à Dieu : « Accorde-moi la vie, et en échange donne-moi la force morale d’en faire bon usage.  » Elle va même plus loin en proposant des renoncements précis. « Ôte-moi… ces dons empoisonnés que m’a faits la nature  » (v. 43-46), supplie-t-elle. Quels sont ces dons de la nature qu’elle appelle empoisonnés ? Elle précise : la beauté, l’esprit brillant, tout ces qualités factices, sources aisées de corruption (« L’innocence avec eux se trouve rarement  », v. 47) et qui menacent sa foi (« Ôte-moi cet esprit dont ma foi se défie  », v. 48). Elle est donc prête à sacrifier ses avantages mondains (esprit, beauté, charme) parce qu’elle les considère comme autant de pièges pour son salut. « Oui, Seigneur, je te sacrifie tout ce qui peut de toi m’éloigner un moment  » (v. 49-50). La conversion exige un renoncement comparable à celui du Christ, jusqu’aux qualités qui définissent son identité. Dans sa prière pour demander à Dieu qu’il lui retire les sources de tentation, on retrouve la maxime évangélique : « Si ta main te scandalise, coupe-la » (Matthieu 5,30).

    En procédant ainsi, la poétesse anticipe toute objection sur ses intentions. On pourrait penser en effet qu’elle fait comme beaucoup de pécheurs en danger de mort : promettre monts et merveilles à Dieu pourvu qu’il la sauve, puis éventuellement oublier ses promesses une fois guérie, attitude superstitieuse que, après Marot et Erasme, elle raille elle-même dans le rondeau « Quand on dit d’or ». Elle réfute d’avance ce soupçon en prenant le contrepied des conversions tardives hypocrites. « S’imagine-t-on t’éblouir ? L’homme te conçoit-il comme un être qu’on trompe ?  » (v. 61-63) s’exclame-t-elle. Ces questions rhétoriques marquent son rejet des calculs de dernière minute. « On renonce aux plaisirs, on renonce à la pompe dont, quand on le voudrait, on ne peut plus jouir.  » (v. 63-66), dénonçant ceux qui offrent à Dieu une sainteté forcée par la décrépitude (dans la même veine que sa critique des suicides stoïciens, p. 194).

    Enfin, la conclusion du contrat est énoncée fermement dans les derniers vers. « Au pardon (tu le sais) ce repentir t’engage, j’en ai ta parole pour gage.  » (v. 78-79). C’est une formule audacieuse dans sa tournure : après avoir exprimé son repentir infini, elle rappelle à Dieu que Lui-même est lié par Sa promesse de pardonner au pécheur qui se convertit. On assiste ici à une sorte d’inversion respectueuse des rôles : l’orante, forte de l’Écriture (car c’est bien dans l’Écriture que Dieu promet le pardon au cœur contrit, par exemple « Si vos péchés sont comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige  », Isaïe 1:18), place Dieu devant Sa promesse. Nulle insolence ici, mais un écho de la théologie de l’Alliance, reprise dans le Nouveau Testament (« demandez et vous recevrez  », Matthieu 7:7). Deshoulières se prévaut de cette fidélité divine. C’est en quelque sorte la clause divine du contrat : puisque elle tient la sienne (repentir sincère), Dieu tiendra la Sienne (pardon et secours). Le dernier vers « Puisse ce repentir durer autant que moi !  » (v. 80) scelle le tout en forme de prière finale, mais aussi de serment : elle souhaite – et promet implicitement – que son repentir ne faiblisse jamais jusqu’à son dernier souffle. Ainsi, l’accord est complet : vie prolongée, péché abandonné, amour renouvelé, pardon accordé. L’ode se termine sur cette image d’un engagement réciproque tenu jusqu’à la mort.

    Il est frappant de noter que cette logique contractuelle avec Dieu reflète en partie la manière dont un sujet pouvait négocier avec son roi. Deshoulières, en bonne courtisane, sait argumenter sa cause comme on le ferait dans une supplique au souverain : on rappelle d’abord sa loyauté et son humilité, on offre quelque chose en échange (son service, ici sa vie vertueuse), et on invoque la magnanimité promise du prince. Or, dans la doctrine monarchique de droit divin, le roi est parfois vu comme l’image de Dieu sur terre. On peut risquer ce parallèle : la poétesse, habituée aux jeux de patronage et de protecteur/protégée, applique envers Dieu une rhétorique analogue.

    En fin de compte, ce contrat avec le Ciel confère à l’ode une armature argumentative étonnamment solide sous le flux lyrique. La prière de Deshoulières n’est pas une simple effusion mystique ; c’est un discours construit, presque raisonné dans son émotion. Cela reflète la personnalité de la poétesse, qui est à la fois sensible et esprit fort (nous dirions : une intellectuelle formée à la philosophie). Elle ne se contente pas de sentir, elle ordonne ses pensées. Ce mélange de ferveur et de logique donne au poème une profondeur supplémentaire : on y voit la volonté de la pénitente s’accorder à la volonté de Dieu, par un échange clair et consenti. Là encore, le style galant transparaît : c’est l’idée du contrat amoureux (si fréquent dans la galanterie, où deux cœurs échangent promesses et faveurs) transposée sur le plan divin. Dieu, par amour, donnera Sa grâce ; l’âme, par amour, donnera sa fidélité. Cette conception harmonieuse de la conversion comme un pacte d’amour équilibré est au fond optimiste et généreuse, à l’image de Deshoulières. Elle tranche avec les visions plus tragiques de la conversion (par exemple chez Pascal, qui y voit une grâce imprévisible, ou chez Nicole, qui redoute dans les mouvements de l’âme inspirée par Dieu l’effet de causes humaies. On est plus proche de l’esprit d’un saint François de Sales prônant la douceur dans la dévotion et un commerce d’amitié avec Dieu.

    Le pacte formulé en termes quasi juridiques se révèle être la forme moderne d’un topos psalmique : c’est parce que l’ode parle la langue biblique de l’Alliance qu’elle peut oser lier repentir et pardon, survie et louange. Il devient alors naturel de passer, dans la section suivante, de la logique contractuelle à l’identification générique : lire l’ode comme un psaume de pénitence reconfiguré dans la diction galante.

    C. Un psaume pénitentiel

    La situation de Deshoulières, si intensément personnelle et bouleversante, s’exprime toutefois à travers des cadres rigoureux qui la dépersonnalisent pour mieux l’universaliser. Parmi ces formes structurantes figure éminemment le livre des Psaumes, chef-d’œuvre du lyrisme biblique attribué au roi David. L’ode, centon de versets psalmiques, est construit, tant par sa forme que par son inspiration, comme un psaume pénitentiel en vers français. La poétesse semble en particulier avoir médité et repris les motifs des sept psaumes de la pénitence de la Bible. Plusieurs échos textuels suggèrent ce rapprochement, et invitent à lire ce poème en parallèle avec les paraphrases de psaumes que Deshoulières publiera en 1695 (p. 345 sqq.), et plus largement avec la très riche tradition des psaumes pénitentiels français, illustrée en particulier par Clément Marot ou Pierre Corneille.

    Le Psaume 6, notamment, premier des sept psaumes pénitentiels, offre un canevas narratif très proche de l’ode : c’est la supplication d’un malade qui demande à Dieu sa guérison. Or, dans l’ode, Deshoulières est précisément malade et implore d’être guérie. On retrouve des correspondances frappantes de langue et de situation. Le psaume 6 s’ouvre ainsi (traduction de Sacy) :

    Domine ne in furore tuo arguas me neque in ira tua corripias me
    Miserere mei Domine quoniam infirmus sum sana me Domine quoniam conturbata sunt ossa mea

    SEIGNEUR ! ne me reprenez pas dans votre fureur, et ne me punissez pas dans votre colère.
    Ayez pitié de moi, Seigneur ! parce que je suis faible : Seigneur ! guérissez-moi, parce que mes os sont tout ébranlés. (Sacy)

    La mention de ses « forces chancelantes » (v. 15) fait écho aux os ébranlés du psaume, et au « sana me » répond directement « redonne la santé », et l’économie affective (les « heureuses larmes ») épousent la scénographie davidique (« je baigne chaque nuit ma couche, etc.).

    Le Psaume 37(38) est un autre psaume de malade repentant, qui voit la maladie comme un effet du péché et une manifestation de la colère divine:

    4. Non est sanitas carni meae a facie irae tuae non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum
    Votre colère n’a laissé rien de sain dans ma chair ; et mes péchés ne laissent aucune paix dans mes os.

    6. Putruerunt et corruptae sunt cicatrices meae a facie insipientiae meae.
    Mes plaies ont été remplies de corruption et de pourriture, à cause de mon extrême folie.

    Deshoulières, comme le psalmiste,  considère ses péchés comme cause de ses souffrances physiques, confesse ses fautes, et supplie « Ne m’abandonne pas, Seigneur  » (v. 11). Philippe Sellier a montré l’importance essentielle de l’angoisse de l’abandon dans le christianisme augustinien et en particulier chez Pascal1 , mais de telles implorations sont plus généralement liturgiques et bibliques : « Ne m’abandonnez point, Seigneur mon Dieu  », Ps 37, 22/ )).

    D’autres échos du psautier sont perceptibles : La phrase « Daigne te souvenir que je suis ton ouvrage  » (v. 10-11) est à rapprocher du « Ne méprisez pas l’œuvre de vos mains  » du Psaume 137(138), 8 (« opera manuum tuarum ne despicias  ».). « Je ne t’ai jamais bien connu » est un écho du psaume 9, 11 (« et qui non cognoscunt nomen tuum »). « Je n’ai point fait entendre un insolent murmure » fait écho à la résignation silencieuse du juste, motif constant de la prière pénitentielle (cf. « Tacui et non aperui os meum », Ps. 38(39), 10). Quant au Psaume 50(51), le Miserere, prière de David repentant après son péché avec Bethsabée, il résonne tout entier dans les dernier vers de l’ode, et en particulier l’aveu de culpabilité (« Mon cœur est pénétré d’un remords véritable, je m’avoue à tes yeux infiniment coupable  », v. 75-78). L’appel à la pitié, la demande pour recevoir la force  et la pureté sont des calques du psautier :

    Cor mundum crea in me Deus
    Créez en moi, ô Dieu ! un cœur pur

    Donne-moi tant d’amour, tant de foi, tant de force, […]
    Ôte-moi, pour me rendre et plus forte et plus pure, […]

    La poétesse demande à Dieu de tenir sa promesse de pardon,  conformément à l’Alliance qu’il a scellé avec les hommes (« Au pardon (tu le sais) ce repentir t’engage, j’en ai ta parole pour gage  », v. 78-79). Les assurances bibliques données au pécheur repentant sont nombreuses (« Si le méchant se détourne de sa méchanceté… je ne me souviendrai plus de ses péchés  », Ézéchiel 18:21-22).

    La familiarité de Deshoulières avec la langue des psaumes apparaît également dans le traitement de certains motifs. Par exemple, le thème des larmes : dans les psaumes pénitentiels, les larmes du pénitent sont nombreuses (Ps 6: « Chaque nuit ma couche est baignée de mes pleurs  » ; Ps 37: « Je gémis à cause du trouble de mon cœur  »). Deshoulières parle « d’heureuses larmes  » (v. 9), expression qu’on trouve chez saint Bernard. La poétesse, en qualifiant ses larmes d’heureuses, adhère à cette tradition paulinienne où la tristesse selon Dieu produit une joie du salut (2 Corinthiens 7:10). De même, le champ lexical de la douceur peut aussi se rattacher à la tradition biblique : la suavitas est une qualité divine maintes fois répétée dans les Psaumes ou dans le Cantique. La loi de Dieu est ainsi « plus douce que le miel  », Ps 18; « Le Seigneur donnera la douceur  », Ps 84, etc.). Le verbe « goûter  » qu’elle emploie (v. 53) s’inscrit dans cette perspective où la relation à Dieu est figurée par une expérience sensible (Psaume 33-34).

    Deshoulières traduit cela dans le langage galant de l’agrément (goûter des douceurs charmantes), ce qui à la fois cache et révèle le fonds épicurien tempéré qui la motive (nous y reviendrons en III).

    En définitive, l’ode de 1686 apparaît comme une sorte de mosaïque psalmique. Deshoulières se coule dans la voix du roi-prophète David, adaptant à son contexte féminin mondain les accents antiques de la pénitence biblique. On y trouve les éléments classiques : la plainte du malade (Ps 6), l’aveu du péché (Ps 51), la demande de pardon (Ps 50), la peur de l’abandon (Ps 37), l’appel à la mémoire de Dieu Créateur (Ps 137), et même un détour christologique (rappel de la Passion, qu’on peut lire en filigrane du Ps 21 sur le juste souffrant). Cette intégration des Écritures confère une universalité et une profondeur spirituelle au poème. Loin d’être une simple improvisation personnelle, la prière de Deshoulières s’inscrit dans la grande tradition de la poésie pénitentielle chrétienne. Elle y apporte néanmoins son accent : une tonalité plus douce, plus familière, moins terrifiée. Si on la compare par exemple aux paraphrases de psaumes de Corneille (qui sont grandioses et théâtrales) ou aux cantiques de Racine, on sent que Deshoulières pratique une pénitence plus intime, presque confidentielle. C’est une voix féminine insérant dans le psaume un je-ne-sais-quoi d’émotion tendre qui la distingue. Cette dimension personnelle n’annule pas la dimension biblique, mais la teinte d’originalité : l’ode est à la fois un psaume et une pièce galante. Elle réussit à marier sans confusion la forme sacrée traditionnelle et la poétique mondaine de l’enjouement qui caractérise le reste de son recueil.

    II. Une religion galante

    A. Une désublimation galante du sacré

    Deshoulières importe délibérément le lexique et le ton galants dans cette ode religieuse, produisant un effet de désublimation du sacré comparable à celui qui caractérise sa veine pétrarquiste ou encomiastique. L’univers de la prière est imprégné de « tendresse » et de « douceur », caractéristiques habituelles de la poétique du loisir mondain. Ainsi, l’orante s’adresse à Dieu avec la sensibilité affectueuse d’une femme du monde. L’emploi inattendu du mot « tendresse » («  Exauce ma tendresse », v. 35) en témoigne : en renouvelant la formule stéréotypée (« exauce ma prière  »), Deshoulières met en avant la qualité galante par excellence, dont Scudéry faisait le cœur de son éthique et de son esthétique. Cette métonymie audacieuse (la tendresse représentant sa requête) inscrit d’emblée la notion-clef de la poétique mondaine au sein de la supplication sacrée. L’orante se présente non en pécheresse terrorisée, mais en âme sensible, qui revendique à ce titre l’affection comme lien avec le divin.

    On relève dans le texte tout un faisceau d’expressions douces et familières, qu’on peut rattacher à la sociabilité mondaine et que nous sommes habituer à trouver sous la plume de la poétesse : « doux » (v. 17), «  douceurs charmantes… goûter… amantes  » (v. 51-54). Ces termes renouvellent en contexte religieux la formule pétrarquiste édulcorée qui prévaut dans le recueil. L’oxymore « heureuses larmes  » (v. 9) ou l’association paradoxale « mes maux me semblent doux  » (v. 17) rejouent une topique traditionnelle, celle de la voluptas dolendi, où les peines d’amour sont adoucies par le plaisir de sentir et d’exprimer l’émotion. Ici, la poétesse transpose ce trope dans le registre sacré : la douleur de la pénitence devient douce dès lors qu’elle est endurée « pour toi  » (v. 16), Dieu prenant ici, à la deuxième personne du singulier, la place de l’être aimé pétrarquiste. L’édulcoration tend à réduire l’expression de l’effroi pénitentiel.

    B. Exception ou continuité?

    La singularité de l’ode s’estompe encore lorsqu’on la met en perspective avec la composition du recueil : la pièce vient immédiatement après « l’Idylle sur le retour de la santé du Roi », cantique public composé lors d’un mal qui survint à Louis XIV en 1686. Ce montage n’est pas fortuit : il déplace l’éloge civique en prière privée, la santé du Roi en préoccupation pour la santé du sujet poétique. Il oppose la santé royale retrouvée à la langueur durable de la poétesse, et l’évocation des plaisirs à celle de la vengeance divine. Les échos textuels invitent au rapprochement des deux pièces qui se suivent : « le doux retour des beaux jours » (idylle, v. 60) répond aux « beaux jours où l’Automne commence » (ode, v. 69) ; la joie, « mère des Amours » dans l’idylle (v. 60) trouve sa contrepartie dans les « amantes » de Dieu (ode, v. 53), c’est-à-dire que l’Eros mondain et païen et l’Agapè chrétienne tendent à converger ; le « nous » triomphant de la France tout entière, dont la poétesse se faisait porte parole (« nous sommes trop heureux », idylle, v. 30) bascule dans le « je » confessant et suppliant ; la santé du royaume conçu comme corps politique cède la place à la maladie chronique du « coupable corps » (v. 40) de Deshoulières.

    C. Un ethos féminin, galant et chrétien

    En choisissant ce registre de douceur et de tendresse, Deshoulières se construit un ethos bien particulier : celui d’une femme chrétienne galante. Loin d’adopter la posture du pénitent terrifié ou du pécheur misérable, elle se présente comme une âme féminine qui met en avant des vertus à la fois mondaines, chrétiennes et humaines : l’affection, la compassion, la fidélité aux siens, l’humilité sans bassesse.

    L’orante souligne en effet son rôle de fille, d’épouse et de mère. Elle invoque « ma famille tremblante  » (v. 31) qui a besoin de [son] secours (v. 33) et déclare « par pitié pour elle [ma famille], […] redonne la santé  » (v. 39-40). Les déplacements par rapport au traitement du psautier sont subtils mais éloquents : au psalmiste qui, implorant la pitié divine, pouvait encore passer pour une victime de l’amour-propre (Miserere mei Domine, Ps. 6, 3), elle substitue une prière généreuse qui fait passer au premier plan le souci de son prochain : « par pitié pour elle« . Le « secours humain » inutile pour elle (v. 7) se trouve également déporté vers sa famille (v. 34). Ce faisant, Deshoulières fonde son appel à la grâce sur un argument de pure charité, voire d’une éthique du care avant la lettre : elle est nécessaire aux autres, et c’est au nom de la tendresse qu’elle éprouve pour ses proches que Dieu devrait la préserver. Son ethos est donc celui d’une femme dévouée et aimante, conformément aux idéaux de la chrétienne en vigueur à l’époque (compassion, douceur, intérêt domestique), élevés ici au rang de valeurs spirituelles. La tendresse n’est pas présentée comme une sentimentalité futile : elle devient une quasi-vertu théologale, un dérivé de l’agapè auquel Dieu lui-même pourrait être sensible. Il y a là une délicate négociation de la demande : plutôt que de réclamer pour elle-même (ce qui serait égoïste et tomberait sous le coup de l’amour-propre ailleurs condamné, dans la veine des moralistes, cf. p. 129, 193, etc.), la poétesse demande pour le bien des autres, selon une stratégie rhétorique efficace pour émouvoir la clémence divine.

    En définitive, par ce lexique tendre et cette posture mesurée, Deshoulières développe une rhétorique de la faveur. Elle s’adresse à Dieu comme on s’adresserait à un grand de ce monde dans un cercle galant, en cherchant à toucher plutôt qu’à effrayer. Cette stratégie discursive fait partie intégrante de la vision spirituelle de la poétesse, pour qui la religion elle-même peut être vécue sous le signe de la douceur humaine. Par-là, Deshoulières donne à voir une piété féminine mondaine assumée, où la grâce attendue est autant dans le regard de Dieu que dans la transformation intérieure du rapport à Dieu (de la peur vers l’amour). L’originalité de l’ode tient à cette combinaison singulière d’une voix mondaine et d’un contenu religieux : la poétesse y réussit une sorte de translation du christianisme dans la langue de la galanterie, créant une prière qui est en même temps un discours d’agrément, sous-tendue par une pensée philosophico-religieuse fermement maîtrisée.

    III. Un hédonisme chrétien

    Le sentiment qu’on peut avoir à la lecture de cette ode est celui d’une tension entre deux mondes : d’un côté la poétique mondaine de l’agrément (tendresse, plaisirs, douceur) et de l’autre l’aspiration céleste du christianisme (repentir, renoncement aux vanités). Cette tension soulève une question : Deshoulières a-t-elle rompu avec son épicurisme mondain en écrivant ce poème religieux, ou bien parvient-elle à concilier les deux ? Nous allons défendre l’idée que, loin d’être en contradiction, ces deux dimensions se superposent et s’harmonisent chez elle, grâce notamment à l’influence du philosophe Pierre Gassendi, dont Dehénault fut disciple. Il en résulte ce qu’on peut appeler un « hédonisme chrétien  », c’est-à-dire une éthique du plaisir modéré, fondée sur une relecture d’Epicure intégrée dans une vision chrétienne du salut.

    A. Fille d’Épicure : une prière libertine ?

    Deshoulières, qui, parmi les philosophes de l’Antiquité, tenait Epicure  pour « le plus fort de ces grands maître », exalte les plaisirs simples de la vie, la nature, l’amitié, la tranquillité de l’âme. Dans ses idylles pastorales, elle chante volontiers le bonheur d’une existence détachée de l’ambition et consacrée aux joies paisibles. Or, on retrouve ce système de valeurs à l’œuvre dans l’ode religieuse. Plutôt que de renier son désir de bien-être et de bonheur, Deshoulières l’intègre à sa prière en le transfigurant.

    En effet, que demande-t-elle à Dieu ? Essentiellement de continuer à rester vivante (« Je te demande à vivre », v. 36), non pour jouir (« On ne connaît point [Dieu] au milieu des plaisirs », et les « désirs » ne donnent pas le bonheur), mais pour goûter des plaisirs honnêtes et mesurés, et la prolongation d’une vie qu’elle promet d’employer vertueusement. On est loin de l’héroïsme ascétique des Pères et Mères du désert tels qu’on les admire et qu’on les pratique à Port-Royal, et qui supposaient le mépris de la vie et la mort au monde. Plus subtilement, la poétesse souhaite continuer à vivre dans le siècle, mais sans subir ses tentations délétères : « Que le monde pour moi n’ait qu’une vaine amorce ». Sa prière ne tend pas à refuser le monde, mais à obtenir la force morale nécessaire pour résister aux attraits du monde. Son épicurisme n’est pas inconscience, c’est un épicurisme lucide. Plutôt que de renoncer entièrement aux plaisirs de vivre (les « quelques plaisirs  »  des v. 56-57), elle aspire à une vie purifiée. En bonne épicurienne, elle n’a cessé de penser que les plaisirs naturels (aimer sa famille, jouir d’une santé tranquille, contempler la nature) ne sont pas mauvais : c’est l’excès et la vanité qui le sont. Sa prière tente donc de concilier Épicure et le Christ : rechercher la douceur de vivre, mais en Dieu et par Dieu.

    Ce mélange pourrait paraître contradictoire, et certains lecteurs l’ont soupçonné d’hypocrisie. Par exemple, le critique Pierre Bayle, quelques années après, a laissé entendre que cette ferveur de Deshoulières pouvait être une ruse. Bayle cite en effet les vers matérialistes de Deshoulières sur la mort (« Nous irons reporter la vie infortunée / dans le sein du néant d’où nous sommes sortis  », poème Le Ruisseau) et commente :

    « Il est sûr qu’une personne qui parlerait de la sorte dogmatiquement nierait l’immortalité de l’âme. Mais, pour l’honneur de madame Deshoulières, disons qu’elle n’a suivi que des idées poétiques sans conséquence… Ce n’est pas qu’on ne puisse cacher beaucoup de libertinage sous les privilèges de la versification.  »(article Hénault du Dictionnaire historique et critique, fr.wikisource.org).

    Bayle, derrière une ironie polie, soupçonne Deshoulières d’être au fond une libertine sceptique quant aux vérités chrétiennes. Selon lui, elle aurait pu dissimuler son impiété sous le voile de la poésie (et l’on pourrait penser que cette ode chrétienne n’est peut-être qu’un masque). Cette lecture prudentielle (une poétesse qui ruserait avec l’orthodoxie pour ne pas s’attirer d’ennuis, ou par calcul social) a été théorisée de nos jours par l’historien Jean-Pierre Cavaillé à propos de nombreux libertins du XVIIe siècle (la « dis/simulation » religieuse étant une stratégie répandue). Le soupçon d’une double face (l’épicurienne cachée derrière la dévote de façade) a donc plané. Toutefois, Bayle lui-même note que Deshoulières se défendit d’être qualifiée de libertine dans une épître au confesseur du roi (le Père de La Chaise, p. 312), et insère dans son article les propos d’un de ses contradicteurs :

    Il faut dire la vérité : il y a bien d’autres pièces morales et même chrétiennes et saintes, qui corrigent celle-là dans ses ouvrages. Il fallait pourtant qu’on la fît passer pour une libertine ; car elle s’en plaint dans son épître au père de la Chaise, sur les faux dévots. C’était un très-grand esprit, l’honneur de son sexe, et la honte du nôtre.

    Ruse? Ambivalence? Contradiction? C’est une autre interprétation que nous allons privilégier ici, selon laquelle ces deux niveaux ne se contredisent pas, mais s’harmonisent sincèrement. Autrement dit, Deshoulières n’a pas besoin de feindre d’être chrétienne : elle a trouvé une manière d’être épicurienne et chrétienne à la fois, dans un équilibre qui lui paraît tenable. Cette vision non pas hypocrite mais synthétique est rendue possible par la philosophie de Gassendi, qu’elle a étudiée et dont elle est, selon ses biographes, une fervente disciple.

    B. Gassendi : dissimulation ou harmonie des pensées ?

    Quelques mots sur Gassendi (1592-1655) s’imposent pour éclairer la conception de Deshoulières. Gassendi était un prêtre et philosophe, professeur d’astronomie au Collège royal, qui a cherché à réconcilier l’épicurisme antique avec le christianisme. Il admirait Épicure (notamment sa physique atomiste et son éthique du plaisir) mais, en chrétien convaincu, il ne pouvait accepter l’athéisme et le matérialisme intégraux du maître grec. Il a donc « baptisé  » Épicure, en quelque sorte. Catherine Wilson, spécialiste de la question, résume que Gassendi a élaboré « un atomisme christianisé  » qui affirme que le monde et les atomes ont été créés par Dieu, et que l’âme humaine est immortelle et soumise à une Providence (( Catherine Wilson, Epicureanism at the Origins of Modernity, Oxford University Press, 2008. )) . En éthique, Gassendi reprend l’idée épicurienne que le souverain bien de l’homme est la volupté entendue comme absence de douleur et tranquillité de l’âme (ataraxie). Comme Epicure, Gassendi distingue les plaisirs nécessaires et naturels (ceux liés à la santé, à la vie sobre, à l’amitié, etc.), qu’il trouve légitimes, et les plaisirs vains ou dangereux (luxe, ambition, débauche), qu’il condamne. Gassendi insiste aussi sur le non-abus des biens : Dieu nous a donné le monde pour en user, non pour en abuser. Il demeure par ailleurs attaché à des notions chrétiennes classiques : l’amour de Dieu (pietas), ou la reconnaissance des devoirs envers ses semblables (reconnaissance, affection filiale), etc. En somme, Gassendi propose un « hédonisme chrétien » inspiré de Lucrèce, estime Enrico Piergiacomi2 .

    Ce cadre philosophique explique la cohérence interne de l’ode de Deshoulières. Les contradictions (plaisir/pénitence) sont résolues dans la perspective gassendiste d’une volupté honnête accordée à la foi.

    On peut montrer concrètement comment les idées de Gassendi se reflètent dans le texte :

    – Gassendi affirme avec Lucrèce et Epicure que le bonheur réside dans le plaisir et la « douceur »3

    Comme donc il est doux et plaisant de vivre sans douleur, et également doux et plaisant de jouir de biens qui vous contentent, il est clair que le bonheur ne peut être envisagé sans l’un ou l’autre de ces deux éléments, la douceur et la plaisir […]. Le plaisir est par nature quelque chose de bon, de même que la douleur, son contraire, est par nature quelque chose de mauvais.

    La douceur, dont on a vu qu’elle pouvait être considérée à la fois comme une valeur galante et une vertu divine, est ainsi également une qualité essentielle dans l’éthique épicurienne christianisée d’Epicure. La supplication »Fais que mes maux me semblent doux  » (v. 16-17) s’apparente à la demande d’une sorte d’analgésie spirituelle (pouvoir supporter la douleur physique grâce à la ferveur). qui renvoie au principe gassendiste selon lequel la douceur est une composante essentielle au bonheur. On voit ici comment l’épicurisme de Deshoulières affleure même dans sa prière mystique : elle ne demande pas d’aimer la douleur (comme un mystique ascétique l’aurait peut-être fait), elle demande que la douleur soit adoucie (c’est-à-dire annulée subjectivement par la grâce) dans un esprit conforme à la pensée d’Epicure revue par Gassendi. On est très loin d’un dolorisme chrétien, très loin aussi de la spiritualité pascalienne ou port-royaliste.

    – Le plaisir, « souverain bien », n’est pas débauche effrénée mais absence de douleur corporelle et tranquillité de l’esprit (« indolentia corporis » et « tranquillitas mentis », p. 627). Il suppose la tempérance (« sobrietas », p. 628) et l’absence de trouble (« perturbatio »)

    – Gassendi reprend la distinction épicurienne entre les plaisirs, et appelle plaisirs stables (« stabilis ») les plaisirs naturels et nécessaires (« naturales necessariasque », chap. 12, p. 661), comme de satisfaire la faim et la soif en mangeant, sans prendre garde à la qualité des mets mais seulement pour se rassasier. Ces plaisirs sont bons en eux-mêmes ; ce n’est que leur usage « intempérant » qui est condamnable. Le philosophe consacre une suite de chapitres à opposer la vertu légitime, source de plaisir et de bonheur, à leur caricature abusive: sobriété contre gourmandise (« gula »), continence contre sensualité, modestie contre ambition, douceur (« lenitas ») contre colère, ou encore modération (« moderatio ») contre cupidité (« avaritia »), et il célèbre la « médiocrité » (« mediocritas », p. 686) qui préserve à la fois du désespoir et des espérances chimériques, la justice, la piété ou encore l’amitié (« amicitia ») dont on connaît le prix pour Deshoulières.

    – Ces appels à la tempérance expliquent le soin pris par Deshoulières à refuser tout abus des plaisirs : « que de ma santé je n’abuse jamais  » (v. 44), car le souverain bien n’est que l’absence de douleur. Or cette absence de douleur exige la santé (( « Itaque videtur imprimis non secus de felicitate quam de sanitate philo-sophandum esse, siquidem constat illum statum, in quo animus sine perturbatione, corpus sine dolore est, nihil esse aliud quam perfectam totius hominis sanitatem », op. cit., chap. V, p. 633. )) .

    C’est pourquoi il semble qu’il faille philosopher bonheur absolument comme sur la santé, puisque cet état dans lequel l’esprit est exempt de trouble et le corps de douleur n’est manifestement rien d’autre que la parfaite bonne santé de l’homme dans son entier.

    Avec Gassendi et Deshoulières, nous sommes aussi loin que possible de la sensibilité augustinienne: Pascal, dans sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies, considère que la maladie est le véritable état de l’homme pécheur, et c’est de cet état malade qu’il convient de faire bon usage, non d’une santé trompeuse et qui détourne de Dieu :

    Vous m’aviez donné la santé pour vous servir ; et j’en ai fait un usage tout profane. Vous m’envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j’en use pour vous irriter par mon impatience. J’ai mal usé de ma santé, et vous m’en avez justement puni. Ne souffrez pas que j’use mal de votre punition. Et puisque la corruption de ma nature est telle, qu’elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu, que votre grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires. 

    Gassendi et Deshoulières considèrent au contraire que la santé est une condition au bonheur, à condition de l’utiliser pour la faire servir à l’exercice des vertus, car celles-ci chassent les passions, vraie cause de nos malheurs (« Remedia porro, quae philosophia adhibet, ipsae sunt virtutes« , p. 635). Dans une perspective gassendiste, demander la santé n’est donc pas scandaleux. Une telle perspective légitime le troc proposé par la poétesse à Dieu : si elle retrouve la santé, elle n’en abusera pas mais servira la santé est un bien naturel légitime, à condition qu’elle serve la vie vertueuse. Il n’y a pas à rejeter les biens corporels si on les ordonne au bien supérieur. Lorsqu’elle évoque « les douceurs charmantes que tu [Dieu] fais ici-bas goûter à tes amantes  » (v. 52-54), elle ne renvoie pas tout le bonheur à l’au-delà ; elle suggère qu’une vie vertueuse sous la grâce divine comporte déjà des délices (morales et spirituelles) sur terre. Telle est la leçon de l’hédonisme chrétien gassendiste : on peut et on doit goûter la douceur dès maintenant si on est en Dieu, car Dieu n’est pas un tyran qui ne promet que des récompenses posthumes, Il soutient aussi l’âme dans le présent.

    En éclairant l’ode à la lumière du gassendisme, on comprend que Deshoulières n’oppose le plaisir à la foi, mais cherche leur harmonie. Elle adhère à l’idée qu’en aimant Dieu on trouve la vraie volupté (la paix de l’âme, la douceur du cœur) et que dès lors les plaisirs trompeurs perdent de leur attrait. Ce n’est pas nécessairement de la prudence au sens de Bayle, ou de la « dis/simulation » chère Cavaillé : il peut s’agir aussi d’une forme de synthèse philosophico-religieuse tout à fait assumée à l’époque. Gassendi était une véritable clé de voûte de cette conciliation. Dans les cercles libertins modérés, on lisait Gassendi et son disciple François Bernier (Abrégé de la philosophie de M. Gassendi, 1678) qui vulgarisaient cette idée d’un épicurisme compatible avec la vertu et la piété. On voit que Deshoulières, loin d’être un cas isolé, s’inscrit dans une tendance d’intellectuels du XVIIe qui refusaient le dilemme « jouir ou se sauver  » et cherchaient une voie moyenne : jouir avec sagesse pour mieux servir Dieu.

    L’épicurisme gassendiste offre ainsi la grille de lecture la plus satisfaisante pour comprendre l’ode de Deshoulières : il permet de percevoir l’unité derrière l’apparent paradoxe. Ce montage intellectuel (Épicure baptisé) était beaucoup moins choquant pour un contemporain averti qu’il pourrait l’être pour nous aujourd’hui. En ce XVIIe siècle finissant, Gassendi avait déjà été digéré par la culture : on le retrouve chez des moralistes comme La Rochefoucauld ou Saint-Évremond, et visiblement chez Deshoulières, sous une forme féminisée et poétique.

    Douceur, plaisir ou tendresse: les trois vocabulaires (épicurien, augustinien, psalmique) se recalquent l’un sur l’autre pour ne former plus qu’un seul idiome, celui de Deshoulières. Elle a, pourrait-on dire, aligné les sèmes communs : la douceur est le dénominateur partagé de l’expérience du bien chez Épicure (où elle est plaisir tranquille), chez Augustin (où elle est charité qui délecte) et dans la Bible (goûter combien Dieu est doux, chantent les psaumes). Grâce à Gassendi, cette équation devient pensable. Et grâce à Deshoulières, elle devient sensible dans un poème. C’est là son véritable tour de force : avoir écrit une ode où l’on peut lire à la fois un psaume, un poème galant et un traité de morale épicurienne harmonisés. À nos yeux modernes, cela pourrait sembler acrobatique ; aux yeux d’un lecteur de 1688, c’était au contraire élégant et convaincant, car cela montrait qu’une femme d’esprit pouvait être dévote sans cesser d’aimer la vie, et qu’elle pouvait chanter Dieu sans cesser d’être aimable4 .

    Conclusion

    1. Par-delà la galanterie : une éthique de la douceur

    L’étude de cette ode « Hélas, Seigneur…  » révèle que, chez Deshoulières, les valeurs issues de la galanterie mondaine (tendresse, douceur, agrément, amitié) ne sont pas de simples ornements superficiels, mais constituent un véritable socle éthique et philosophique qui irrigue même sa poésie religieuse. En d’autres termes, la poétesse ne se contente pas d’appliquer un vernis galant à un contenu chrétien pour faire joli : elle fonde sa vision du christianisme sur une philosophie de la douceur et du bonheur mesuré, élaborée tout au long de son œuvre profane.

    Trois traits constants se dégagent :

    – La bienfaisance et la modestie des biens recherchés. Deshoulières, que ce soit dans ses idylles ou ici dans sa prière, valorise toujours les biens simples : la santé, la compagnie des êtres chers, le repos, le charme de la nature, la paix du cœur. Elle se méfie des faux biens que sont la gloire, le luxe, la domination, toutes choses qu’elle qualifie de « pompe  » ou de plaisirs trompeurs (v. 63-66). « On ne te connaît point au milieu des plaisirs. // Dans ce gouffre où se perd […] ta grâce… le cœur […] n’entend que ses désirs.  » (v. 25-30). Le mot « gouffre  » traduit son jugement sévère : les plaisirs mondains et la « pompe » (l’ostentation) constituent un abîme où l’on perd de vue Dieu et même le vrai bonheur. Cette critique se retrouve dans plusieurs de ses pièces profanes (où elle moque par exemple la quête de la gloire littéraire, de la « postérité » ou des honneurs de cour). À l’inverse, elle célèbre la modération.

    – La mesure en toute chose (« métriopathie »). La poétesse prône un usage équilibré des plaisirs et des facultés, sans en abuser. L’expression « que je n’abuse jamais  » (v. 44) rejoint la leçon des « Moutons  », plus heureux et plus sages que nous parce qu’ils n’ambitionnent rien de plus que l’herbe et le repos, alors que les humains se ruinent en désirs insatiables. Cette philosophie du contentement transparaît dans l’ode : elle ne demande pas mille choses, juste « quelque temps  » de vie en plus (v. 33), et elle se hâte d’encadrer ce cadeau par des résolutions austères.

    – La douceur comme principe unificateur. Si l’on cherche un mot-clé fédérateur de Deshoulières, c’est bien « douceur  ». Douceur de vivre, douceur de style, douceur de l’âme, douceur de la grâce… Ce mot revient sous diverses formes, à la fois pour désigner un agrément sensible (plaisir éprouvé), une valeur morale (refus de la violence, la dureté ou l’excès), ou un signe du divin (la douceur que Dieu met dans nos cœurs quand il y habite). Par-delà la galanterie anecdotique (les badinages, les coquetteries), il y a chez elle une sorte de spiritualité de la douceur.

    En conséquence, Deshoulières apparaît moins comme la praticienne brillante d’une poésie légère que comme l’une de ses fondatrices doctrinales, en ce sens qu’elle lui donne une profondeur réflexive. Là où d’autres poètes galants se contentent de célébrer les charmes de la vie sans trop théoriser, Deshoulières, elle, justifie la douceur. Elle la justifie philosophiquement (par l’épicurisme raisonné) et spirituellement (par la théologie de la grâce douce). Son ode montre que la triade galante tendresse-douceur-agrément n’est pas qu’un code de salon : c’est un moyen d’atteindre le vrai bien. Ainsi, par-delà la galanterie formelle, Deshoulières nous invite à voir en elle une penseuse à part entière. Elle fait de la vie agréable non une honte à cacher, mais un idéal à sanctifier. Ce parti pris ouvre la voie à ce que Enrico Piergiacomi appelle « hédonisme chrétien ».

    2. Cinquante nuances d’Épicure

    On peut pour terminer reprendre la question posée en introduction et se demander comment ce moment religieux de Deshoulières s’articule avec le reste de son œuvre. Y a-t-il rupture, évolution, continuité ? À la lumière de notre analyse, il apparaît que Deshoulières a modulé sa pensée épicurienne selon différents tons au fil de ses écrits, sans jamais renier le fond. Schématiquement, on peut distinguer trois grandes tonalités : l’épicurisme galant, l’épicurisme sombre, et l’épicurisme chrétien.

    1. L’épicurisme galant (badin et mondain). C’est celui qu’on trouve dans ses poèmes de pure sociabilité : idylles champêtres, chansons, madrigaux. Le cadre y est souvent pastoral ou amical, le ton léger et enjoué. L’idée-force est de profiter des plaisirs simples de l’instant présent (carpe diem) sans se soucier d’ambition ni de gloire. Par exemple, dans « Le Songe de Philis  » ou « Le Ruisseau  », la poétesse prône la douceur de la vie retirée, le lathè biosas : un jardin, des livres, quelques amis sincères. Le lexique y est celui des charmes, des plaisirs, de la tranquillité. Les vers sont courts, musicaux, les images champêtres (fleurs, zéphyrs, ruisseaux), pour provoquer une impression de facilité heureuse. C’est un Épicure souriant, de salon, compatible avec la bienséance précieuse, proposant une volupté civilisée et déclinée en « agrément » mondain.
    2. L’épicurisme sombre (mélancolique). A côté de ce versant lumineux, Deshoulières a aussi des moments de désillusion, où son épicurisme prend une teinte plus grave. L’idylle « Les Fleurs  » en est un bon exemple : partant de la beauté éphémère des fleurs, elle médite sur la brièveté de la vie humaine. Le ton y est élégiaque et presque amer. Elle y constate : « Que votre éclat est peu durable, charmantes fleurs… Un redoutable instant nous détruit sans réserve, on ne voit au-delà qu’un obscur avenir…  ». L’épicurisme tourne à la vanitas : puisque tout passe, il ne reste qu’à jouir du présent mais avec une conscience douloureuse qu’il ne durera pas. On sent poindre une angoisse de la caducité qu’on ne trouvait pas dans les pièces badines. C’est un Épicure plus proche de Lucrèce, regardant la mort en face. Pourtant, même dans « Les Fleurs  », Deshoulières ne tombe pas dans le désespoir : elle conclut en somme que malgré la mort, la nature continue son cycle, et que les humains sont fous de se croire différents des fleurs. La leçon est désenchantée, mais elle constitue un aspect de la sagesse en révélant un Épicure crépusculaire, où le plaisir demeure une référence (profiter de la saison tant qu’elle est là) mais assombrie par la conscience de la finitude.
    3. L’épicurisme chrétien (dévot et mesuré). C’est l’originalité de l’ode que nous avons commentée. Ici, le plaisir est entièrement ordonné à Dieu, mais il n’est pas nié. Deshoulières s’efforce de montrer qu’en se tournant vers Dieu, on choisit en réalité le meilleur parti même du point de vue du bonheur.

    Ces trois nuances d’épicurisme chez Deshoulières montrent sa polyphonie. Tour à tour badine, mélancolique ou mystique, elle module son discours selon les circonstances et les genres. Pourtant, le cœur reste le même : c’est toujours la recherche d’un bien-être authentique, qu’il soit dans la nature, dans la mesure face à la mort, ou en Dieu. Cette unité profonde, c’est précisément son épicurisme tempéré qui la lui donne. C’est le substrat philosophique constant sur lequel elle brode des variations de ton.

    En définitive, l’ode religieuse de 1686 apparaît non pas comme une anomalie dans son œuvre, mais comme un moment essentiel où convergent ses inspirations diverses. Elle y accomplit la synthèse de la galanterie, de la sagesse naturelle et de la foi. Par-delà la galanterie superficielle, elle atteint à une galanterie spirituelle, qui ose inviter Dieu lui-même dans le cercle de la conversation humaine. Et par-delà l’épicurisme purement matériel, elle trouve un épicurisme mystique, où la jouissance ultime est celle de l’amour divin. C’est pourquoi cette ode n’est pas seulement un poème pieux parmi d’autres : c’est un texte-clef qui nous fait entrer dans l’atelier intérieur de Deshoulières, là où toutes ses nuances d’Épicure se recomposent en une seule lumière, douce et sereine.

    1. Voir Pascal, Pensées, fr. Sellier 229. []
    2. Enrico Piergiacomi, « Amicus Lucretius »: Gassendi, il De rerum natura e l’edonismo cristiano, Cicero: studies on Roman thought and its reception, 5. Berlin; Boston, De Gruyter, 2022. []
    3. Traité de la philosophie d’Epicure, III, 1, chap. 2, éd. Jacques Prévost, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, p. 619. « Cum porro et suave et volupe sit, sine dolore vivere, et suave quoque seu volupe, bonis frui ipsisque recreari, constat quidem felicitatem non posse sine utraque hac, aut altera saltem, suavitate voluptateque intellegi… declarandum est volutpatem esse es natura sua quid bonum », et p. 623 : « videtur plane felicitas in voluptate consistere ». []
    4. On a bien conscience que cette indécision entre des traditions philosophiques qui nous paraissent peu compatibles n’est pas propre à Deshoulières : Alain Génetiot note que, de la même manière, il est impossible de ranger La Fontaine sous une bannière univoque. « La défiance envers les images, l’imagination et l’illusion, […] thèmes centraux de l’épicurisme philosophique, peuvent en même temps se référer à la tradition augustinienne ou à Malebranche, ce qui rend difficile une caractérisation univoque de la ‘philosophie’ de La Fontaine. De même la conscience aiguë de la vanité et de la précarité de la vie, dans la tradition de l’Ecclésiaste mais aussi bien partagée par le stoïcisme et l’épicurisme, conduit La Fontaine à proposer une poésie de la plainte et de la consolation sur le mode mineur, plein d’empathie pour l’humaine condition », écrit Alain Génetiot dans « La Fontaine, poète du XVIIe siècle », Le Fablier, 32 2021, p. 59-69. []
  • L’ombre de Dieu

    On peut lire parmi les œuvres d’Antoinette Deshoulières toute une série de pièces liées à des degrés divers au sacré.

    • Pièces religieuses
      • Ode,”Hélas, Seigneur, quel est l’effet…” (composée 1686, pub. 1688),  prière personnelle dans la maladie, adressée au Créateur “ O toi, l’auteur de l’Univers… “).
      • “Prière pour le Roi” (1687)
      • Paraphrases de Psaumes (composées 1693, pub. 1695) : Psaumes XII, XIII, CXLIV dans la numérotation de la Vulgate
    • Pièces politico-religieuses
      • “Au Roi, sur la révocation de l’édit de Nantes” (composée 1685, pub. 1688), dans laquelle Deshoulières procède à l’ éloge de la politique religieuse (contre l’hérésie, en faveur de la défense du ”parti des Cieux”).
    • Adresses à des ecclésiastiques
      • Épître à M. Fléchier (1688).
      • “Épître chagrine” au Père de La Chaise, confesseur du Roi (1692).
      • Au Révérend Père Bouhours sur son livre de l’Art de bien penser (mentionné à 1687 ; impr. 1747)
      • À M. l’abbé de Lavau (1692).
      • Épître à M. de Mascaron, évêque de Tulle puis d’Agen (pièce de 1672/79).
    • Mentions lexicales
      • Portrait de M. de Lignières (1659): “ articles de Foi”,”Épicure”, “Nouveau Testament”,” Grâce”, ”heure de la mort”.

    Calendrier liturgique et sociabilité dévote

    • “À M. le marquis de Marcilly pour le jour de la Saint Louis” (1690, impr. 1695).
    • Divers rondeaux ou airs à des abbés (p. ex. Chanson sur M. l’abbé Testu).

    Pièces dont le registre est para-religieux ou moral (tombeaux, thème de la mort,  au-delà)

      • Réflexions diverses, “Que l’Homme connaît peu la mort qu’il appréhende” (1688).
      • Réflexions diverses, “Homme, contre la mort, quoi que l’art te promette” (pub. 1695).
      • Idylle “Tombeau, dont la vue empoisonne” (pub. 1695).
      • “Sur la mort de M. le duc de Montausier”, idylle (1690).

    Allusions diverses

      • Ballade, “À l’une de ses filles qui fut depuis religieuse” (composée 1679 ?, pub. 1688)
      • “Épître à Mme de Maintenon” (1688), dans le contexte dévot de Saint-Cyr.

    La présence de pièces sacrées dans les recueils de Deshoulières  ne surprend pas plus que celle de panégyriques.  Ce mélange des formes profanes et sacrées participait d’une variété tenue pour une qualité essentielle de ce type d’ouvrages; les poésies de Malherbe présentaient déjà cette hybridation. Par ailleurs, les arguments précédemment développés pour justifier la poésie encomiastique s’appliquent également à la poésie sacrée : il fallait que Deshoulières s’y confronte et s’y distingue pour apparaître comme une poétesse de premier plan.

    Mais les difficultés posées par la poésie religieuse ne sont pas moins sérieuses que celles que présente la poésie encomiastique : Comment chanter le Dieu chrétien sans trahir son allégeance à Épicure  ? Comment moduler les accents de la lyre sacrée sans rupture de ton avec les idylles, les pastorales et le reste du recueil ? Là encore, Deshoulières va développer des stratégies originales sur le fil du rasoir, pour se conformer aux lois du genre sans sacrifier à la cohérence de son écriture — mais aussi, par-delà les enjeux strictement stratégiques, pour développer une voie poétique susceptible d’harmoniser poétique mondaine, philosophie du Jardin et foi chrétienne.

  • L’Ancien et la Moderne : désublimer l’éloge

    L’opposition entre le traitement de la lyrique encomiastique par Boileau et par Deshoulières constitue un bon observatoire pour penser les conceptions divergentes de l’éloge, du côté des Anciens et du côté des Modernes. Ces différences ne sont pas seulement affaire de goûts ou de subjectivités, mais de partis pris entraînant des conséquences stylistiques et formelles.

    Considérons par exemple L’Ode sur la prise de Namur (mai 1693), poste d’observation idéal pour prendre la mesure de ce dialogue tendu entre Boileau et les Modernes. Le texte, que le poète considérait comme un chef-d’œuvre, était précédé d’un « Discours sur l’ode » où il préconisait pour ce type d’ouvrages les ruptures (« sens rompus »), le « sublime », un « style impétueux » et des « images audacieuses », tel ce panache blanc fixé au chapeau du roi et qui se trouve transformé en astre, en un mot tout ce qu’il appelle des « excès pindariques »,

    ces endroits merveilleux où le poëte, pour marquer un esprit entièrement hors de soi, rompt quelquefois de dessein formé la suite de son discours ; et afin de mieux entrer dans la raison, sort, s’il faut ainsi parler, de la raison même, évitant avec grand soin cet ordre méthodique et ces exactes liaisons de sens qui ôteroient l’âme à la poésie lyrique. […] [Comme dans « le sublime des Psaumes de David »] il y a beaucoup de ces sens rompus, qui servent même quelquefois à en faire sentir la divinité. […] Ce prétexte effectivement, qui donne pour règle de ne point garder quelquefois de règles, est un mystère de l’art. […] [La manière de Pindare est] pleine de mouvemens et de transports, où l’esprit par[aî]t plutôt entraîné du démon de la poésie que guidé par la raison.

    Boileau théorise pour l’ode un désordre réglé. Quand il loue « ces endroits merveilleux » où le poète « rompt… la suite de son discours », il érige le « sens rompu » (anacoluthe, aposiopèse, brusques parataxes, etc.) en signe d’enthousiasme : non pas faute de logique, mais mimétique d’un esprit « hors de soi ». De là le paradoxe programmatique : « pour mieux entrer dans la raison, sortir… de la raison ». Boileau desserre l’ordre méthodique (enchaînements déductifs) au profit d’une raison poétique, faite de sauts et d’éclats, mais qui demeure signifiante : le désordre est expressif, jamais gratuit.

    Ce cadre s’adosse à un modèle scripturaire : le « sublime des Psaumes » offre des « sens rompus » semblables à ceux de Pindare où l’interruption, l’invocation, la bifurcation d’adresse marquent l’empreinte du divin, selon le modèle longinien du sublime défendu par Boileau dans son Traité. Le rapprochement entre Pindare et David suggère que le sublime pindarique, comme celui de David, ont partie liée avec le sacré. En imitant le poète grec, Boileau espère retenir dans ses vers quelque chose de la puissance efficace du Verbe divin. Le lien consubstantiel entre sublime et transcendance sacrée, sur lequel insiste Boileau en mettant en exergue dans son Traité l’exemple biblique du Fiat lux pris par le pseudo-Longin1 , n’a guère de chance de séduire une poétesse épicurienne et matérialiste. L’hostilité de Deshoulières au sublime, qui remonte à l’épisode de la Chambre sublime2 repose sur ses réserves à l’égard du religieux.

    L’ode elle-même est tout entière régie par un imaginaire héroïque ou, si l’on veut, « diurne » :

    Namur, devant tes murailles
    Jadis la Grèce eut vingt ans
    Sans fruit vu les funérailles
    De ses plus fiers combattans.
    Quelle effroyable puissance
    Aujourd’hui pourtant s’avance,
    Prête à foudroyer tes monts !
    Quel bruit, quel feu l’environne !
    C’est Jupiter en personne,
    Ou c’est le vainqueur de Mons. (strophe 6)

    Après un récit guerrier retraçant les étapes des combats, à la gloire de la France, l’ode se termine avec une pique destinée à Perrault, sur une exaltation par le poète lui-même de sa propre voix. Il est animé par « Phébus », « rempli de ce dieu sublime« , « hardi », « sur le Parnasse »

    Pour moi, que Phébus anime
    De ses transports les plus doux,
    Rempli de ce dieu sublime,
    Je vais, plus hardi que vous,
    Montrer que sur le Parnasse […]

    Namur entremêle invocations, mythologie et images cosmiques (Jupiter, Mars, comète, foudre). Le poète hyperbolise le théâtre du siège, dans une visée héroïque sans ambiguïté : célébrer la victoire comme telos de la guerre, dans un haut style où l’ivresse sacrée et la grandiloquence sont des preuves d’élévation. Nous sommes loin des aspirations à la paix, à la mesure et au bonheur privé qui affleurent partout dans les éloge de Deshoulières : celle-ci ne cède jamais à la tentation d’un tel foudroiement. Là où Boileau dramatise et poétise les « bombes »3 , Mars et Jupiter, la poétesse désamorce au contraire la rhétorique du « ravissement » au profit de vertus accessibles. L’argument épique devient instrumental : pour Deshoulières, la victoire vaut si, et seulement si, elle reconduit les conditions du bonheur terrestre (c’est-à-dire la tendresse, la douceur, la paix et les principes d’une sociabilité apaisée et propre au loisir), non parce qu’elle enlève « comme un foudre ». Deshoulières au contraire assèche le spectaculaire grandiose, substituant le tendre à la fureur, préférant la conversation familière aux « sens rompus », les images naturelles aux métaphores recherchées comme le panache-comète. L’amenuisement qui caractérise la poésie de Deshoulières n’est donc pas signe d’impuissance ou de frivolité mondaine : il procède d’une stratégie consciente qui soumet l’éloge à un horizon social, cohérent avec l’ensemble du recueil où coexistent à côté des panégyriques des pièces d’agrément, aussi bien que des poèmes à caractère moral voire religieux. On le perçoit à travers cette comparaison : le but de la poétesse est bien de substituer une logique du bien commun et du plaisir mesuré à la stupeur sublime dont Boileau s’est fait le promoteur depuis 1674. Autrement dit, ce qui pourrait passer pour mièvrerie relève d’un choix de doctrine, ligne de crête exigeante, tenue avec constance de pièce en pièce, pour éviter les extrêmes. C’est la leçon d’Horace bien comprise : les poèmes encomiastiques de Deshoulières peuvent se lire comme un ars poetica et un ars vivendi. Namur réalise certes le « beau désordre » qu’énonce le Discours, dans la langue haute du tonnerre héroïque qui espère trouver le secret de la langue divine, le « sublime » des psaumes davidiques. Au contraire, les stances « sur les victoires » en renversent l’énergie au profit de la paix et ramènent ainsi l’éloge au vivable. L’adoption du style moyen n’équivaut pas au choix de la tiédeur : il correspond à une discipline et à un idéal humain. Le moyen n’est d’ailleurs pas facile : il implique la netteté syntaxique, l’allègement rhétorique, la maîtrise discrète des effets, le souci des vérités humbles. Il est une forme de grandeur sans emphase.

    Ajoutons que les techniques d’édulcoration ou du moins d’adoucissement employées par la poétesse correspondent aussi à un contexte historique de mutations du goût qui marque la fin de siècle. Celles-ci condamnent comme archaïque le style pindarique que recherche Boileau, au profit d’une montée du « rococo », dont Jean Starobinski avait montré l’importance essentielle dans les arts décoratifs mais aussi dans bien des aspects de la culture du XVIIIe siècle4 . Dans L’Invention de la liberté, Starobinski décrit l’avènement d’une culture du sentir, du plaisir, de la sensibilité, et l’émergence d’un style rocaille fondé sur la sinuosité et l’agrément, un monde où le primat passe du grand pathétique à la modulation et à la grâce.  Au sens strict d’histoire de l’art, le rococo désigne un style européen caractérisé dans les arts décoratifs surtout par la fantaisie ornementale, les lignes courbes, les guirlandes, l’arabesque ; en peinture, l’invention des fêtes galantes chez Watteau en fixe un imaginaire de jardins, de jeux amoureux, de pastorale théâtralisée et d’intimité élégante.

    Le rococo est une notion délicate à employer, tout particulièrement en littérature, comme le suggère Floriane Daguisé dans un article très mesuré sur la question5 , mais qui peut malgré tout être utile à la compréhension de la poésie de Deshoulières. Celle-ci vécut au prélude de cette tendance, mais sa poésie possède précisément ces traits qui plairont tant à ses lecteurs du XVIIIe siècle. Elle préfigure ce style par une poétique de la grâce légère, du petit format, du printanier et du badin, qu’on retrouve plus tard dans les fêtes galantes. On repère dans les textes certaines mignardises (Amarillis est « libre, mignonne, et pleine d’agréments »), une prédilection pour la « grâce » (p. 115) et la douceur, une sensualité un peu molle (« Ecouter sur un lit de fleurs et de verdure / Un Amant qui ne déplaît pas », p. 282), l’ambiance de fêtes galantes (« Que le vin coule… / Qu’on lance… de si vives étoiles », p. 198) et bien sûr la série épistolaire des chats et des chattes, souriante et frivole. Tous ces éléments manifestent un goût qu’on affectionnera plus tard, et qui explique le succès dont put jouir au XVIIIe siècle la poésie d’Antoinette Deshoulières6 .

    Le rococo, utilisé avec précaution, non comme catégorie essentialisée mais comme notion-outil heuristique, et débarrassé des connotations péjoratives qui lui ont longtemps été attachées, peut aider à rendre compte du régime de sensibilité et d’écriture qui caractérise la poétesse au programme : l’affectation de légèreté, l’ornementation, le choix de forme comme le caprice, les décors bucoliques ou l’adoption des codes de la galanterie. Dans cette perspective, la poétique de a la « demi-teinte » qui peut servir à définir l’écriture de Deshoulières ne saurait être interprétée comme une faiblesse mais comme l’actualisation d’un nouveau système de valeurs sensibles : on troque désormais volontiers la quête jupitérienne de verticalité et les coups de tonnerre (ou de bombes) contre la douceur horizontale d’un climat humain.

    La tradition des salons fournit à Deshoulières les outils (conversation, pointe, « négligence ») qui déjouent l’emphase et la poétique de l’enthousiasme ordonnée à une conception métaphysique et religieuse de la poésie ; son épicurisme lui donne la raison de s’y tenir : préférer la lucidité et l’ataraxie aux hauteurs fictives du furor et de l’hypsos. Le sublime boilévien n’est pas tant combattu de front que systématiquement asséché par une poétique de la mesure, de la familiarité, de la conversation continue et « pédestre », aussi opposée que possible aux « sens rompus » censés manifester un « transport » venu du Ciel.

    Le « sonnet burlesque » contre la Phèdre de Racine exhibe la volonté d’entamer le haut style à l’antique par le recours au registre bas et comique : « Une grosse Aricie, au cuir rouge, aux crins blonds… ». En parfait contrepoint au sublime boilévien (p. 413-414), la poétesse met à nu le hiératisme solennel d’un tragique trop sérieux, et de plus desservi par une incarnation sur scène qui suffit à dévaluer son ambition. Le jeu est risqué, et finit même en bastonnade, dit-on, pour Boileau qui avait cru devoir répondre à Nevers et ses amis ; mais ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il est révélateur d’un contre-sublime satirique destiné à faire date, le sonnet étant souvent publié en annexe des éditions de la tragédie de Racine. A la pompe du sublime, Deshoulières préfère la simplicité des ruisseaux, et se donne pour seule ambition de « peindre au naturel » (p. 92)

    Echapper au piège boilévien

    Deshoulières relève un défi complexe : désublimer le lyrisme sans rabaisser la poésie. Elle assume les formes galantes héritées des salons, mais récuse la sacralisation littéraire : pas de furor, pas d’immortalisation sur le Parnasse, pas de « feu » mystique. La dignité poétique, chez elle, ne vient pas d’un ailleurs inqualifiable, mais d’une immanence : justesse d’observation, éthique de mesure, clarté, conversation. Elle teste les topoï (pétrarquisme, pastorale, éloge) pour en montrer l’appareil et les reconduit au vrai : le cycle des saisons, la vanité de la gloire, l’égalité devant la mort, les petits savoirs des animaux. Dans les pièces « hautes », elle garde l’élévation en laisse, bien gardée par les exigences de modestie, d’utilité et de vraisemblance. Ainsi, loin d’être billets doux, ses poèmes démontrent qu’un style moyen discipliné peut porter une haute idée de la littérature : une grandeur de tenue plutôt que d’emphase.

    1. Nous nous permettons de renvoyer à cette page pour les détails sur cette question. []
    2. Voir ici et la lettre de Bussy-Rabutin. []
    3. « Et les bombes, dans les airs / Allant chercher le tonnerre, / Semblent, tombant sur la terre, / Vouloir s’ouvrir les enfers », Boileau, « Ode sur la prise de Namur« , strophe X. []
    4. Jean Starobinski, L’Invention de la liberté. 1700-1789, Skira, 1964. []
    5. Floriane Daguisé, « De l’usage du rococo dans la critique littéraire dix-huitièmiste », Dix-Huitième Siècle, 2018, 18, https://shs.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2018-1-page-615?lang=fr . []
    6. Voir Kim Gladu, « Le débat sur le style pastoral au XVIIIe siècle : Madame Deshoulières, modèle de l’élégiaque galant », art. cit., https://www.erudit.org/fr/revues/tce/2015-n109-tce02654/1037386ar.pdf . []
  • Eloge tempéré ou pseudo-encomion ?

    L’on a vu précédemment comment et pourquoi Deshoulières « désublimait » la lyrique amoureuse. Le refus du sublime s’observe également, et de façon tout à fait paradoxale, dans le traitement des pièces officielles destinées à des hauts personnages. La présence de cette poésie encomiastique destinée aux princes parmi les poèmes de Deshoulières n’a rien qui doive surprendre. La ruelle s’est certes constituée, dès le début du XVIIe siècle, comme un cadre privé en marge ou contre le monde public de la cour, mais en réalité, la relation entre le salon et la cour est régie par un principe de capillarité.

    • La première raison en est la présence constante dans les ruelles de ministres et des personnages officiels importants. Par conséquent, la poésie de salon n’a jamais exclu l’éloge des puissants : elle l’intègre au contraire comme l’un de ses exercices réguliers, y compris au cœur des sociabilités précieuses. Volker Schröder, dans son article sur « La place du roi dans les poésies de Madame Deshoulières », rappelle que les pièces de louange « font bien partie intégrante du corpus » et qu’elles sont une étape essentielle dans la construction graduelle de la figure auctoriale de Deshoulières 1 . Le même article cite le Mercure galant pour souligner la norme sociale qui impose de « remplir » jusqu’aux bouts-rimés les plus alambiqués de « quelque chose de grand sur le sujet du Roy », autrement dit, de faire place au souverain jusque dans les jeux poétiques de ruelle2 . Le panégyrique royal est à coup sûr une pratique mondaine canonique : Deshoulières ne pouvait ni ne voulait s’y soustraire au sein d’un recueil destiné à toucher les sociabilités mondaines parisiennes. Dans l’édition au programme, l’index chronologique (p. 531 sqq.) montre la densité de ces interventions officielles : Idylle sur le retour de la santé du Roy (1687), Louis, Églogue (1688), Épître au duc de Montausier (1688), etc. . On y voit aussi des titres qui greffent l’actualité politique sur des formes lyriques de cour : Ode sur le soin que le Roi prend de l’éducation de la Noblesse ; Ode… sur l’arrivée du Doge de Gênes ; Stances irrégulières sur les Victoires du Roy. La louange royale, loin d’être un corps étranger à la galanterie, en constitue un des pôles : la galanterie constitue en effet à cette date l’esthétique officielle de l’absolutisme, comme en conviennent aussi bien Marine Roussillon3 que Claude Habib4 . L’épidictique royale répond bien à une attente à la fois poétique et mondaine.
    • L’éloge monarchique n’est pas un simple ornement : il constitue l’élément d’une stratégie d’insertion dans les circuits de la faveur, et c’est la raison pour laquelle ces textes encomiastiques, destinés à être rendus publics, paraissent dans le Mercure galant. Comme l’a bien vu Génetiot dans sa Poétique du loisir mondain, l’échange de textes circule selon une logique de prestations réciproques apparentée au potlatch cher à Marcel Mauss5 . La pièce encomiastique tient lieu de présent qui appelle un retour, sous forme de reconnaissance symbolique, de relais institutionnels, voire de pension que finira effectivement par recevoir la poétesse sans doute en 1693, avant que sa fille bénéficie à  son tour des largesses royales (400, 600 puis 900 livres en 1714).
    • Dans le droit fil de la tradition horacienne de l’exegi monumentum, la pièce encomiastique est aussi une épreuve de virtuosité et un défi littéraire. D’une part, Deshoulières manifeste qu’elle est capable de maîtriser le grand style là où il est requis : l’Ode au Roy (1685, p. 155) adopte une architecture conforme au schéma traditionnel de l’ode, avec ses dizains d’alexandrins terminés par un octosyllabe, transposition française de la tradition pindarique. D’autre part, elle thématise elle-même l’enjeu de sa « gloire », qu’elle ne veut pas sacrifier à l’objet qu’elle prétend célébrer : « n’immolons point ma gloire à celle de LOUIS » (p. 155). La réticence inaugurale est paradoxale, et ne s’explique que par la spécificité d’un destinataire exceptionnel. La grandeur monarchique risque en effet de mettre en péril la gloire personnelle de l’autrice incapable de célébrer le roi, non par impuissance poétique, mais parce que le monarque excède toute louange et qu’Apollon lui-même n’y serait pas parvenu. Après de nombreux essais infructueux (« Pour t’immortaliser, j’ay voulu mille fois / Te chanter couronné de Lauriers et d’Olive »), la poétesse constate son incapacité : « mille fois ma Lyre a langui sous mes doigts ». Face à cette difficulté presque insurmontable (« la lenteur à parler »), il importe à la poétesse de ne pas perdre le souci de sa « gloire » au cours de son entreprise : « La poésie encomiastique servirait-elle moins à la gloire du prince qu’à celle de l’écrivain ? », s’interroge Schröder dans « La place du roi » (art. cit.) et assurément on peut répondre par la positive. L’éloge est en tout cas une double scène, où la célébration du roi se trouve inséparable de celle de la poétesse elle-même, l’un et l’autre partageant légitimement, mais chacun dans son ordre, le même désir de gloire. Le panégyrique ne pourra débuter que lorsque l’autrice sera en mesure d’affirmer sa maîtrise technique et sa propre souveraineté dans le champ qui la concerne, celui de l’énonciation poétique, et que, sortie « d’erreur », elle se découvrira finalement propre à chanter les « miracles nouveaux » du prince. En articulant « j’ai voulu t’immortaliser » / « ma lyre a languy » / « n’immolons point ma gloire », l’ode performe la louange tout en préservant la dignité de l’autrice ; elle exhibe la contrainte encomiastique et la recompose à son profit, fournissant ainsi la preuve qu’on peut chanter Louis sans s’y dissoudre.
    • À ces trois raisons, on peut en ajouter une quatrième : la plasticité générique de Deshoulières, qui se propose de manifester son talent dans tous les genres, sans en exclure les grands comme l’ode. Il lui importe de montrer que l’encomiastique figure parmi ses compétences autant que parmi ses obligations. De la pastorale à la satire, du badin à l’élévation, le roi n’est jamais oublié : c’est sur lui que culmine la Ballade sur l’expédition d’Alger, adressée à Pointis, et terminée par un envoi servant de démonstration de la supériorité de Louis XIV sur Charles Quint.

    Peuples d’Alger, franchement dites-moi,
    De Charles Quint que mit en désarroi
    Votre valeur aussi bien que l’orage,
    Ou de LOUIS qui sait vous corriger.
    Quel est plus grand, plus vaillant, et plus sage ? (p. 205)

    L’éloge royal n’est donc ni accidentel ni parasitaire : il relève des usages de ruelle aussi bien que des attentes du Mercure. Il constitue la face publique d’une poésie de sociabilité qui ne saurait rester prisonnière de l’enceinte privée des salons parisiens.

    Les enjeux et les nécessités de ce cadre encomiastique rendront pus sensibles la façon dont certaines de ces pièces plient malgré tout la louange à une axiologie personnelle liée à ses idéaux épicuriens (la basse continue de la paix, de la mesure, du repos et de la tendresse) au risque de déplacer l’héroïsme attendu.

    « Quel en serait pour vous l’utilité ? » Vanité de l’éloge royal

    Les pièces d’éloge chez Deshoulières ne sont pas univoques. Elles portent en elles des procédés qui, tout en remplissant la commande panégyrique, conduisent le lecteur à en éprouver la précarité, parfois jusqu’à l’auto-dissipation du geste encomiastique au sens où l’entendait Stanley Fish lorsqu’il parlait de « self-consuming artifacts ».

    Dans son ouvrage6 , Fish décrit des textes (surtout religieux et moraux du XVIIᵉ siècle) qui organisent l’expérience du lecteur en deux temps :

    • ils mettent en place une rhétorique de l’assurance (fondée sur la démonstration, la pertinence des exemples, l’usage d’un grand style visant à l’élévation) qui paraît fonder l’autorité du discours ;
    • puis (mais en réalité en même temps), ils sapent méthodiquement cette assurance, exposent l’insuffisance des moyens rhétoriques, et renvoient le lecteur hors du texte, vers une pratique, une expérience, une éthique, ou une foi. L’artefact « se consomme lui-même » en tant qu’autorité, il réussit en échouant à être la fin ultime ; sa prouesse est de défaire ce qu’il vient d’installer et de convertir l’adhésion en lucidité.

    Un artefact qui s’autoconsomme (« self-consuming artifact ») prend tout son sens lorsqu’il échoue, lorsqu’il détourne l’attention de lui-même vers quelque chose que sa forme ne peut saisir. Si ce n’est pas de l’anti-art, c’est certainement de l’anti-art pour l’art, car il s’intéresse moins à la création de meilleurs poèmes qu’à la création de meilleures personnes. (p. 4).

    Cette nature auto-destructive caractérise selon Fish les grandes oeuvres (il prend en particulier pour exemple Bunyans et les « poètes métaphysiques »). Techniquement, cette auto-destruction s’appuie sur plusieurs procédés : réticences, recusationes, concessions, exhibition de la machinerie rhétorique, clausules inattendues, etc., non dans le but de ruiner le sens mais en vue d’inviter le lecteur à échapper aux prestiges parfaits d’une éloquence trop lisse. Or, on trouve chez Deshoulières différentes stratégies destinées à neutraliser la louange royale, susceptibles d’être éclairées par l’approche de Fish.

    L’Epître sur le voyage du roi en Flandre : le chant inutile.

    Ce détricotage de l’éloge par touches et renversements discrets, qui surtout ne doivent pas compromettre la rhétorique encomiastique et les attendus du genre, est particulièrement perceptible dans « l’Epître au roi sur son voyage de Flandre » (1684), p. 109. L’occasion en est fournie par la guerre des Réunions (1683-1684), avec des opérations en Flandre (en particulier à Courtrai) et surtout la prise de Luxembourg. L’épître paraît au Mercure galant de mai 1684, « sur son voyage de Flandre, pour le siège de Luxembourg ». La séquence militaire se clôt par un accord provisoire, la trêve de Ratisbonne (15 et 20 août 1684), censée entériner pour vingt ans les « réunions » (comprendre: « annexions ») françaises reconnues par l’Empire et l’Espagne (en réalité un conflit de grande ampleur se déclenchera dès 1688).

    Le poème déploie une rhétorique de la recusatio : il explique pourquoi chanter Louis XIV est inutile, l’éloge ne pouvant servir à un roi déjà suprêmement grand, tout en accomplissant, dans et par cette récusation. Dès l’attaque, la voix poétique prescrit le repos, valeur à la fois galante et épicurienne : « Pourquoi chercher une nouvelle gloire ?… » (v. 1-4) et, surtout, interroge l’intérêt possible de l’éloge pour le roi, et donc, selon la logique du potlatch, la créance dont la poétesse pourrait se prévaloir sur le roi devenu son débiteur par la grâce de son chant  : « À vous chanter nos voix sont toujours prêtes ; / Mais… quelle en serait pour vous l’utilité ? » (v. 12-19). En écho plaisant à Boileau (il considérait dans L’Art poétique que « le vrai peut quelque fois n’être pas vraisemblable » et recommandait dans ce cas de s’en tenir à la vraisemblance), Deshoulières feint d’être impuissante à rendre  crédibles les exploits du roi. Elle paraphrase le vers fameux de son adversaire : « Lorsque le vrai paraît peu vraisemblable, / Il n’a sur nous que peu d’autorité. » (v. 20-21) ; elle en profite pour glisser une pique à l’égard des « conquérants », dont la valeur  serait suspecte (« on les a crus servilement flattés », v. 23-25) si la grandeur de Louis ne les avait pas rendus vraisemblables, tout en les effaçant du même coup. Mais comme la grandeur de Louis est insurpassable, les éloges qu’on lui adresse aujourd’hui resteront inutiles et vains. Deshoulières anticipe ici les arguments déployés par Perrault dans Le Siècle de Louis le Grand, et qui déclencheront la Querelle des Anciens et des Modernes en janvier 1687 : Louis surpasse César, Alexandre ou Auguste, « ces conquérants qu’eurent Rome et la Grèce », en vertu d’un principe de progrès qui trouve avec Louis XIV son terme7 . Deshoulières, avant même que cette thèse soit nettement formulée, en tire des conséquences à la fois subtiles, plaisantes et peut-être secrètement subversives : seul le surgissement d’un super-héros servirait à rendre crédibles les pièces encomiastiques en l’honneur de Louis, mais il ne s’en trouvera jamais. L’éloge ne prouve donc rien pour un tel roi, dont la personne restera pour toujours seul critère et index sui de sa propre grandeur (« Un tel secours chez la Race future / Sera pour vous un secours impuissant », v. 32-33). On reconnaît dans cette attitude inattendue la méfiance structurelle de Deshoulières envers la flatterie, héritée des moralistes aussi bien que de Lucrèce : « Quel poison pour l’esprit sont les fausses louanges : / Heureux qui ne croit point à de flatteurs discours ! » (p. 198)8 . Mais la pointe, si on la prend au sérieux, va loin : les exploits proprement incroyables du roi invalident les termes du contrat qui, depuis Pindare et Horace, lie le prince et le poète. La louange est impuissante, et quand bien même quelque poète parviendrait à l’énoncer (on reconnait l’argumentation a contrario), elle compterait pour rien dans la célébration de la gloire du roi. Le pacte millénaire s’enraye, du fait même de la spécificité exceptionnelle du plus grand roi du monde, rendant simultanément inutiles et les conquêtes royales, et la poésie censée chanter le nom du roi.

    Ne nous méprenons pas sur l’importance de ce jeu, dis/simulé sous le sourire léger et l’allure de bagatelle. A coups de pointes badines et de paradoxes de salon, Deshoulières invalide en quelques vers toute l’abondante lyrique thuriféraire adressée à Louis XIV au cours de son règne, sous prétexte de mieux célébrer sa supériorité absolue sur tous les rois de l’Histoire. La poétesse manifeste, sous couleur de badiner comme toujours, une bonne dose d’audace désinvolte.

    Certes, selon la rhétorique classique de la recusatio, l’autrice embraye sur ce qu’elle était censée taire (« vos lois », « vos rapides conquêtes », « votre esprit », p. 109), renchérissant sur l’ineffable et l’incroyable. La thèse « d’inutilité » peut d’abord se percevoir comme un hommage dans les règles. Mais la fin du texte, qui propose sérieusement un appel à la paix, invite à une relecture a posteriori de la prétérition et des précautions oratoires inaugurales. Au fond, l’affirmation de la vanité de l’hommage n’est-elle pas plus sérieuse qu’il n’y paraît ?

    N’allez donc plus exposer une vie
    D’où le bonheur de l’Univers dépend.
    Voyez la Paix de tous les biens suivie,
    Qui dans les bras des Plaisirs vous attend. (p. 110)

    La dernière partie du poème en réoriente la finalité : puisque chanter ne sert à rien, la parole poétique s’autorise d’une autre utilité, celle de conseiller le prince. Le genre délibératif se substitue à l’épidictique : « N’allez donc plus exposer une vie / D’où le bonheur de l’Univers dépend » (v. 39-40). Et la pointe : « Vous pouvez vaincre ici sans être armé » (v. 45-47). L’éloge se fait miroir du prince afin de le détourner de ses tentations belliqueuses : la poétesse propose de substituer à la gloire guerrière le prestige de la paix. Cette logique concorde avec la posture de Deshoulières contre la « frivole gloire » (p. 132) posthume et en faveur d’un bénéfice au présent. Au vers 70, un coup de théâtre paraît rétablir les principes ordinaires de la lyrique thuriféraire : « Mais j’entends la Victoire / Qui vous appelle à des Exploits nouveaux ». Avec cette relance triomphale, la poétesse entonne à nouveau le chant épinicique, la théâtre change, la scénographie défait le conseil pacifique en relançant le récit martial et la prophétie des succès (v. 75 sqq.). Dans les derniers vers (« Je vois l’Espagne »…), le poème se reconfigure, au cours d’une ultime métamorphose, en vaticination panégyrique sous la pression de la Victoire. Entre-temps, la comparaison jupitérienne (« le Maître du Tonnerre « , v. 60-69) mythifie la double grandeur du Roi (souverain de guerre et porteur de paix), en une concordia discors dont Génetiot fait une clef de la poétique du loisir mondain, et qu’au demeurant la poétesse avait proclamé au seuil de son recueil : elle écrit « et pour, et contre » (p. 102), selon un principe d’oscillation qui ne procède pas du caprice mais répond à une intention profonde. Dans « l’hyper-genre » de la conversation, en effet, l’on vise l’équilibre entre pôles (sérieux/badin, héroïque/satirique, etc.), seul à même d’accomplir une harmonie fondée sur la coïncidence des contraires. Le poème ne se contredit donc pas. En réalité, il met en scène l’impossible position de l’encomiastique : dissuader la gloire tout en célébrant un monarque dont la destinée grandiose est, par nature poétique, irrésistible.  Deshoulières tient ici ensemble conseil de paix et relance héroïque, « ambivalence symétrique » de la louange en régime galant. En expliquant pourquoi chanter est inutile, l’’Épître » prouve malgré tout sa puissance propre : elle conseille, elle dramatise, elle magnifie, et c’est précisément ainsi qu’elle se consume en accomplissant l’hommage qu’elle conteste — « self-consuming artifact« . Au demeurant, ce jeu répond à une éthique récurrente chez Deshoulières : se défier de la gloire symbolique et des « faux éloges », lui préférer l’eudémonie présente, et tenir l’énonciation poétique pour suspecte dès qu’elle prétend authentifier la grandeur.

    *

    S’il est permis d’ajouter quelques considérations contextuelles ou historicistes, or, le moins qu’on puisse dire est que ces vers, dont le bellicisme est fort tempéré, tombent à contre-temps. En mai 1684, en effet, la guerre des réunions est à son climax, et la France a décidé de mettre une pression maximale sur ses adversaires. La flotte française bombarde sans ménagement le port de Gênes, Luxembourg est assiégée (la ville sera prise un mois plus tard sous les yeux du roi et de Vauban). Au même moment, l’armée de terre pénètre très avant dans les Pays-Bas espagnols et menace les Provinces-Unies. Cette démonstration de force en cours a pour objectif de briser l’alliance entre la Hollande et les Habsbourg. Autant dire que l’appel à la paix composé par Deshoulières est mal venu, et qu’un esprit malveillant pourrait y voir l’expression d’un défaitisme du plus mauvais aloi. Les raisons en sont sans doute moins politiques qu’éthiques : en l’absence d’opposition structurée à la politique louis-quatorzienne à cette date, l’épître de Deshoulières ne saurait être interprétée comme une marque d’opposition, mais plutôt comme la version mondaine et prudente d’un parti de la paix inexistant autrement qu’à titre d’individus discrets et dispersés. De telles réserves privées nuancent sans le compromettre l’enjeu réel de l’éloge9 .

    « Self-consuming artifact » en pastel, l’éloge ne se sape pas complètement lui-même. Bien plutôt, il met en scène l’impossible position de l’encomiastique : dissuader la gloire tout en célébrant un souverain dont la destinée est, par nature poétique, la gloire militaire.

    Le repli pastoral qui détourne de l’encomium. Dans l’ « Imitation de la première ode d’Horace » adressée à Colbert (p. 103), le « je » se redéfinit moins comme héraut public que comme chanteuse retirée, « Seule au bord des ruisseaux ». Ce profil pastoral et privé vient border la louange publique d’une poétique de la retraite, modifiant le régime de l’éloge de l’intérieur : la louange n’est pas refusée, mais compensée par une poétique de l’entre-deux, entre Mars et Vénus, et hantée par un idéal anti-héroïque de la douceur pastorale, aux antipodes de la monumentalisation glorieuse que supposent les panégyriques d’apparat (le chant des rossignols, les bois, les plaintes amoureuses). Comme l’a montré Volker Schröder, la génétique du poème confirme ce choix délibéré de l’humilité et le refus des hauteurs sublime : une leçon manuscrite qui se terminait à la manière horatienne par la promesse d’immortalité poétique (« L’immortalité que promet / La Montagne au double sommet »), se trouve remplacée dans la version imprimée par une chute délibérément banale et pauvre , « Quel sort plus glorieux pour moi ? » (p. 106). Deshoulières rature ainsi, au dernier moment, le credo épique qui ferait de l’ode un « monument plus durable que l’airain » : l’encomium certes s’exécute, mais l’auto-glorification s’y consume, conformément aux leçons désenchantées des « Réflexions morales ». C’est ainsi la récompense attendue pour le poète, l’immortalité, que l’autrice récuse en refusant les aspirations sublimes.10 . Si Deshoulières ne renonce pas aux formes nobles susceptibles de légitimer sa pratique poétique, elle travaille à en alléger le ton, voire à les fissurer pour faire entendre sa voix personnelle, et en refusant toujours tout excès d’emphase.

    La supériorité de la paix sur la guerre. Deshoulières célèbre évidemment les valeurs martiales du « roi de guerre »11 . Mais la poétesse ne donne jamais le dernier mot aux qualités militaires : elle leur préfère la paix, plus conforme à son idéal pacifiste d’épicurisme tempéré12 . Si les victoires du roi sont aussi dignes d’être louées, c’est pour la seule raison qu’elles préludent à la paix retrouvée (p. 257) :

    Fille du Ciel, aimable Paix,
    Vous qui de tous les biens êtes toujours suivie,
    Vous que l’aveugle erreur et la jalouse envie
    Ont voulu d’ici-bas exiler pour jamais :
    LOUIS est triomphant sur la terre et sur l’onde,
    Ses nombreux Ennemis sont confus, sont défaits,
    Il va vous redonner au monde.

    En réalité le paradoxe est très concerté. Intitulées « Stances irrégulières sur les Victoires du Roi », les strophes ne s’adressent pourtant pas d’abord au Roi ni à la Victoire, mais à la Paix ; et l’assertion qui suit oriente tout l’éloge : les victoires n’ont de valeur qu’en tant qu’elles « [v]ous redonner[ont] au monde » (le pronom « vous  » vise la Paix) . La logique téléologique est explicite (« LOUIS est triomphant […] Il va vous redonner au monde » ; « La Paix devancera le retour des Zéphyrs »). La priorité poétique et axiologique est accordée à la restauration du repos public, érigée en bien supérieur à l’éclat des armes. Le chant de la victoire se trouve ainsi contrebalancé par l’expression des vertus pastorales et épicuriennes. La clausule du vers 30 confirme le déplacement : « le triomphe […] s’achève / Par le retour de vos douceurs » ; « ici la même main qui terrasse, relève » : la clémence et la magnanimité valent plus que l’écrasement spectaculaire des vaincus, estime Deshoulières pour qui la victoire intérieure du roi sur ses passions l’emporte sur les succès militaires. Il est particulièrement inattendu que la figure du souverain soit infléchie au point de remettre en cause la quête aristocratique de la gloire : « Entre les bras de la Victoire […] pour n’écouter que votre voix, / [il] impose silence à sa gloire ». Louis  ici représenté préfère le bien de la Paix au bruit de sa propre renommée, renversant les codes du panégyrisme belliqueux et de la lyrique encomiastique.

    Le titre promettait un trophée, mais le poème livre une finalité : la Paix. L’encomium des « Victoires » sert d’alibi à un éloge épicurien et pastoral du repos civil, préférant la douceur d’un État pacificateur au culte sublime de la foudre héroïque, des cimes et des aigles. L’oxymore qui ouvrait le poème était donc programmatique : Deshoulières célébrait la guerre pour en réalité chanter la paix, qui revient par ailleurs comme un leitmotiv dans tout le recueil. Lorsque, pendant la guerre de Neuf ans, la paix a disparu, la poétesse l’a dépeint comme « une belle exilée » dont on attend impatiemment le retour (p. 325, et cf. p. 257, même image). Deshoulières, en apparence, célèbre le « roi de guerre » cher à Joël Cornette, alors qu’en réalité la guerre et les victoires ne possèdent pas de valeur en elles-mêmes, mais seulement au regard de la paix qu’elles rendront possible, et qui est seule désirable, selon les principes d’une axiologie assez peu héroïque qui rappelle que nous sommes à l’époque de « la démolition du héros »13 .

    Dans l’ode « Aux Muses, sur la paix de Nimègue » (p. 450, hors-programme), l’allégorie inaugurale met à nu le sens du triomphe : La Paix descend du Ciel sur le char des « Arts et des Plaisirs », « La Paix devancera le retour des Zéphirs », Louis va rendre « A l’aigle le repos, les précieux loisirs ». L’imaginaire sublime de la Victoire (un char triomphal, et l’aigle impérial) est retourné : le char n’est plus militaire mais artistique, et l’emblème impérial ne reçoit pas des lauriers mais « le repos » et « les précieux loisirs ». Le lexique (Zéphirs, Plaisirs, Loisirs) fait glisser le registre héroïque vers une pastorale de civilisation : la grandeur politique est réévaluée à l’aune des biens privés et communs (temps, sécurité, culture) plutôt que de la seule gloire. Deshoulières préfère le héros civilisateur et garant de l’otium literatum au guerrier conquérant.

    L’attaque contre l’idéologie de la gloire et la poétique de l’éloge est encore plus frontale dans « L’Epître à la goutte » (p. 308) où la douloureuse affection est saluée parce qu’elle peut faire obstacle à l’impétuosité belliqueuse du souverain. La pièce constitue un bel exemple de pseudo-encomium, « éloge paradoxal » dont Patrick Dandrey a retracé l’histoire depuis Gorgias14 . Le genre constitue certes d’abord une démonstration de virtuosité argumentative et de savoir-faire stylistique, la goutte étant un mal aussi handicapant que douloureux. Mais par-delà le goût de la surprise et l’élégance du sophisme, on lit ici sous la plume de Deshoulières un propos bien plus sérieux et foncièrement anti-épique : l’hostilité aux guerres incessantes menées par le roi, mises au compte d’une « affreuse avidité de gloire » condamnée ici sans ambages. La formule rappelle l’auri sacra fames virgilienne15 .  Deshoulières établit le même diagnostic de passions effrénées que le poète de l’Enéide, inverse comme Virgile la charge sacrée associée à la gloire, qui devient ici « affreuse » à défaut d’être maudite (sacer), mais déplace la critique sur l’avidité morale, tout aussi aliénante au demeurant que l’avidité matérielle, et contradictoire avec l’éthique mesurée que professe l’autrice épicurienne. L’idéal gassendiste sous-tend le sujet même du poème: la recherche effrénée des « plaisirs » excessifs contiennent, explique le philosophe, le principe de leur châtiment, parce qu’ils finissent par susciter des maux ou même des démêlés avec la justice. Il consacre un chapitre à la gourmandise (« gula »), préconisant de satisfaire la faim par « les premiers aliments venus » (« quae ad manum sunt abunde sufficiunt »), si possible végétarienne ou végane (« res inanimae ») ; cette sobriété (« sobrietas ») possède en outre le mérite de coûter peu d’argent (« modis sumptibus »). Le riche gourmand, en revanche, court des risques pour sa santé en poursuivant des mets recherchés et hors de prix16 :

    Il est clair que ce sont les plats riches et copieux qui engendrent, exaspèrent et prolongent les indigestions, les lourdeurs, la goutte, les fièvres et les autres maladies

    Videlicet opiparae uberesque epulae sunt, quae crudidates, gravedines, podagras, febres, morbosque alios gignunt.

    Le début de l’épître à « la goutte » est un démarquage quasi littéral de ce chapitre de Gassendi. La goutte est provoquée par les « plaisirs » déréglés de la table, eux-mêmes permis par les biens que la « richesse » procure, explique Deshoulières. A ce luxe et ces excès, qui contiennent les germes de leur propre punition, s’oppose la sobriété d’une vie véritablement heureuse, sous un « toit rustique », où l’on trouve le bonheur en se contentant de peu.

    La leçon de la poétesse ne se limite pas à des conseils d’hygiène alimentaire, et supporte aisément une transposition : la logique du « toujours plus » qui sous-tend la quête perpétuelle de la gloire se trouve aussi pernicieuse que la gourmandise, et la vaine gloire trouvera aussi en elle-même son propres châtiment. Aussi la poétesse recommande-t-elle au monarque la modération aussi dans ce domaine : la Goutte est admirable, car elle seule a su donner « un frein à sa valeur ». La maladie, conséquence de nos vices, possède néanmoins aussi sa vertu, explique Gassendi, en nous forçant à la modération. La leçon de Deshoulières au roi est directement inspirée par l’éthique du philosophe.

    Même un texte aussi bref et codé que le madrigal « Au Roy » « Louis, que vous imitez bien… » (p. 333) commence par surexposer le topos du roi vengeur et foudroyant pour mieux enchaîner sur une chute pacifiée, sous le signe de la clémente, de la douceur et du pardon. La poétique du madrigal, caractérisée par la brièveté et la pointe, empêche l’épanouissement de l’ode et de sa morale héroïque : le choix du « petit genre » sert ici à neutraliser l’ivresse du bruit et de la fureur et à ramener la grandeur au geste pacificateur et à la mansuétude royale.

    Dans « L’Ode sur l’arrivée du doge de Gênes » (p. 155) au moment où l’on attendrait la surenchère triomphale, l’énonciatrice insiste au contraire sur la clémence royale :

    Ton grand cœur est touché des soupirs qu’elle pousse,
    Tu rendras, je le vois, sa fortune plus douce ;
    Mille fois tes bontés ont borné tes Exploits,
    Tu verrais l’Univers soumis à ta puissance,
    Si depuis vingt moissons, de ta seule clémence
    Tu n’avais écouté la voix. (p. 158)

    Autrement dit : l’illimitation conquérante serait possible, mais le souverain lui oppose volontairement la modération horacienne, qualité morale essentielle pour Deshoulières.Borner l’exploit est un oxymore qui invite le roi, non sans paradoxe à limiter son héroïsme. Dans la prouesse aussi, il faut garder mesure, au nom de la mediocritas en quoi consiste la vraie vertu. Le panégyrique se fait alors apologie du « frein » (cf. plus haut et p. 309) plutôt que de la foudre : la grandeur du roi consiste moins à étendre son empire qu’à savoir s’arrêter, à limiter la force par la miséricorde. La clémence est pleinement vertu royale dans la mesure où elle met une borne à la conquête, et constitue une invitation à éviter tout excès et toute démesure (hybris) à quoi pourrait conduire l’ivresse de la réussite. 

    Si le roi n’est grand qu’en tant qu’il rend possible la paix, et la joie privée, le général n’est admirable que s’il sait revenir aux « douceurs du repos », comme le montre l’épître à Montausier (p. 266). Comme dans l’ode précédemment étudiée, la leçon qui se dégage est une invitation à la mesure : alors que le poète-soldat accomplit victorieusement son devoir militaire, la poétesse lui demande d’arrêter sa course batailleuse effrénée pour  s’adonner au repos et au loisir qu’on imagine lettré (268-269) : « Arrête uns course si belle… ». La poétesse domestique la gloire en la rapportant à des affects privés : « Viens sécher les beaux yeux d’une auguste Princesse », puis requalifie l’événement par les liens personnels et les qualités chères aux habitués des salons : « l’amitié, l’estime, et la reconnaissance […] me font bien mieux sentir […] un succès dont l’éclat rejaillit jusqu’à toi ». La rhétorique héroïque est défléchie vers l’utile et l’aimable (repos, tendresse, reconnaissance) ; on retrouve le lexique pastoral anti-épique auquel nous sommes maintenant habitués (les “Zéphyrs” sont préférés aux « Aquilons »), au sein d’un poème qui, par ses dispositifs d’atténuation, mime la douceur affirmée comme valeur suprême, supérieure à l’ivresse de la victoire et aux trophées. Deshoulières parvient ici à réussir le paradoxe d’un éloge épicurien et d’un panégyrique civil : la victoire n’a de sens que si elle conduit à la douceur et à la paix, non si elle sert de tremplin à une trépidation martiale effrénée dont, à trop tenter le destin, la fin ne serait que trop prévisible, ainsi que le pressent la « princesse » éplorée.

    Le déplacement du panégyrique vers les genres humbles. Quand Deshoulières entre dans la campagne laudative, elle choisit l’idylle (« Pour la naissance de M. le duc de Bourgogne », 1682), forme pastorale liée à ses pièces vedettes (« Les Moutons », « Les Fleurs », « Les Oiseaux »), et non la grande ode guerrière ; ce choix tend à pastoraliser l’éloge, à moduler le registre héroïque, et à l’inscrire dans la continuité de sa plume personnelle. Volker Schröder souligne bien l’enjeu : « comment livrer les louanges obligées tout en conservant sa griffe personnelle ? ». Cette question constitue le cœur paradoxal du projet encomiastique de Deshoulières. D’autres textes témoignent de ce déplacement générique du panégyrique vers le style moyen : « Idylle sur le retour de la santé du Roi » (1686, p. 197) ; « Louis, Églogue » (1687, p. 219). Le simple choix de ces genres impose au panégyrique la métrique de la mesure, du tableau domestiqué et de la sociabilité galante, non celle du foudroiement. Le calendrier de ses pièces royales et ministérielles confirme cette ligne : L’Épître au Roi sur le siège de Luxembourg (1684), L’Ode au Roi sur la venue du doge de Gênes (1685), par exemple, voisinent avec des formes « douces » (idylles et chansons), c’est-à-dire une campagne laudative en mineur au sein de laquelle Deshoulières n’abandonne jamais sa signature. Il est notable, par exemple, que la médiation de Maintenon contribue à l’édulcoration de la scénographie du patronage : Deshoulières intronise « la modeste Maintenon » en « arbitre souveraine / De la gloire où nous aspirons », féminisant par là l’instance laudative, loin du cérémonial martial de Louvois (dont le nom est significativement absent).

    Conclusion

    Si l’on rapproche ces pièces, on voit se dessiner une cohérence :

    • le vocabulaire héroïque (char, lauriers, aigle) est conservé mais subtilement mis en cause par des valeurs « nocturne » comme le « repos », les « loisirs », les « plaisirs » et les « arts » ;
    • la valeur culminante n’est pas l’expansion, l’hypsos et l’hybris mais la limitation, dans une perspective à la fois aristotélicienne, épicurienne et horacienne. Cette limitation se traduit par l’importance accordée à la clémence, au pardon et à la paix ;
    • l’adresse au roi autorise une parole de rappel à l’ordre moral (« N’est-il point las de vaincre ? »), typiquement galante par sa civilité dialogique, mais ferme par sa logique émanant des analyses développées par les moralistes.

    Timidité revendiquée, lenteur à parler, « esprit confus », goût de la solitude  champêtre, aspiration à la paix sont autant de mécanismes qui, au lieu de servir d’embrayeurs aux « transports » lyriques et sublimes, maintiennent l’éloge sous contrôle, dans les bornes d’une mediocritas et d’une juste mesure, entre Mars et Vénus. Les odes de Deshoulières sont donc loin de « renverser tout comme un foudre » : l’ode règne ici sous le signe d’une douceur humaine et de vertus accessibles, non d’un éblouissant hypsos17 . Le poème fait ce qu’on attend de lui tout en montrant, pas à pas, pourquoi il a raison de ne pas en faire trop : c’est précisément ainsi qu’il « se consomme », c’est-à-dire en neutralisant la tentation d’un sublime d’apparat et en réduisant la louange à une esthétique de la modération. Les éloges résonnent certes avec la fonction commémorative traditionnelle, mais en même temps ils « dissonnent », du fait de la stratégie de modestie, du retrait pastoral ou du refus de l’immortalité poétique. C’est ce frottement, organisé par le texte, qui transforme l’éloge en machine critique et défait l’éloge dans le même mouvement qu’il s’élabore, en authentique « self-consuming artifact« .

    Cette contradiction interne qui détermine l’écriture encomiastique de Deshoulières apparaît comme une stratégie subtile, et inattendue au sein des pratiques épidictiques, de la « démolition du héros ». Il semble qu’on ait affaire ici à une « démolition » en demi-teinte   Deshoulières ne se propose pas de nier et contester toute grandeur, mais plutôt d’en opérer la translation de l’univers guerrier vers l’univers de la paix, des arts, et du loisir civil, subordonant le spectaculaire de la gloire à la simplicité d’une eudaimonia moins retentissante et plus privée. Chez Deshoulières, cette translation prend la forme d’une épicurisation du panégyrique : la victoire ne vaut que par les conditions de vie qu’elle restaure. D’où le primat des genres de moyenne hauteur (idylle, églogue, madrigal, stances irrégulières) et des scènes de paix (« zéphyrs », « jardins », « loisirs ») au sein même d’un recueil traversé par la matière royale et guerrière. Deshoulières feint d’additionner des trophées, mais elle déplace constamment le critère d’évaluation de la puissance vers la paix, du fracas vers l’otium, du panache vers le bien-être commun, préférant, pour reprendre les catégories de Philippe Sellier, le « héros civilisateur » au « héros guerrier »

    Apostille : la tentation nocturne

    Cette subversion souterraine à bas bruit du discours épique et héroïque peut, si l’on veut, s’interpréter à la lumière des catégories mise en évidence par Gilbert Durand dans ses Structures anthropologiques de l’imaginaire18 . Selon Durand, l’imaginaire ne se réduit ni à un réservoir d’images ni à une fantaisie accessoire : il obéit à une « logique dynamique » qui organise des constellations symboliques selon deux régimes antinomiques, « diurne » et « nocturne ». Ceux-ci ordonnent, chacun à leur manière, nos systèmes d’images, de symboles et de mythes.

    Le régime diurne correspond à l’expression de l’héroïsme épique. C’est le régime de l’antithèse, du tranchant et de la séparation. Il compose ses images autour des schèmes « diaïrétiques« , c’est-à-dire qui tendent à « couper, sauver, séparer et distinguer » ; le glaive et le flambeaux constituent ses motifs privilégiés. L’imaginaire diurne valorise les sommets, les mouvements ascensionnels, la lumière ; il craint en revanche le mélange, la chute et les ténèbres.

    Le régime nocturne se définit par l’euphémisation des oppositions tranchées qui caractérisaient le schème héroïque, à la faveur de dispositifs agencés de façon à apaiser les angoisses : la nuit cesse d’être redoutable pour se charger de couleurs et se faire confidente, la chute s’édulcore en descente, le gouffre s’adoucit en réceptacle (comme la coupe). L’antithèse brutale cède la place à la fusion, à la proximité et à l’intimité, la hantise du temps qui passe par l’espoir qu’offre le retour cyclique des saisons.

    Or, dans les poèmes encomiastiques de Deshoulières, le régime diurne attendu dans ce type de littérature épidictique se trouve contaminé et subverti par des motifs et des aspirations caractéristiques du régime nocturne.  L’égloque « à Louis » (p. 219) n’installe pas comme décor un champ de bataille, mais dans douceur d’un locus amoenus où chantent des jeunes filles : « Dans les vastes jardins de ce charmant Palais /  Que les Zéphyrs, les Naïades et Flore / Ont résolu de ne quitter jamais, / Iris et Célimène au lever de l’Aurore / Chantaient ainsi LOUIS sous un ombrage épais ». L’ombre, les jardins, la caresse des vents d’ouest, la féminité aquatique et fluide des naïades ou encore le cadre pastoral renvoient à un imaginaire de la miniaturisation, de la douceur sensorielle qu’on peut rattacher au pôle « nocturne » de Durand et qui sert de contrepoint à des pièces plus héroïques, comme la dernière ode de « Mademoiselle Deshoulières » plus ardemment épique et diurne, aspirant à la « dissipation des ténèbres » (p. 252). Il est frappant que le seul texte du recueil qui réponde aux habitudes de l’imaginaire héroïque, stratégiquement placé en fin de volume, ne soit pas signé par Deshoulières mais par sa fille, et ait été prononcé dans le cadre d’un concours qui n’offrait pas la même liberté que le Mercure galant. Des points de mixage plus subtils s’établissent parfois, comme dans « l’Epître à Monseigneur le Dauphin sur la prise de Mons » (p. 298), où le « berceau de fleurs » détonne dans le contexte guerrier du reste du poème. Chez Deshoulières, la louange active volontiers le diurne épique (le roi-héros, la lumière, ou l’élévation structurent les éloges), mais elle est systématiquement relayée par des matrices nocturnes (jardin, eau, temple intime, retour cyclique des saisons, fleurs, berceau, etc.) qui, sans abolir totalement la perspective épidictique, humanisent néanmoins la grandeur et la rendent conviviale. Cette tension, au demeurant bien repérée par Durand pour qui les symboles nocturnes « n’arrivent pas […] à se débarrasser des expressions diurnes », expliquent la ductilité et la civilité de l’éloge des Grands chez Deshoulières.

    Je me permets ici d’attirer votre attention sur deux remarques. La première concerne la tentation d’associer l’imaginaire de la douceur et de la mesure, si propre à Deshoulières, à une écriture « féminine ». Cette approche, sans être absolument intenable, présente un double risque :

    • l’essentialisation d’un pôle féminin associé à la douceur et à la paix, qui a longtemps justifié de fait un assujettisement de la femme au nom de ces prétendues qualités qui lui seraient naturelles ;19 .
    • l’association systématique de ces qualités aux femmes, alors qu’on les trouve chez bien des auteurs masculins, à commencer par Voiture, dont la politesse et la tendresse n’étaient pas incompatible avec la virilité, comme en témoignent les quatre duels auxquels il s’est livré dans sa vie, le dernier ayant été fatal à sa réputation. Du côté des hommes, l’âge galant correspondrait plutôt au développement d’une soft masculinity qui n’entretiendrait pas avec la posture féminine d’opposition tranchée (les qualités de politesse, de retenue, de grâce, de maîtrise des paroles au sein de la conversation seraient des traits partagés et, du côté des hommes, des marqueurs de cette soft masculinity. (Les études sur ces questions sont encore à faire.)

    En réalité, ces phénomènes d’euphémisation, bien davantage que des traits donnés comme naturellement féminins, constituent des choix esthétiques et stratégiques guidés par une éthique épicurienne, par des codes galants et par un positionnement idéologique délibéré du côté des Modernes dans ces années où le monde littéraire français était déchiré par de vives tensions internes.

    1. Volker Schröder, « Le grand nom de Louïs mélé dans mes ouvrages » : La place du roi dans les Poésies de Mme Deshoulières, in Alain Génetiot, Morales du poème à l’âge classique, Classiques Garnier, 2019, p. 95-117. []
    2. « Il n’y a point de Rimes si bizarres & si Burlesques, qu’on ne puisse remplir de quelque chose de grand sur le sujet du Roy », Mercure galant, avril 1685, p. 43, cité par Schröder, ibid., p. 12. []
    3. Marine Roussillon, « Roi danseur, roi guerrier : force et galanterie dans le Divertissement royal », in Laura Naudeix,  Molière à la cour : Les Amants magnifiques en 1670, Presses Universitaires de Rennes, 2020, https://hal.science/hal-01906621v1/document []
    4. « La galanterie était le soft power de la monarchie française » écrivait Claude Habib dans La Revue des deux mondes, février 2018, https://www.revuedesdeuxmondes.fr/claude-habib-galanterie-etait-soft-power-de-monarchie-francaise/ . []
    5. Marcel Mauss, « Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques »,  in Sociologie et Anthropologie, PUF, Quadrige, 1973, p. 149-279 . []
    6. Stanley E. Fish, Self-Consuming Artifacts, The Experience of Seventeenth Century Literature, Berkeley, Los Angeles & London, University of California Press, 1972. []
    7. Seul, parmi les Modernes, Fontenelle défendra la thèse d’un progrès continu des techniques comme des arts. []
    8. Voir Conley, op. cit., qui souligne cette attaque des « discours flatteurs « . []
    9. L’opposition internationale à la politique de Louis XIV est en revanche déjà très ferme. Voir Isaure Boitel, L’image noire de Louis XIV : Provinces-Unies, Angleterre (1668-1715), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2016. []
    10. Ce choix délibéré d’une pauvreté stylistique s’inscrit dans la tradition cicéronienne de la négligence étudiée, mais préfigure aussi, si l’on veut, le travail d’une Annie Ernaux, qui elle aussi épure ses brouillons trop chargées d’images et de références littéraires au fur et à mesure de ses réécritures. Voir l’étude minutieuse de Françoise Simonet-Tenant sur ce point, à propos de L’Evénement, dans « La critique génétique : définition, intérêts, limites », in Génétique, Publications numériques du CEREdI, 2019, https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/603.html. Faut-il voir dans cette rencontre surprenante une spécificité propre à l’écriture féminine ? []
    11. Joël Cornette, Le roi de guerre, op. cit. []
    12. « She praises the king’s extensive warfare, but balances acclaim with the view that praiseworthy warfare aims at “une paix éternelle” [an eternal peace], as she notes in an epistle to the dauphin (Deshoulières 2010, 325) », écrit Nan Gerdes dans « Epicurean Virtues for a Post-Heroic Age? », art. cit., p. 79. []
    13. Paul Bénichou, Morales du Grand Siècle, op. cit.  []
    14. Patrick Dandrey, L’Eloge paradoxal de Gorgias à Molière, Paris, Presses universitaires de France, 1997. []
    15. Enéide, III, 56-57 : « Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra fames« , “ô maudite faim de l’or, jusqu’où ne pousses-tu pas les cœurs des mortels ?” []
    16. Pierre Gassendi, « Ethique », in Les Libertins du XVIIe siècle, op. cit.,  p.  663-664. []
    17. Pour mémoire : la défense boilévien­ne du « beau désordre » de l’ode crée, dans la Querelle, l’horizon rhétorique auquel Deshoulières refuse tacitement de se livrer sans réserve, voir Larry Norman, The Shock of the Ancient, op. cit. []
    18. G. Durand. Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas, 1969. []
    19. Sur le péril de cette identification, voir Joan C. Tronto, Beyond Gender Difference to a Theory of Care, vol. 12, n° 4, « Within and Without : Women, Gender, and Theory », Summer, 1987, p. 644-663 ; Joan W. Scott, « Gender: A Useful Category of Historical Analysis », The American Historical Review, 91/5, 1986, p. 1053-1075. Texte fondateur qui démontre que “le féminin” comme douceur ou soin n’est pas une essence mais une construction historique liée à des rapports de pouvoir ; l’article fournit un argumentaire pour dénaturaliser l’équation “femmes = care/douceur ». []
  • « D’arcs, de médailles, de statues » (p. 340) : vanité du monument

    En démystifiant les fausses vertus héroïques, en prônant la paix et en condamnant l’ambition et les rêves de gloire, Deshoulières affirme une éthique voire une métaphysique, mais dont les conséquences poétiques sont immédiates. Le décapage de la morale héroïque ruine en effet le socle de la poésie de célébration, et c’est ainsi tout un pan de la tradition lyrique que Deshoulières délégitime en attaquant, dans une perspective chez elle nettement épicurienne, les finalités réputées nobles de la poésie thuriféraire : chanter la gloire, assurer l’immortalité à son objet et, par contrecoup, au poète qui le célèbre. Un poète chrétien pourrait donner la pleine mesure de son talent encomiastique en substituant une figure divine au monarques humains, mais quand bien même, elle ne serait « dans le fond pas impie », une poétesse matérialiste n’a pas cette ressource.

    « Exegi monumentum« 

    Parmi les genres poétiques, c’est en particulier la vocation de l’ode que vise la poétesse : l’ode qui, depuis Pindare, assume la charge de la mémoire publique. Dès le temps de la Grèce archaïque, le chant de victoire (« épinicie » ou « chant épinicien ») fixait le nom des vainqueurs et de leurs cités, promettant qu’un kleos, c’est-à-dire une « gloire », survivrait à l’usure du temps : « Ἁ δ᾽ ἀρετὰ κλειναῖς ἀοιδαῖς χρονία τελέθει », littéralement : « la vertu se maintient durable par des chants glorieux », Pythiques, III, v. 202). Autre exemple, dans les Néméennes :

    « Mille objets divers excitent nos désirs ; mais l’athlète vainqueur dans les jeux solennels ne soupire qu’après nos hymnes, qui accompagnent son triomphe et célèbrent sa gloire. Enflamme donc mon génie, ô fille de ce dieu puissant qui règne dans les profondeurs de l’Olympe ! (Pindare, Néméennes, III, trad. Ernest Falconnet)

    Bientôt, cette mission s’est doublée d’une économie proprement poétique où le poète, en offrant l’immortalité aux autres, la conquiert aussi pour lui-même. Horace en a donné la formule canonique (Odes, III, 30) :

    Exegi monumentum aere perennius
    regalique situ pyramidum altius,
    quod non imber edax, non aquilo impotens
    possit diruere aut innumerabilis
    annorum series et fuga temporum.
    Non omnis moriar, multaque pars mei
    vitabit Libitinam
    J’ai élevé un monument plus durable que l’airain, plus haut que les royales pyramides, que ni la pluie qui ronge, ni l’Aquilon ne pourront détruire, ni l’innombrable suite des années, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier, et une grande part de moi-même évitera la Déesse funèbre.

    Non omnis moriar : le motif sera largement repris par la Renaissance française. Ainsi Ronsard transpose-t-il dans sa langue l’exegi monumentum, certain d’accéder par ses odes à l’immortalité :

    Tousjours, tousjours, sans que jamais je meure,
    Je voleray tout vif par l’univers,
    Eternisant les champs où je demeure,
    De mes lauriers fatalement couvers, (Ode « A sa Muse », 1587)

    Un peu plus tard, Malherbe se flattera d’offrir à son souverain un monument inaltérable : « Ce que Malherbe écrit dure éternellement », clausule qui traduit cette conviction que le poème est un instrument de durée pour les rois, à qui il offre à la foix un tombeau et un trophée1 .

    Qu’avec une valeur à nulle autre seconde,
    Et qui seule est fatale à nostre guérison,
    Votre courage, meur en sa verte saison,
    Nous ait acquis la paix sur la terre et sur l’onde ;

    Que l’hydre de la France, en revoltes feconde,
    Par vous soit du tout morte ou n’ait plus de poison,
    Certes, c’est un bon-heur dont la juste raison
    Promet à vostre front la couronne du monde.

    Mais qu’en de si beaux faits vous m’ayez pour témoin,
    Cognoissez-le, mon Roy, c’est le comble du soin
    Que de vous obliger ont eu les Destinées.

    Tous vous savent louer, mais non également ;
    Les ouvrages communs vivent quelques années.
    Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

    « Les grands crimes immortalisent » : Les « Réflexions morales » comme tombeau des tombeaux

    Les « Réflexions morales » (p. 339) commencent par mimer le programme de la célébration poétique pour mieux le retourner. L’ekphrasis du portrait par la « savante Chéron »2 réactive d’abord les lieux communs de la gloire posthume (« plaire et durer toujours », « la race future connaîtra »). Le portrait de la célèbre peintre offrira à la poétesse l’immortalité rêvée, en une image idéalisée débarrassée des traces de sa maladie. De peintre à poète, il n’y a pas loin, en vertu de l’adage horatien d’une équivalence entre ces deux arts (« ut pictura poesis« , Art poétique, v. 361) : en chantant le pouvoir du pinceau de Chéron, c’est aussi la puissance de sa propre plume dont elle paraît faire ici l’éloge, mais pour l’interrompre aussitôt formulé.

    Au bout de quelques vers en effet, l’élan s’arrête, l’auto-célébration de l’art se heurte à une brutale désillusion (« Fol orgueil ! »), fondée sur un constat anthropologique, l’universalité d’un narcissisme qui nous aveugle (« L’amour-propre est toujours le plus fort », p. 340). Deshoulières semble ici retrouver les accents des moralistes, dont la dénonciation de l’amour de soi était le leitmotiv : nous en avons parlé dans le billet précédent. Ce que l’ode érige depuis toujours en fin dernière, la transmission d’un nom destiné à traverser les âges, se trouve requalifié en « agréable erreur » de l’amour-propre : vouloir se soustraire à la mort en laissant de soi un bruit chez les vivants. Le renversement est double.

    • D’une part, la poète substitue au futur chimérique de la gloire le seul bien réellement désirable, le présent du vivre (« nous perdons le présent, ce temps si précieux, le seul bien qui nous appartienne »).
    • D’autre part, elle exhibe la machinerie matérielle de la mémoire par une litanie dépoétisante (« Obélisques, Portraits, Arcs, Médailles, Statues, Villes, Tombeaux, Temples, Palais ») : sous l’auréole de l’éternité, de tels monuments ne sont que des dispositifs d’orgueil, d’argent, et d’ordre, de simples objets, blocs de marbre vidés de sens et de substance.

    Plus profondément, la fonction morale de la mémoire est neutralisée. Le « Temple de Mémoire » enregistre indifféremment Pénélope et Médée, Titus et Néron : aux yeux de la postérité, « Les grands crimes immortalisent / Autant que les grandes vertus ». L’exemplarité de l’ode, dont la mission était de magnifier les vertus et, en négatif, de condamner les vices, échoue dans sa mission. Même la concession équitable (« ces espérances ont parfois servi de frein aux passions »), plus ou moins inspirée de La Cité de Dieu ( « Verum tamen qui libidines turpiores fide pietatis impetrato Spiritu sancto et amore intellegibilis pulchritudinis non refrenant, melius saltem cupiditate humanae laudis et gloriae non quidem iam sancti, sed minus turpes sunt« , « Et cependant, quand on n’a pas reçu du Saint-Esprit la grâce de surmonter les passions honteuses par la foi, la piété et l’amour de la beauté intelligible, mieux vaut encore les vaincre par un désir de gloire purement humain que de s’y abandonner ; car si ce désir ne rend pas l’homme saint, il l’empêche de devenir infâme. », Augustin d’Hippone, La Cité de Dieu, livre V, chapitre XIII. )) est aussitôt contrebalancée par l’énumération des forfaits enfantés par le désir d’une gloire immarcescible :

    Combien d’impostures, De Sacrilèges, d’attentats,
    D’erreurs, de cruautés, de guerres, de parjures,
    A produit le désir d’être après le trépas
    L’entretien des races futures !

    Alors qu’Horace se promettait de « ne pas mourir tout entier » (ou lorsque Ronsard  espérait ne pas mourir du tout), ici au contraire, la contre-scène infernale (sur les bords du Cocyte, « on n’entend rien ») ôte à la gloire son sujet. La renommée ne réjouit pas les morts, elle n’enrichit que des « indignes neveux » et des « discours pompeux » ou pompiers. La soif d’une gloire creuse acquise post mortem se révèle en réalité asservissement voire addiction ici et maintenant : dès à présent, elle « dévor[e] les cœurs » et dissipe le seul capital légitime, le temps vécu. La leçon est ici très évidemment orientée par l’héritage de Lucrèce, comme l’a montré Gerdes : la « dés-immortalisation » de la poésie chez Deshoulières n’est pas un simple mot d’humeur, c’est la conséquence directe d’un épicurisme tempéré, qui tolère le bien-fondé d’une gloire limitée, mais refuse sa transmutation en mythe posthume. Le souci du « repos », forme mondaine de l’ataraxie du sage épicurien, invite à une humilité qui détourne de la poursuite de la gloire : c’est le cœur de la démonstration de Nan Gerdes consacrée précisément aux vertus « post-héroïques » chères à Deshoulières3 .

    Reste un dernier point, une porte étroite mais décisive : si la poétesse refuse la commémoration monumentale, elle accepte en revanche la mémoire affective et le souvenir de l’amicitias, autre vertu épicurienne, « regrettés par nos amis »4 . Ce qui demeure, ce n’est pas le « bronze » ou le « marbre » (p. 308), c’est le lien. La fin, d’une ironie lucide, scelle la leçon : la voix se surprend contaminée par la même vanité qu’elle censure (« Moi qui la condamne [la vanité] ait peine à m’en défendre… Ce portrait… me remplit malgré moi de la flatteuse attente »). Cet aveu n’invalide pas le propos ; il l’authentifie et en prouve l’universalité, car personne n’y échappe, et l’on retrouve, ici encore, la leçon des moralistes craignant d’être aveugles aux maux qu’ils dénoncent chez les autres. À la liturgie héroïque du « monument plus durable que l’airain », le poème oppose une éthique de la tempérance, qui privilégie le goût du présent, manifeste une retenue sceptique devant les fictions de l’éternité, et porte le soupçon sur l’économie des signes de gloire. Ainsi, l’ode commémorative se trouve sapée sans éclat polémique : par dessillement, selon une méthode chère à ceux qu’on appelle « les moralistes », et pratiquée avec brio par La Rochefoucauld. Le chant ne promet plus de sauver le nom du naufrage ; il apprend, si l’on ose ici paraphraser un slogan de Mai 68, à ne pas perdre sa vie à vouloir la sauver. Au lieu de la montée sublime promise par l’ode, la pièce reconduit à une sagesse du présent, l’ « utile » du vivre-bien contre l’inquiétude d’un futur chimérique.

    Les « Réflexions morales » ne laissent pas de détonner dans une œuvre qui comporte un fil encomiastique si fort. L’ouvrage charrie bien des textes de célébration et de circonstance : épîtres et odes au Roi, idylles dynastiques (par exemple sur la naissance du duc de Bourgogne), pièces sur la santé ou les victoires de Louis, etc., autant de lieux attendus de mémoire publique et d’élévation des « grands ». Deshoulières affiche même une posture double qui assume l’alternance du registre officiel et du loisir galant : « Seule au bord des ruisseaux je chante sur ma lyre, / Ou le Dieu des Guerriers, ou le Dieu des Amans ». Or, les « Réflexions morales » viennent miner de l’intérieur la téléologie traditionnelle du grand lyrisme, qui tend à commémorer, à faire durer, à immortaliser. L’effet de résonance voire de dissonance dans le volume est net. Les poèmes de louange demeurent (et participent à la construction d’une persona d’autrice capable d’occuper l’espace de l’éloge officiel), mais ils sont les textes les moins appréciés des recueils, et surtout des pièces à lire sous le contre-jour d’une poétique de la mesure qui en assèche l’héroïsme rhétorique. La même poète qui peut chanter le Dieu des Guerriers s’emploie ailleurs à dégonfler la fiction d’immortalité : la commémoration n’est plus un absolu, mais un usage social soumis à l’épreuve du vrai, du vraisemblable et du présent vécu. D’où un clair-obscur de lecture : les morceaux d’apparat fonctionnent, dans notre édition, comme un plan lumineux que les « Réflexions morales  » viennent traverser d’un contre-rayon sceptique, rappelant que la gloire est simultanément moyen de police des mœurs et mirage passionnel, dans une perspective paradoxalement fidèle à la fois aux leçons de l’épicurisme et du sévère christianisme augustinien. On comprend mieux, enfin, que cet effet dépende aussi de la mise en recueil et de l’architecture de notre édition : l’ordonnance voulue en 1688 a été reprise puis troublée dans les éditions postérieures, la partie encomiastique s’insérant désormais dans un ensemble où les textes de sagesse et de loisir rééquilibrent, voire déjouent, l’attente d’un grand lyrisme de célébration. Autrement dit : l’effet produit par la mise en recueil expose la machine de la gloire, et la débraye dans le même mouvement.

    1. « Au Roy [Louis XIII] », 1624, in Œuvres poétiques, texte établi par Prosper Blanchemain, E. Flammarion, Librairie des Bibliophiles, 1897, p. 242. []
    2. Élisabeth-Sophie Chéron (1648-1711) était une artiste peintre, mais aussi poétesse et traductrice, membre de l’Académie royale de peinture depuis 1672, p. . []
    3. Voir Nan Gerdes, « Epicurean Virtues for a Post-Heroic Age ? Tracing the Critique of Heroism in Antoinette Deshoulières’ Poetry and Drama », in C. Franzén, & J. Vernqvist (Eds.), Body, Gender, Senses : Subversive Expressions in Early Modern Art and Literature, De Gruyter, 2024, p. 77-98, https://doi.org/10.1515/9783110799330005 []
    4. « Ὧν ἡ σοφία παρασκευάζεται εἰς τὴν τοῦ ὅλου βίου μακαριότητα, πολὺ μέγιστόν ἐστιν ἡ τῆς φιλίας κτῆσις », « maxime principale » rapportée par Diogène Laërce, livre X sur Epicure : « De tout ce que la sagesse nous procure pour le bonheur de la vie entière, le plus grand bien est la possession de l’amitié ». []
  • Démolition (épicurienne) du héros

    Deshoulières n’a certes pas le monopole des attaques contre l’honneur, l’héroïsme et les vertus guerrières. La seconde moitié du XVIIe siècle est marquée par un recul de la morale aristocratique : après l’échec de la Fronde (1648-1652), le roi se réserve désormais pour lui-même toute la gloire, aussi le désenchantement gagne-t-il la noblesse. De nouveaux idéaux moraux se substituent au modèle du soldat courageux : au chevalier se substitue un nouveau type, l’honnête homme. Le panache guerrier et chevaleresque d’un Rodrigue cède la place aux qualités de mesure, de discrétion, et de modestie. Philippe Sellier écrit1 :

    À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle s’est développée une critique corrosive de la conception traditionnelle de l’héroïsme. En France, un Pascal et un La Rochefoucauld participent à cette « démolition du héros »2 . Le tournant le plus net est pris avec Les Aventures de Télémaque (1699), où Fénelon – un archevêque –, tout en maintenant les exploits classiques (lutte contre le monstre, combats singuliers), fustige les héros épris de violence comme des « fléaux du genre humain » ; l’idéal devient le sage politique, pacifique, créateur de cités harmonieuses.  

    « Et la gloire et l’honneur, ces fatales chimères » (p. 105)

    On explique en général cette crise de l’héroïsme par :

    • l’écrasement des dernières révoltes nobiliaires ;
    • l’influence de la société de cour qui privilégie l’art de vivre ensemble à la valorisation de la prouesse ;
    • la place du christianisme augustinien, prompt à exprimer sa méfiance envers l’orgueil et la superbe. Dans le sillage de l’Ecclésiaste, les chrétiens considèrent que
      • la gloire humaine est vanité, « vanité des vanités », « Vanitas vanitatum » selon la formule de l’Ecclésiaste (1, 2) reprise sous toutes ses formes aussi bien par Pascal que par Bossuet ;
      • et à la suite de La Cité de Dieu, que l’honneur n’est qu’un théâtre d’illusions (Augustin appelle à « l’éradication de l’amour des louanges humaines », puisque « toute la gloire des justes est en Dieu », Cité de Dieu, V, 14).

    D’où le climat « moraliste » des années 1650-1680 : Jacques Esprit dissèque la vanité des grandeurs instituées (La Fausseté des vertus humaines, 1678) ; La Rochefoucauld met à nu l’amour-propre qui se déguise en courage, générosité, sens de l’honneur ; il consacre à l’amor sui, traqué déjà par Augustin comme racine des maux, la première maxime supprimée :

    « l’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens… »

    Même dénonciation du narcissisme chez Pascal3 : « La nature de l’amour propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi, et de ne considérer que soi ».

    On retrouve en apparence cette basse continue chez Deshoulières, et on aurait tôt fait de voir dans l’interlocutrice de La Rochefoucauld (p. 241) un double féminin du moraliste :

    « l’amour propre en nous est toujours le plus fort,
    Et malgré les combats que la sagesse livre,
    On croit se dérober en partie à la Mort
    Quand dans quelque chose on peut vivre… » (p. 340)

    Mais ce masque de conformisme moral chrétien peut cacher, ou “dis/simuler” (Cavaillé) une autre raison, moins avouable, mais plus fondamentale chez Deshoulières, de suspecter la gloire : l’enseignement de Lucrèce, qu’elle reçut de Dehénault et auquel elle fut sensible. L’épicurisme n’est pas un mode de pensée moins puissant que le christianisme augustinien pour expliquer la démolition du héros dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Deshoulières joue à dessein d’une apparente proximité entre les analyses  chrétiennes et lucréciennes pour avancer masquée.

    Dans le livre III du De Natrura rerum, Lucrèce démontait en effet déjà très méthodiquement l’imaginaire de la fama et des honores, bien évidemment sans aucun écho chrétien. Chez le poète latin, renommée et honneurs ne sont pas des biens, mais des symptômes d’anxiété, faibles remparts contre la peur de la mort. Ils répondent au besoin d’exister et de se perpétuer symboliquement dans l’imagination des hommes, à défaut de pouvoir vivre toujours. Lucrèce relie directement honneurs et pathologies de l’âme : « avarities et honorum caeca cupido » poussent les hommes à franchir les limites du droit, à tramer des crimes, jusqu’à la guerre civile (III, 59-73).

    Denique auarities et honorum caeca cupido,
    Quae miseros homines cogunt transcendere fines
    Iuris et interdum socios scelerum atque ministros
    Noctes atque dies niti praestante labore
    Ad summas emergere opes, haec uulnera uitae
    Non minimam partem mortis formidine aluntur.

    Et l’aveugle désir de richesse et d’honneurs,
    Poussant les malheureux à transgresser le droit
    Et parfois serviteurs et complices du crime,
    À tâcher nuit et jour d’atteindre à l’opulence
    Par d’intenses labeurs : ces plaies de la vie,
    C’est la peur de la mort qui surtout les nourrit. (trad. Ariel Suhamy)

    L’appétit d’honores corrompt, loin d’élever : il est le fruit d’une crainte mal guérie (III, 63-69). On retrouve le même nerf satirique dans l’attaque contre la gloire posthume : les hommes avides de gloire « Intereunt statuarum et nominis ergo », « périssent pour des statues et pour le nom » (III, 78) ; certains sont aveuglés jusqu’au point paradoxal qu’ils en viennent à haïr la vie et à se donner la mort, oubliant que la racine de leurs tourments est précisément la crainte de mourir (III, 79-86). La tonalité est identique chez Deshoulières, dans ses Réflexions morales : 

    Il n’est chagrin, travail, danger, adversité,
    À quoi les mortels ne s’exposent
    Pour transmettre leurs noms à la postérité   ! (p. 340)

    Se gâcher l’existence pour tenter de survivre dans la mémoire des hommes, il n’est pas plus grand ridicule, estime la poétesse, mais cette contradiction est au fond tragique. Les « Réflexions morales sur l’envie immodérée de faire passer son nom à la postérité » démontent l’illusion même de survivre par la gloire : croire « se dérober en partie à la Mort » (p. 340) par quelque voie que ce soit est une « agréable erreur » qui nous fait perdre « le présent, ce temps si précieux ». Cet argument est un calque de l’argumentaire anti-fama lucrétien : l’avenir chimérique vole la jouissance du hic et nunc.

    Mais quand nous descendons dans ces demeures sombres
    La gloire ne suit point nos ombres,
    Nous perdons pour jamais tout ce qu’elle a de doux 
    Et quelque bruit que le mérite
    La valeur, la beauté, puisse faire après nous,
    Hélas ? on n’entend rien sur les bords du Cocyte ! (p. 341)

    Deshoulières considère l’éternisation par le nom avec une ironie sourde parce que, en disciple de Lucrèce, elle sait que l’immortalité symbolique ne guérit rien : elle masque la peur et détruit la cité plus qu’elle ne l’édifie.

    « Mourir n’est pas le plus grand des malheurs » (p. 171)

    Le coup de grâce doctrinal intervient à la fin du livre III du De Naturea rerum. Le cœur de la démonstration tombe comme un couperet, traduit  directement d’Epicure : « Nil igitur mors est ad nos« ,  « la mort, donc, n’est rien pour nous » (III, 833-872)4 . Si, une fois dissous, nous ne sentons plus rien, aucune renommée future ne pourra nous atteindre ; viser l’immortalité par la gloire est donc une erreur de perspective (III, 833-845, 867-872).

    ubi non erimus, cum corporis atque animai
    Discidium fuerit, quibus e sumus uniter apti,
    Scilicet haud nobis quicquam, qui non erimus tum,
    Accidere omnino poterit sensumque mouere,
    Non si terra mari miscebitur et mare caelo.

    quand nous ne serons plus, qu’âme et corps
    Divorceront, rompant l’union qui nous forme,
    Nous qui ne serons plus, rien, absolument rien
    Ne pourra nous atteindre ni mouvoir nos sens,
    Même si terre et mer, mer et ciel se mêlaient.

    La leçon invite donc à dédaigner la mort. Or, le mépris de la mort, est un autre topos de la morale chrétienne. Il pourrait passer inaperçu à une lectrice ou un lecteur rapide, alors que la perspective est radicalement différente. Pour un esprit religieux, c’est la Résurrection qui a fait perdre à la mort son aiguillon ; pensée comme passage, elle sert d’outil ascétique (memento mori) pour détacher des faux biens (richesse, gloire, panache guerrier). D’où la pédagogie des vanités et des oraisons funèbres : la contemplation de la fin corrige l’amour-propre, brise le divertissement, rend l’âme disponible au devoir de justice et de charité.

    Ce n’est toutefois pas dans cette perspective qu’il faut lire le contemptus mortis tel que l’exprime Deshoulières : bien des indices textuels révèlent que la démystification de la mort relève moins d’un horizon sotériologique religieux que d’une thérapie épicurienne fondée sur l’apaisement des angoisses, un matérialisme tranquille et la valorisation du présent. C’est dans cet horizon qu’il convient de situer sa critique des honores et de la fama posthume, ainsi que sa politique de la paix. Le geste de désenvoûtement n’est pas sans similitude avec l’optique chrétienne, mais les motivations et la finalité sont tout autres.

    Deshoulières démystifie la mort, comme processus naturel, non événement terrifiant, par exemple dans les Réflexions diverses, où le trépas apparaît naturalisé sous forme d’une décomposition continue du corps (« Il commence à mourir longtemps avant qu’il meure… Il périt en détail imperceptiblement », p. 191), ce qui en sape la charge d’effroi, de sorte que l’on retrouve non seulement l’argument en lui-même, mais l’effet lucrétien recherché par « la mort n’est rien pour nous ». La mort n’est plus un coup de tonnerre métaphysique, mais un nom qu’on donne à la dernière heure d’un processus déjà à l’œuvre. Un lexique matérialiste décrit la mort comme dissolution d’atomes remis en circulation dans le grand tout : « Que le corps se décompose… Et que toujours la matière / Infinie… circule dans l’univers », écrit la poétesse à La Rochefoucauld (p. 246), dans des vers très proches de ceux de Lucrèce :

    Nunc igitur quoniam quassatis undique uasis
    Diffluere umorem et laticem discedere cernis,
    Et nebula ac fumus quoniam discedit in auras,
    Crede animam quoque diffundi multoque perire
    Ocius et citius dissolui in corpora prima,
    Cum semel ex hominis membris ablata recessit ;

    Puisque donc à présent, de vases qu’on secoue
    On voit s’écouler l’eau qui partout se dissipe,
    Comme aussi dans les airs la brume et la fumée,
    Crois bien que l’âme aussi s’effuse et bien plus vite
    Périt, plus prompte à se dissoudre en corps premiers,
    Dès que du corps de l’homme elle s’est retirée (De Natura rerum, III, v. 434-439) .

    La « substance » de l’âme se défait et « se disperse comme une fumée » dans l’air.  Le motif de la mortalité universelle, loin d’effrayer, fait  au contraire disparaître toute épouvante, mieux que ne le ferait une hypothétique survie post mortem : si tout est recomposition de matière, la mort est un changement « d’arrangements », non une catastrophe absolue. Ces échos permettent de lire la démystification de la mort par Deshoulières, et sa défiance consécutive envers la fama, comme une transposition mondaine et poétique d’une physique de la dissolution.

    La relativisation des biens de la vie, lorsque la souffrance devient insupportable, est une autre raison d’origine épicurienne motivant le mépris de la mort.

    La vie est-elle un bien si doux ?
    Quand nous l’aimons tant, songeons-nous
    De combien de chagrins sa perte nous délivre ?
    Elle n’est qu’un amas de craintes, de douleurs,
    De travaux, de soucis, de gênes.
    Si nous voulons goûter ce qu’elle a de douceurs
    De nos plaisirs on fait nos peines.
    Pour qui connaît les misères humaines,
    Mourir n’est pas le plus grand des malheurs. (p. 171)

    Le dernier vers cité, on l’aura reconnu, n’est autre que la version formellement édulcorée par la grâce de l’euphémisme du nihil ad nos. Mais sur le fond, la leçon est la même. Le renversement de l’affirmation de la valeur de l’existence en acceptation de la mort (quand la vie n’offre plus rien d’agréable) rejoint la thérapie épicurienne : ce qui compte, ce n’est pas d’allonger la vie, mais d’en tarir les sources d’angoisse et de douleur qui la rendent misérable. Les grands suicides stoïciens et héroïques ne sont-ils pas, après tout, le résultat d’un simple calcul d’intérêt ?

    Ces Grecs et ces Romains dont la mort volontaire
    A rendu les noms si fameux
    Qu’ont-ils fait de si grand ? Ils sortaient de la vie
    Lors que de disgrâces suivie
    Elle n’avait plus rien d’agréable pour eux.
    Par une seule mort ils s’en épargnaient mille ;
    Qu’elle est douce à des cœurs lassés de soupirer ! (p. 194)

    La belle mort stoïcienne, le suicide comme chemin de liberté, n’a en réalité rien d’édifiant : elle n’est que le résultat d’une balance des peines et des plaisirs. La lecture est résolument épicurienne et anti-stoïcienne : une vie de tourments et de douleurs ne vaut tout simplement pas d’être vécue.

    En somme, Deshoulières relaie le « nihil ad nos » épicurien par une série de gestes très cohérents :

    • vaincre la peur en naturalisant la mort (c’est-à-dire en la resituant dans un ordre naturel, essentiellement cyclique et saisonnier chez Deshoulières) et en la réduisant à un processus progressif de dispersion. C’est-à-dire qu’elle retire au trépas son prestige tragique ;
    • mesurer la vie au critère des peines et des plaisirs ;
    • dénoncer l’imposture de la gloire posthume qui nous vole le présent ;
    • inscrire toutes choses dans la circulation de la matière et la respiration cyclique de l’univers ;

    Ces motifs font plus qu’évoquer Lucrèce : ils déclinent sa cure contre la peur en langue mondaine, jusqu’à transformer l’horreur de la mort en savoir-vivre du présent, édulcorant la formulation mais sans rien ôter à la puissance subversive de l’épicurisme matérialiste en contexte chrétien.

    « À l’ombre des ormeaux, vivre et mourir en paix » (p. 453)

    Même ambiguïté dans l’aspiration de Deshoulières à la paix et au repos. On pourrait aisément l’interpréter sous l’angle de la religion : le Christ déclare bienheureux les artisans de paix5 et les dévots du XVIIe siècle réorchestrent le vieux thème du contemptus mundi qui pousse les moines et les ermites à se retirer de la vie sociale pour vivre leur foi plus intensément, et souvent en communauté. Mais sous ces dehors de compatibilité chrétienne, l’aspiration au repos et à la paix est sans équivoque de tonalité lucrétienne chez Deshoulières.

    Dans « La Solitude, idylle », la paix est d’abord associée au Jardin d’Epicure. Rien de plus éloigné des « affreux déserts » où se retirent les ascètes chrétiens que l’agréable solitude bucolique chantée par la poétesse :

    Charmante et paisible retraite,
    Que de votre douceur je connais bien le prix !
    Et que je conçois de mépris
    Pour les vains embarras dont je me suis défaite !
    Que sous ces chênes verts je passe d’heureux jours !
    Dans ces lieux écartés que la Nature est belle ! (p. 260)

    Ces vers proposent un contre-modèle de la solitude chétienne. Certes, comme les ermites et les Pères du désert, Deshoulières s’écarte du monde bruyant des honneurs et des « vains embarras » de la vie sociale ; mais la finalité n’est plus l’ascèse ni l’épreuve d’un desertum conçu comme théâtre de pénitence : c’est l’otium horatien qu’elle espère, c’est-à-dire un temps rendu à soi, aux échanges mesurés, au vers, aux « innocents plaisirs ». Là où le désert patristique suppose une nature blessée qu’il faut mortifier, la « paisible retraite » suppose une nature hospitalière : ruisseaux, zéphyrs, ombre,  composent un milieu pacifiant qui dégonfle les passions. La solitude , délestée de tout sublime pénitentiel par le style moyen et conversationnel, constitue ainsi la meilleure propédeutique à l’ataraxie : la retraite est ici l’anti-désert héroïque. La paix apparaît dans cette pièce comme liée à l’ordre de la nature, harmonie spontanée et égalitaire qui rejoue la visée d’ataraxie d’Épicure : la communauté réglée par l’amour (et non par la force) institue un état sans crainte ni rivalité. Nan Gerdes cite le passage sur l’absence de « pouvoir tyrannique » et la formule « Tous les biens sont communs, tous les rangs sont égaux », qu’elle rapporte à une alternative épicurienne aux passions de gloire et de pouvoir6 . On est au plus près d’une politique des « effets pacifiques », la paix conçue comme égalité de jouissance, idéal que Lucrèce oppose aux « honores » et aux convoitises qui troublent la cité.

    Dans cette peinture de la solitude, on retrouve à l’œuvre ici un double jeu comparable à celui de La Fontaine dans sa dernière fable, “Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire” : comme l’a montré Charles-Olivier Stiker-Métral, dans cet ultime poème du dernier livre, sous l’hommage allégué à Robert Arnauld d’Andilly, hermite « janséniste » de Port-Royal, le fabuliste masque les accents épicuriens de son évocation de la solitude7 . La leçon, épicurienne, est sans doute passée par le filtre de Gassendi : « Celui qui a la possibilité de vivre à la campagne ou dans son petit jardin, quelle raison aurait-il de briguer les honneurs? »8 .

    Dans le portrait de Tircis (p. 90 sqq.), la poétesse dégonfle la virilité tapageuse et redéfinit la valeur à l’aune du repos, expression mondaine de l’ataraxie : « Et bien qu’il passe ici pour un Héros paisible… Il est fort paresseux, il aime le repos » (p. 94). La pointe oxymorique, mi-satirique, mi-programmatique, déplace la hiérarchie des vertus : un « héros » acceptable est un héros pacifié, qui aime moins la conquête que qu’une tranquillité toute horatienne.  Dans ce régime inversé de l’héroïsme, on s’illustre en vivant caché, conformément au principe d’Epicure, Λάθε βιώσας (« vis caché »)9 . Savoir jouir d’une existence simple, loin du fracas et de la course aux honneurs, n’a rien d’aisé, et  pourtant c’est cette quête-là seule qui confère une vraie gloire digne d’être poursuivie (« Par des sentiers secrets… Tircis cherche la gloire », p. 93). Ce renversement anti-héroïque de la prouesse est horatien dans le ton, mais doctrinalement épicurien : substituer la metriotes (les « assez » récurrents) au toujours plus qui alimente la cupiditas décrite par Lucrèce, c’est déplacer la valeur vers la modération sereine plutôt que vers l’éclat agressif.

    Enfin, « Les Oiseaux », sur un thème proche des « Deux Pigeons » de La Fontaine, articulent plus nettement liberté et quiétude en maxime civique : « Les filets qu’on vous tend sont la seule infortune… Vivre dans la contrainte est le plus grand des maux » (p. 189). La liberté n’est pas panache héroïque qu’on revendique, mais absence de domination, condition même d’une vie heureuse et sûre selon Epicure (autarkeia), transposable au politique autant qu’au domestique. La lecture de Nan Gerdes met en série ces maximes avec « l’état naturel » d’une société fondée sur la douceur, l’amour, la liberté et le partage des biens.

    Pris ensemble, ces trois foyers montrent que, hors du registre royal et guerrier, Deshoulières chante la paix comme principe d’ordre et d’harmonie : une paix partagée (« La Solitude »), désérotisée et détachée du sublime (Tircis), associée à lé liberté (« Les Oiseaux »).

    Dans ce cadre, la critique deshoulierienne de la renommée-fumée, sa préférence pour les plaisirs mesurés et la paix plutôt que les panaches belliqueux, prennent une coloration plus cryptée : sous le vernis galant et l’éloquence mondaine, sous la tranquillité d’un épicurisme de salon, sous l’apparence d’un discours chrétien, on reconnaît une position philosophique plus subversive, matérialiste et irréligieuse.

    Le plus étonnant est que la poétesse, malgré ces dispositions pacifiques et anti-héroïques, ne renonce par à l’éloge. Elle le traite toutefois dans un mode mineur, pas foncièrement incompatible avec sa profession de foi libertine. C’est ce que nous verrons dans le billet suivant.

    1. Philippe Sellier, « Du héros guerrier au héros civilisateur », https://essentiels.bnf.fr/fr/focus/f7b994b5-bba8-4a41-9d93-10351b9efd0c-heros-guerrier-heros-civilisateur-1. []
    2. Paul Bénichou, Morales du Grand Siècle, 1948. []
    3. Pascal, Pensées, Le Livre de poche, édition Sellier, fr. 743. []
    4. Voir Jean Salem, La mort n’est rien pour nous. Lucrèce et l’éthique, Paris, Vrin, 1998. []
    5. Matthieu, 5, 9. []
    6. Art. cit., p. 261-263. []
    7. Charles-Olivier Stiker-Métral,  » ‘Ainsi parla le solitaire’. Itinéraire augustinien dans les Fables de La Fontaine »,La Solitude et les solitaires de Port-RoyalChroniques de Port-Royal, n° 51, 2002, p. 325-346. []
    8. « cui sic vivere in agris aut in hortulis suis licet, quid est, quamobrem honores ambiat », « Ethique », in Les Libertins du XVIIe siècleop. cit., p. 680. []
    9. En réalité, l’expression se trouve dans Plutarque. Voir Jacques Boulogne, Plutarque dans le miroir d’Epicure, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2003. []
  • Blâme impensable, éloge impossible

    Le rapport de Deshoulières à la lyrique encomiastique est tout aussi complexe que celui qu’elle entretient avec la lyrique amoureuse. Le terrain est ici particulièrement miné. D’une part, Deshoulières ne peut s’abstenir de l’éloge royal, et pour plusieurs raisons :

    • Pour des raisons institutionnelles : privilèges, pensions, passent par l’orbite royale. Son recueil s’adosse à un “Privilège du Roi” (Saint-Germain, 19 juin 1678), matérialité juridique d’une condition d’auteur qui ne peut se passer d’un patronage royal.
    • pour occuper la place d’une grande poétesse, ou d’un grand poète, il lui faut se confronter avec l’une des plus hautes formes de poésie depuis Pindare, Depuis l’Antiquité, chanter les dieux et les princes, c’est tenir la lyre civique ; Deshoulières l’assume, jusqu’à écrire : “je chante… / Ou le Dieu des Guerriers, ou le Dieu des Amans”, double registre où l’officiel coexiste avec l’hédonisme (p. 105).
    • parce qu’elle est engagée dans un face à face avec le roi dont elle attend qu’il reconnaisse son talent, la considérant par là digne de le louer. La consécration passe par le nom du souverain (“Le grand nom de Louis mêlé dans mes ouvrages […] les conduira sans doute à l’immortalité”, p. 99). Même si Deshoulières affecte de revendiquer pour ses vers le statut d’“amusements” salonnards, sous la modestie mondaine se lit le calcul de survie symbolique, exhibé dans une lettre de Fléchier datée de janvier 16891 :

    « Je ne doute point que M. le Duc de Montausier n’ait fait connoître au Roi & à Monseigneur le Dauphin, l’honneur qu’ils se feroient de reconnoître celui que vous leur faites en les louant si délicatement. » (Fléchier, janvier 1689)

    • enfin, pour achever son autoportrait d’héritière d’Horace, rivalisant avec Boileau, dont le chef-d’œuvre, à ses propres yeux du moins, était l’Ode sur la prise de Namur. Bref, il lui faut pratiquer le genre encomiastique pour s’afficher en Horace moderne, le poète latin ayant composé des odes pour les grands de son temps, comme Octave ou Mécène. L’éloge est attaché à la construction de la figure auctoriale de Deshoulières : le visage du roi s’entremêle (« mêlé dans mes ouvrages ») à celui de la poétesse dès le seuil du recueil de 1688 : c’est le face-à-face en miroir du roi et de la poétesse qui leur accordera à tous deux la gloire.

    Mais comment chanter le « roi de guerre »2 sans renier ses principes et son art, lorsqu’on est épicurienne et pacifiste ? Et lorsque, femme et mère, on peine à comprendre que les hommes aspirent à s’entretuer au champ d’honneur

    Les affreux et sanglants combats,
    Qui coûtent tant de pleurs aux amantes, aux mères,
    Pour les guerriers ont des appas ;
    Et la gloire et l’honneur, ces fatales chimères,
    Leur font avec plaisir affronter le trépas. 

    Par quels détours jouer le jeu de la morale héroïque lorsqu’on aime la paix, et qu’on considère qu’il n’est pas de bien plus précieux que la vie ? Lorsqu’on connaît l’inanité des honneurs, et lorsqu’on sait que la renommée n’est qu’une fumée ? Comment faire servir l’éloge royal à cette esthétique du plaisir mesuré à laquelle on aspire ? Les stratégies mises en œuvre rappellent, par leur complexité, et pour des raisons assez similaires, celles mises au point par La Fontaine, avec des effets assez comparables sur le sort politique du fabuliste-conteur et de la poétesse. Madame Deshoulières, explique Sophie Tonolo

    eut toutes les peines du monde par la suite à obtenir une pension du roi, achevant son existence dans un état de très grand dénuement, alors même que ses contemporains célébraient son talent et la faisaient entrer dans le panthéon des auteurs. (p. 9)

    Mais pourquoi cette mise à l’écart ? Parce que Deshoulières était une femme ? Ou parce que les modalités de l’éloge royal n’ont pas plu au souverain  ? Au demeurant, ces deux causes s’excluent-elles, ou se renforcent-elles ? C’est ce que nous allons nous demander dans les prochains billets.

    1. Lettre du 10 janvier 1689, Œuvres complètes de Messire Fléchier évêque de Nîmes, tome V, partie II, Nîmes, Beaume, 1782, p. 356, cité par V. Schröder, « La place du roi », art. cit. []
    2. Joël Cornette, Le roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, Payot, nouvelle édition, 2021. []
  • Revisiter Pétrarque. Epître à Mademoiselle de La Charce

    Dans le billet précédent, nous avons vu se dessiner un idéal de poésie qui renonce aux emballements métaphysiques pour s’accorder à la mesure d’une conversation sensible. Reste à savoir si, chez Deshoulières, cette inflexion n’est qu’un matérialisme de salon (un art aimable de dégonfler les grands mots, par impuissance ou par excès de délicatesse) ou manifeste l’esquisse d’un autre contrat lyrique, apte à reconfigurer les rôles amoureux, voire sociaux ? Autrement dit : la poétesse se borne-t-elle, dans sa poésie amoureuse, à désactiver le vieux pétrarquisme, ou travaille-t-elle, plus radicalement, à substituer au scénario néo-pétrarquiste de domination symbolique (valorisant, sous prétexte d’idéalisation, le sujet masculin parlant face à l’objet féminin muet) une poétique de l’égalité, de la réciprocité et de la tendresse partagée, ouvrant la voie à de nouveaux rapports entre les genres ?

    Bref : Deshoulières réinvente-t-elle l’amour ?

    Un pèlerinage littéraire

    Les éléments de la rhétorique pétrarquiste sont répandus à travers tout le recueil au programme, mais le dialogue avec l’héritage de Pétrarque et la reconfiguration du pétrarquisme sont l’objet d’une pièce essentielle, l’épître à Mademoiselle de La Charce sur la fontaine de Vaucluse (p. 120-123), composée peut-être à l’occasion d’un pèlerinage littéraire en Provence (p. 120-123). La réalité historique d’un tel pèlerinage, incertaine, est pour nous ici de peu d’intérêt, car la fontaine est avant tout symbole et prétexte à poésie. Deshoulières, comme à son habitude, ne parle pas directement en son nom propre, mais prend ici le masque d’une bergère du Vaucluse qui filtre sa voix (v. 27), pour prononcer un éloge du couple mythique qui constitue aussi un manifeste poétique et éthique.

    *

    Vaucluse (Vallis clausa), près d’Avignon, est un lieu de retraite, ou plutôt d’otium literatum : c’est la vallée où se retire Pétrarque à partir de 1337 par intermittences, pour écrire et « vivre à l’écart » : sa maison donne sur la source de la Sorgue, dite « fontaine de Vaucluse ». La fontaine devient le locus amoenus récurrent de son œuvre italienne (le Canzoniere), le décor de son lyrisme. Le texte emblématique est la lirica 126,  « Chiare, fresche e dolci acque« , adressé aux eaux où Laure « descendait souvent », traditionnellement identifiées à la Sorgue.

    Chiare, fresche et dolci acque,
    ove le belle membra
    pose colei che sola a me par donna ;
    gentil ramo ove piacque
    (con sospir’ mi rimembra)
    a lei di fare al bel fiancho colonna ;
    herba et fior’ che la gonna
    leggiadra ricoverse
    co l’angelico seno ;
    aere sacro, sereno,
    ove Amor co’ begli occhi il cor m’aperse :
    date udïenzia insieme
    a le dolenti mie parole estreme […]
    Eaux claires, fraîches et douces,
    où reposaient les beaux membres
    de celle qui seule m’apparaît comme une femme ;
    gentille branche où elle a bien voulu
    (je m’en souviens avec un soupir)
    faire de sa belle hanche une colonne ;
    herbes et fleurs que sa jupe
    gracieuse recouvrait
    de sa poitrine angélique ;
    air sacré, serein,
    où l’Amour m’a ouvert le cœur de ses beaux yeux :
    prêtez l’oreille ensemble
    à mes dernières paroles douloureuses.

    Après la rencontre d’Avignon et surtout après la mort de Laure (1348), Vaucluse se charge d’une valeur de culte mémoriel : la fontaine cristallise l’amour sublimé et la méditation du poète. De simple paysage, la fontaine devient emblème de la poétique pétrarquiste dont elle concentre les thèmes : solitude, contemplation, élévation par le regard et la mémoire. D’où, très tôt, une tradition de pèlerinage littéraire au site. En situant une épître à Vaucluse, Deshoulières convoque sciemment ce mythe d’origine, où se fondent Pétrarque Laure et la source, pour mieux le recomposer : ce décor constitue le cadre idéal pour interroger, dégonfler ou réorienter le code pétrarquiste. Deshoulières s’inscrit par là dans une longue lignée de chantres de la Sorgue, de Scudéry à René Char, et au sein de cette théorie, elle n’occupe pas la place là moins originale.

    (Très) brève histoire du pétrarquisme (XIVe siècle -XVIIe siècle)

    Les amants de Provence

    Pétrarque (1304-1374), humaniste et poète, fut en particulier l’auteur d’un recueil intitulé le Canzoniere, dans lequel il chanta Laure de Noves (appelée aussi Laure de Sade), rencontrée fugitivement le 6 avril 1327 à Avignon, jour de Vendredi saint, dans l’église Sainte-Claire. Ce recueil connut un retentissement considérable. Pétrarque y renouvela la poésie amoureuse, à partir d’un modèle hérité de la lyrique courtoise, mais l’expression de la passion est chez lui plus intériorisée, source de conflit intérieur et réorientée dans le sens d’une difficile quête spirituelle. Le poète du Canzionere chante sa passion insatisfaite mais fidèle, honore les vertus autant que les beautés de Laure, use d’antithèses pour définir son trouble et son déchirement (« Pace non trouo, e non hò da far guerra, / E temo, e spero, & ardo, e son vn ghiaccio » (( Il Petrarca, Sonetti e Canzoni, I, CV, Lyon, Jean de Tournes, 1545, p. 133. Trad. de Peletier du Mans (1547) : « Paix je ne trouve, et n’ai dont faire guerre : J’ espère et crains, je brûle, et si suis glace » )) ), de métaphores récurrentes (la chaîne, la prison et le combat d’amour). Au plan de la facture, il privilégie des formes fixes, au premier rang desquelles le sonnet.

    L’Ecole lyonnaise

    Au XVIᵉ siècle, l’héritage pétrarquiste se revivifie en France, notamment à Lyon, autour de Maurice Scève (1505-1569) et de l’ « école lyonnaise », dans le sens d’une spiritualisation du désir : sous l’influence du néoplatonisme ficinien, qui réorchestre la leçon de Diotime dans Le Banquet, l’amour devient mouvement d’arrachement au sensible1 ; la beauté visible ravive la mémoire de l’Intelligible et élève l’âme vers une perfection supérieure. Ce modèle s’articule à la dialectique néoplatonicienne de l’ascension : la Dame, foyer de beauté et de vertu, est moteur d’ascèse. La beauté sensible entraîne l’âme du poète vers une vérité supérieure, selon un schème que la théorie de l’ « éblouissement » restitue : d’après les leçons du Banquet réorchestrées par le Commentaire du Banquet de Marsile Ficin (1433-1499), la beauté est reflet du divin, et l’amour, moteur d’élévation, purifie les passions par la contemplation2 . La Dame devient guide d’un perfectionnement moral et spirituel (Délie, anagramme de L’Idée, est « objet de plus haute vertu »), et l’ardeur sensuelle reçoit un surcroît de légitimité dans un cadre d’ascèse intérieure. Délie, dans le sixième dizain du recueil, est ainsi qualifiée de « divine excellence », tandis que le poète se retrouve « asservi » aux yeux de sa Dame qui le blessent de son arc. Voici le dizain 409 de Délie (1544) :

    Apercevant cet Ange en forme humaine,
    Qui aux plus forts ravit le dur courage
    Pour le porter au gracieux domaine
    Du Paradis terrestre en son visage,
    Ses beaux yeux clairs par leur privé usage
    Me dorent tout de leurs rais épandus.
    Et quand les miens j’ai vers les siens tendus,
    Je me recrée au mal, où je m’ennuie3 ,
    Comme bourgeons au Soleil étendus,
    Qui se refont aux gouttes de la pluie.

    Ce dizain 409 donne un Scève, si l’on peut dire, plus « haut » que Pétrarque : Délie n’est pas seulement l’objet d’un culte amoureux, elle est la figure même de l’Idée lumineuse, d’où cette idéalisation extrême, typiquement néoplatonicienne. Le poète fait voir « la mort abolie » (Yvonne Bellenger) dans la métaphore du paradis représenté par le visage de la dame, « gracieux domaine / Du Paradis terrestre ». Caractéristiques du néo-pétrarquisme, la métaphysique oculaire et la thématique de l’éblouissement prolongent et dépassent la leçon de Pétrarque : les yeux rayonnants de Délie « me dorent tout de leurs rais épandus » ; quand le poète lève ses yeux vers ceux de sa Dame, il renaît « comme des bourgeons au soleil » revigorés par la pluie, image d’ascension régénératrice où la Dame n’est plus seulement Laure lointaine, mais principe angélique, source de lumière et de vie. la Dame rayonne et sa lumière est source d’ordre et d’harmonie. Elle devient l’Idée platonicienne incarnée, « ange en forme humaine » qui emporte la force virile pour la convertir et l’élever.

    Cette dialectique du sensible et de l’intelligible circule massivement en Europe : la beauté s’y donne comme reflet du divin, et l’amour, « désir de la beauté », devient force de progrès moral et spirituel. C’est le socle doctrinal dont hérite, en France, tout un imaginaire pétrarquiste réinvesti par les poètes de cour. Sans refaire ici l’histoire détaillée de ce courant, on peut retenir que l’idéalisme pétrarquiste se superpose à une culture curiale érudite où l’allégorie lumineuse, le topos du regard, et la hiérarchie des formes sensibles et intelligibles fournissent une grammaire de l’amour promise à une longue postérité.

    Pétrarquisme et maniérisme

    À partir des années 1570, après un certain recul du pétrarquisme à l’époque de la Pléiade (« j’ai oublié l’art de pétrarquiser », chantait Du Bellay4 ) se redéveloppe un néo-pétrarquisme  qui porte l’ingéniosité stylistique à son comble : multiplication des figures, polissage métrique, noblesse des affects, avec le sonnet régulier comme étalon de perfection formelle. La Dame y règne en souveraine inaccessible ; l’amoureux, prisonnier consentant, exalte son martyre bienheureux. Ainsi chez Philippe Desportes dans Les Amours de Diane (1573) :

    Elle est toute de marbre, aucun trait ne la poingt,
    Elle verse la flamme & ne s’echauffe point,
    Et n’ayant point d’amour elle en peuple la terre (sonnet 6).

    L’amoureux, « prisonnier » volontaire, exalte son martyre dans les images convenues renouvelées par des pointes recherchées : « Las ! je tire mon feu d’une roche glacee / Qui n’a ny sentiment, ny pitié, ny rigueur » (sonnet 9). A la même époque, d’autres poètes, comme d’Aubigné, dans le Printemps, retournent les topoï vers un imaginaire plus sombre et charnel5 . Ce moment signe l’apogée d’une langue amoureuse hautement codée, dont la force tient à sa maîtrise rhétorique mais qui prépare, par excès même, l’usure de ses signes.

    Voiture : l’idéal à la portée des ruelles

    Le XVIIe siècle voit l’épuisement du pétrarquisme et sa « fossilisation », selon le mot de Line Cottegnies. La mathématisation du monde et les progrès du rationalisme seront fatals à la conception renaissante du cosmos, lorsque magie, mystique et ésotérisme cessent d’être intégrés à l’édifice du savoir officiel, et que les mots et les choses se séparent entièrement. Alors que s’imposent la méthode cartésienne et la Logique de Port-Royal, l’extase se vide tandis que la transcendance s’éloigne, pour se retirer dans « les espaces infinis » chers à Pascal. L’éblouissement devient cliché, au moment où le paraître n’est plus reflet d’une essence mais système d’effets maîtrisés, dont témoignent les nouveaux jeux d’optique6 .

    La rhétorique amoureuse perdure, mais elle est désormais désacralisée. Son horizon n’est plus celui d’une quête ontologique, mais celui des salons où sa vocation sera désormais sociale. Le pétrarquisme badin, dépouillé de sa sève, démonétisé, ne va pas disparaître, mais il va changer de sens. Dans ce monde profane, perméable à la pensée libertine, le modèle de Pétrarque ne constitue certes plus un paradigme poétique ou cognitif, mais il reste néanmoins la langue officielle de l’amour et offre à ce titre un modèle de civilité amoureuse partagé par tous. Par son universalité, il favorise un langage autorisant des échanges apaisés entre les genres, sur fond de « tendresse » et d’une affection débarrassées de toute passion importune, ou plutôt « incommode », dirait Madame de Lafayette. L’élévation s’amuit en badinage, l’enthousiasme, en enjouement, et l’extase, en conversation. C’est cette mutation, de la transcendance mystique vers la sociabilité, qu’opère la poétique mondaine, et qu’il faut se garder de voir comme une dégradation ou une sclérose :  l’art des salons déplace la lyrique pétrarquiste en vue de la mettre au service d’enjeux éthiques et esthétiques qui n’ont rien de « ridicules ». Prenons, faute de pouvoir lire le texte en intégralité, ces quelques vers de l’Elégie II de Voiture7 :

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    170
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    175
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    180
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    Je reconnus, apres beaucoup de peines,
    Le feu vainqueur qui brusloit en mes veines,
    L’Amour caché dès-long-temps en mon cœur,
    Avoit repris sa premiere vigueur ;
    Dans vos beaux yeux il se forgea des armes,
    Sur vostre bouche il prit de nouveaux charmes,
    Sur vostre bouche où se trouvent tousjours
    Les Ris, Les Jeux, les Graces, les Amours,
    Et se formant des traits à son usage,
    De tous les traits de vostre beau visage,
    Armé d’esclairs, et de foudres puissans,
    Il r’engagea premierement mes sens,
    Et poursuivant plus outre sa victoire,
    Avec mes sens, il me prit ma memoire,
    Et surmontant ma foible volonté,
    Vit mon esprit entierement dompté.
    (Elégie II, v. 169-184)

    Le poème fait le récit d’un désamour, bientôt suivi d’un retour de flamme : c’est de cette phase de regain amoureux qu’est tiré le passage ci-dessus. L’extrait recompose la syntaxe pétrarquiste en un code de sociabilité galante. Le réarmement d’Éros (« le feu vainqueur », « l’Amour caché […] avoit repris sa première vigueur », v. 172) enchaîne les topoï attendus (le feu, la blessure et la victoire), mais il les exhibe cette fois comme signes de reconnaissance à destination de la ruelle. La métallurgie amoureuse (« dans vos beaux yeux il se forgea des armes », v. 173) relève du répertoire pétrarquiste habituel (l’armement du regard, la flèche), toutefois réorienté vers une scène de sociabilité. Le foyer de l’énergie désirante n’est pas la transcendance douloureuse qui déchirait le cœur du modèle italien : il est situé dans la plastique de la figure aimée, tout entière calibrée pour triompher dans l’art de la conversation. D’où ces micro-blasons qui découpent le visage en unités de grâce partageables, et d’où en particulier la centralité de la bouche : elle n’est plus seulement l’organe sacralisé du baiser impossible, elle devient le lieu de la parole et de l’agrément, prenant « de nouveaux charmes », c’est-à-dire captant et redistribuant le « charme » de la parole maîtrisée. Le cœur du dispositif est un cortège allégorique (« les Ris, les Jeux, les Grâces, les Amours »v. 176) qui transforme la psychomachie pétrarquiste en ballet de cour. L’amour, ici, ne conduit pas à l’ascèse, il n’est plus l’occasion d’une conversion intérieure : il ordonne les affects pour séduire un public, en une chorégraphie de figures immédiatement communicables, selon une économie de l’agrément. la passion quasi mystique se convertit en spectacle réglé, partageable par l’auditoire. La syllepse sur « traits » condense l’opération de mondanisation : « se formant des traits à son usage / De tous les traits de vostre beau visage », v. 178. Ils sont à la fois projectiles d’Éros mais aussi linéaments du visage, c’est-à-dire, en définitive, des signes qu’on donne à voir en société, qu’on reconnaît, et qu’on admire. La pointe stylistique (qui mobilise redoublement euphonique et rime interne) remplace « l’épreuve » spirituelle par une démonstration de virtuosité poétique : l’ornement versifie l’émoi et le civilise. Le pacte qui s’ensuivra, à travers la requête de « faveur », et la négociation polie, achève de montrer que l’ascèse pétrarquiste se reconfigure en économie de l’agrément, où l’on met en scène son trouble avec mesure, esprit et grâce.

    Enfin, la séquence finale rejoue la capture pétrarquiste des facultés, par l’amour, mais en registre laïc et galant : « il r’engagea […] mes sens », puis « me prit ma mémoire », « surmontant ma foible volonté », de façon à rendre « mon esprit entièrement dompté ». On reconnaît les facultés de l’âme sensitive (sens, mémoire) et intellective (volonté, esprit), selon les catégories de l’anthropologie morale en vigueur héritée de la scolastique, mais la référence philosophique se trouve réduite en siège courtois et perd en intensité. Le verbe « dompter » n’a pas la gravité de la conversion pétrarquiste : il dit une domestication élégante, et la soumission sous la loi du jeu. Au lieu d’un drame du salut, la scène exhibe une mise en scène du sensible pour un public complice ; à une dialectique de la Grâce, Voiture préfère une tactique du plaire, qui nous rappelle que l’agrément est le principal but de la poésie des ruelles.

    Dans cette élégie, Voiture ne parodie pas grossièrement Pétrarque ; il transpose la langue pétrarquiste dans un régime de conversation où l’émotion est stylisée, selon les principes de cette « mise en scène du sensible » propre aux salons étudiée par Benedetta Craveri. Ce pétrarquisme laïcisé, où la raison et l’honnêteté se substituent aux enjeux théologiques, déjoue tout risque de pathos par la connivence, la complicité, et le respect des règles tacites du bon goût. Ainsi adaptés au monde des salons, les mêmes signifiants pétrarquistes (feu, armes, éclairs, foudres) ne pointent plus vers un horizon théologique8 , ils circulent comme jetons d’échange au sein d’un jeu mondain fondé sur le charme aimable et rigoureux de la conversation.

    Enfin Deshoulières vint

    A bien des égards, nous allons retrouver chez Deshoulières des partis pris esthétiques comparables à ceux de Voiture. Deshoulières, on l’a vu, se présente volontiers comme la dernière Précieuse, gardienne nostalgique (et auto-proclamée) de la mémoire de la Chambre bleue, du temps de Julie et de Montausier. Mais, à une ou deux générations de distance, elle donne toutefois à ce dialogue avec les codes pétrarquistes des inflexions qui lui sont propres et correspondent à ses options personnelles, artistiques et morales.

    La poétesse paraît certes reconduire l’hommage traditionnel pour les amants de Provence : elle chante « la flamme si belle » de ces « heureux amants », « Laure tendrement aimée » et « Pétrarque ». Elle évoque le décor de la célèbre fontaine, aussi mythique que le couple pour toujours attaché à ces lieux. Mais ces marqueurs de la lyrique pétrarquiste s’y trouvent dégonflés ou déplacés, sans pour autant jamais tomber dans la parodie, le dénigrement ou le burlesque.

    D’abord, le poème s’ouvre sur une recusatio : malade et « paresseuse » (v. 3), passant tout le jour « dans une rêverie / Qu’on dit qui m’empoisonnera » (v. 30), la poétesse refuse la proposition de son amie « Daphné ». En appelant Mademoiselle de La Charce du pseudonyme de « Daphné », Deshoulières active tout l’imaginaire pétrarquiste : Daphné, rapporte Ovide est une naïade changée en laurier, et le laurier est l’étymologie de Laure. Daphné propose donc un défi à la poétesse : chanter Laure (c’est-à-dire elle-même), en échange de la gloire que, étant aussi couronne de laurier, elle lui offrira en récompense. On entend donc l’attente implicite, selon cette logique du don-contre-don qui, Génetiot l’a montré, gouverne la circulation poétique au sein de l’univers des ruelles : Daphné espère une pièce pour elle, à la grande manière, qui la hisserait au rang d’héroïne du lieu, comme double de Laure.

    La poétesse, dont on sait qu’elle méprise le mirage de l’immortalité poétique, refuse la proposition. Elle répond par une recusatio. Elle se refuse à ériger sa correspondante en statue pétrarquiste et à offrir à cette nymphe des eaux l’ekphrasis qu’elle attend. Avec grâce, la voix poétique fait passer ce refus pour un compliment. Plutôt que de fabriquer une Laure de carton-pâte, Deshoulières honore Daphné en la traitant en interlocutrice (non en icône), et en substituant à l’auréole du mythe la vérité d’un lien, et la simplicité d’une conversation. L’adresse « Par plus d’une raison devenez moins pressante. Daphné… ») installe un cadre dialogique où la poétesse négocie les attentes et le contrat poétique. Le clin d’œil au laurier demeure (les « arbres toujours verts » sont un écho de la métamorphose ovidienne)9  mais pour être aussitôt refusé.

    La poétesse va longuement exposer les raisons (« plus d’une ») de son refus. La première renvoie à un éthos. La voix poétique est en effet saisie dans une posture prise naguère par Saint-Amant, auquel Deshoulières songe peut-être ici,  « Accablé de paresse et de mélancolie », et peinant également à écrire (« Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine / Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers »)10  . La maladie réelle dont souffre Deshoulières (« sa santé languissante ») est, selon le principe de pudeur caractéristique de la poétique mondaine, reconfigurée en mélancolie topique. Ce mal physique et moral dont est frappé la voix lyrique entraîne des conséquences négatives sur ses compétences de poète : sa mélancolie l’empêche de percevoir la beauté du paysage provençal « Je regarde indifféremment / Les plus brillantes eaux, la plus verte prairie » (v. 26) ; sa maladie de « langueur « et son état « languissant » (v. 24) inhibent par ailleurs ses facultés créatrices : un madrigal, donné ici comme pièce courte et facile, suffirait d’autant plus à « l’épouvanter » (v. 4) que la peur est un des symptômes de cette mélancolie propre à paralyser l’artiste11 . L’ode réclamée, la poétesse ne sera pas en mesure de l’écrire : le pétrarquisme exige l’élévation, mais l’autrice est impuissante à composer même une pièce modeste de ruelle. L’ouverture du poème refuse donc d’emblée le grand lyrisme, comme l’atteste aussi le choix de l’épître, qui appelle la familiarité du sermo pedestris. Au sonnet mystique et vertical, se substitue l’horizontalité d’une conversation versifiée.

    La section qui suit, toujours sous prétexte toujours de refuser de chanter Vaucluse, constitue donc logiquement une prétérition évoquant en négatif la beauté sublime et « terrible » de la fontaine indescriptible, avec ses « hauts rochers » et sa « source orgueilleuse » (v. 14). En exhibant la machine du topos, avec sa « mousse », ses « agneaux » et ses « rustiques concerts », la poétesse se dégage aussi des conventions pastorales, non par impuissance, mais par choix poétique. A travers la fontaine, ce sont tous les codes du grand style, du sublime et d’une pastorale éculée que récuse la poétesse, « laissant » à d’autres le soin de « conter le prodigieux », qui n’est pas son domaine : elle est la poétesse du style moyen.

    Parmi ces « autres » chantres de la fontaine figure certainement Georges de Scudéry, auteur en 1649 d’une « Description de la fameuse fontaine de Vaucluse, en douze sonnets »12 , à laquelle la poétesse paraît répondre. Voici le deuxième de ces poèms :

    Mille, et mille bouillons, l’un sur l’autre poussés,
    Tombent en tournoyant au fond de la vallée ;
    Et l’on ne peut trop voir la beauté signalée
    Des torrents éternels, par les Nymphes versés.

    Mille, et mille surgeons, et fiers, et courroucés
    Font voir de la colère à leur beauté mêlée ;
    Ils s’élancent en l’air, de leur source gelée,
    Et retombent après, l’un sur l’autre entassés.

    Ici l’eau paraît verte, ici grosse d’écume,
    Elle imite la neige, ou le Cygne en sa plume ;
    Ici comme le Ciel, elle est toute d’azur ;

    Ici le vert, le blanc, et le bleu se confondent ;
    Ici les bois sont peints dans un cristal si pur ;
    Ici l’onde murmure, et les rochers répondent.

    Scudéry peint la fontaine de Vaucluse pour imposer l’admiration dans une veine toute « baroque » (le sublime coloré, l’anaphore déictique, les Nymphes, les mouvements verticaux qui suggèrent une folle sarabande chatoyante). Deshoulières repousse la description éblouissante et, paradoxalement, estime qu’une telle performance stylistique dans le style sublime (les « hauts rochers », « l’aspect terrible ») ne peut être que la production d’une âme insensible. Une âme sincèrement « languissante et attendrie » (c’est-à-dire amoureuse) n’est pas capable de tels morceaux de bravoure, décoratifs et inutiles. Pour le dire autrement: si la voix poétique était « insensible » (c’est-à-dire non engagée dans l’amour), elle pourrait dérouler sans peine la carte postale des « prés toujours fleuris ». L’insensibilité, ici, ce serait l’aptitude à réciter le code indépendamment de l’état du sujet. Neutre du côté de la passion, sa voix était d’autant plus disponible au charme du site, si bien que « la beauté surprenante » du « désert […] que la nature seule a pris soin de former » « amusait » et « charmait » aisément. Or la voix poétique est désormais « languissante » et « attendrie », c’est-à-dire émue, occupée par une douceur mélancolique, de sorte qu’elle regarde « indifféremment / les plus brillantes eaux, la plus verte prairie », non par dessèchement, mais au contraire par saturation affective, parce que la sensibilité s’est déplacée du spectaculaire du paysage vers l’humain.

    On comprend ainsi la dérivation indifférent/indifféremment : le même mot pivote ainsi d’un objet à l’autre. D’abord indifférente à l’amour (donc perméable à l’agrément naturel), puis indifférente au décor (parce que déjà saisie par la tendresse). Ce basculement, loin d’être une incohérence, fonde la recusatio : si la poétesse refuse la grande peinture de Vaucluse, l’ekphrasis brillante réclamée par son interlocutrice et qui aurait pu faire pièce à celle de Scudéry, ce n’est ni par froideur ni par impuissance, mais parce que les dispositions de son cœur la détournent du sublime de Sorgue. La nature ne sera pas le tremplin d’une extase comme celle de Pétrarque : elle deviendra décor, simple arrière-plan d’un lyrisme de tendresse et de réciprocité.  Il convient donc de ne pas prendre au premier degré le regret d’un « heureux temps » qui « n’est plus » : c’était le temps des clichés, petits moutons inclus (« les agneaux bondissants », v. 18). En exhibant la mécanique du topos, la poétesse s’en dégage par choix poétique : elle préfère la retenue à l’emphase, l’effet vrai à l’apparat. Délaissant le mythe et la légende, la poétesse suivra « le penchant de son âme », c’est-à-dire qu’elle optera pour ce lyrisme en grisaille qu’elle cherche à moduler, et qui sera une anti-ekphrasis.

    Ce que refuse Deshoulières dans la proposition de son amie, ce n’est pas le principe de la description, mais son caractère décoratif et ses accents sublimes. La source vive s’oppose par son naturel et sa mesure à la source orgueilleuse : elle n’est plus un monument surplombant et moralement suspect, elle passe du côté de la circulation, de la vie et de l’immanence.  Ensuite, la peinture change de régime : c’est l’effet produit par le lieu sur l’âme du contemplateur qui arrête la poétesse. « Dans cet antre » fait basculer de la carte postale à l’éprouvé somatique ; la description se fait physiologie du ‘trouble », puis le cadre s’élargit au « fertile vallon » : ce n’est plus l’architecture hydraulique à la Scudéry, c’est une scénographie sonore (rossignols, serins, pinsons invitant à lire la pièce en relation avec « Les Oiseaux », hymne à la liberté) et saisonnière (le « jour » qui revient « mille fois »). La source n’est pas magnifiée pour elle-même ; elle est rapportée à ce qu’elle fait : un lieu qui crée, par une contagion qui s’impose par-delà les siècles (la répétition de « cet antre » distingue et rapproche l’autrefois et le maintenant), une disposition à la tendresse qui soit aussi un éveil du désir, ce « trouble » qui « éveille la pudeur » et oppose la réaction physiologique à la passion éthérée du poète italien. Subsiste une mémoire matérielle (« Leurs noms sur ces rochers peuvent encor se lire ») : le geste d’inscription documente un usage de la fontaine (devenu lieu de pèlerinage, si l’on suppose que ces noms sont des graffitis) qui vaut comme preuve d’une présence amoureuse humanisée. La source, si fameuse soit-elle, n’est plus un autel du sublime : c’est un réservoir d’empreintes et d » entretiens », un espace pédagogique où une nature pédagogue enseigne à aimer (« je ne sais quel doux badinage »). On reconnaît dans ce « je ne sais quoi » l’un des principes de la poétique mondaine qui, par tact, laisse à deviner à un interlocuteur complice, et dans le « badinage » une heureuse atténuation du martyre amoureux pétrarquiste.

    Le point essentiel de cette entreprise de désublimation consiste (v. 38 et suivants) dans la réécriture de l’histoire de Laure et François. Chez Pétrarque, le coup de foudre était le point de départ d’une passion chaste, héritière de l’amour courtois mais plus exigeante encore : l’amour du poète était doublement interdit, par le mariage de Laure et les vœux cléricaux que Pétrarque avait prononcés, de sorte qu’il ne posséda jamais ni le cœur ni le corps de la femme qu’il aimait. Pétrarque parvint à sublimer sa passion par la poésie, disciplina son désir, accomplit un chemin de perfection. L’obstacle dressé entre Laure et Pétrarque était devenu source d’énergie intérieure et spirituelle, en particulier après la mort de Laure, lorsque le culte de la mémoire de la défunte se doubla d’une aspiration vers Dieu : l’élan amoureux s’était transmué en quête de salut.

    L’idéalisme platonicien, le furor ficinien (« cours furieux », v. 37) ni l’héroïsme de l’amour courtois n’ont plus cours chez Deshoulières : galanterie et tendresse se substituent à l’ascension spirituelle. La poétesse subvertit les vieux schémas de l’intérieur, retournant l’histoire canonique en récit galant et épicurien de plaisir partagé.

    • D’abord, Laure n’est plus l’astre lointain, muet et inflexible de la tradition pétrarquiste : elle « se réjouit d’être aimée ». Le poème multiplie les indices d’une réciprocité souriante : « Laure tendrement aimée », « de tendres soins ». La formule « elle adoucit le martyre » est foncièrement anti-pétrarquise puisque c’est au poète italien qu’on doit l’image la plus topique de la souffrance d’amour que rien n’apaise. Le motif pétrarquiste se trouve non seulement édulcoré (« adouci »), mais nié, puisque, sous l’euphémisme, on comprend que Laure a cédé à son amant dans les parages pastoraux de la fontaine de Sorgues. L’économie du désir se déplace de la privation vers l’échange librement accepté. Le registre de la compassion distante (Laure qui « plaindrait » son soupirant) glisse vers un consentement discret, socialement lisible, tout scudérien de « tendresse ». L’héroïne cesse d’être une figure spiritualisée et abstraite pour devenir partenaire d’une pédagogie amoureuse : « ils donnaient des leçons » d’amour. La fontaine légendaire se transforme en école de civilité tendre, sous la conduite d’une Nature lucrécienne aux lois de laquelle les amants cèdent volontiers et simplement, au lieu de se cabrer au nom de quelque idéalisme destructeur.
    • L’image de Pétrarque change à la mesure de la métamorphose de sa muse : non plus martyr perpétuel d’une passion inassouvie, mais « victorieux », tel que le mythe ne le peignit jamais. Un seul adjectif renverse des siècles de lecture : cette victoire n’est pas la conquête sublime de soi par l’ascèse, mais l’obtention, mesurée et paisible, de gages d’affection volontiers accordés. Le « transport » se convertit en tenue ; l’emphase en modération ; la plainte en bonheur discret. C’est un Pétrarque « galant », compatible avec l’idéal d’urbanité des salons, qui remplace l’ermite extatique de Vaucluse.
    • Troisième trait, la pointe équivoque : « et fit peut-être plus encore ». Le « peut-être » mondain garde les bienséantes convenances et le decorum, tout en désacralisant l’icône pétrarquiste : l’hypothèse insinuée troue la statue de Laure, suggérant un moment d’intimité où la relation cesse d’être désincarnée. La strophe de l’ « antre » enfonce le clou : « sans autres témoins que la Naïade et le Zéphyr », les divinités mythologiques ne sont plus que des ornements, réduits à un paravent gracieux pour une scène d’apaisement amoureux. On est chez Scudéry : les sentiments se règlent, s’apprennent, se ménagent.
    • Enfin, l’axe spirituel se décale. L’amour n’est plus l’échelle mystique conduisant l’âme vers les « sommets » dont l’Ascension au Ventoux fournirait le modèle, mais une félicité en demi-teinte, provisoire, éphémère, valant par elle-même dans l’ici et le maintenant. A la verticalité du modèle spirituel pétrarquiste transcendant et inégal, Deshoulières oppose un autre modèle de relation fondé sur l’égalité et la douceur. Le lexique récurrent (« tendre », « doux », « soins », « badinage ») rappelle la Carte de Tendre, mais il installe souterrainement une éthique épicurienne de l’ataraxie : il invite à  préférer le lien doux aux transports qui “empoisonnent”, à substituer au sublime d’élévation une grandeur de tenue, sous le signe de la mesure. La clausule conditionnelle (« il serait doux d’aimer si… ») achève de démythifier l’héritage de Pétrarque : l’amour relève d’une compatibilité concrète plus que d’une vocation sacrée, fût-elle inaccessible dans un présent dévalué.

    Au total, Deshoulières conserve le prestige de Laure et Pétrarque, mais désamorce l’appareil pétrarquiste. Elle garde le mythe, en montre la machine, et recompose l’histoire d’amour passionné en roman de tendresse : réciprocité, douceur, civilité, bonheur possible, fût-ce pendant un bref moment. Ainsi s’opère la « désublimation » sans déchéance : une poésie moderne où la dignité ne vient plus d’un ailleurs ineffable, mais de la justesse d’un monde humain et sociable, et tenu. Rien ici qui ravisse, transporte, « renverse tout comme un foudre », pour parler comme Boileau. Deshoulières propose un modèle éthique fondé sur des vertus praticables et qui vaut mieux, à ses yeux, qu’une grandeur invivable. C’est là sa réponse au piège boileauvien : la dignité de la poésie naît d’un effet vrai et d’un style moyen discipliné, non d’une foudre rhétorique. A la morale épicurienne et tranquille du plaisir modéré répond une esthétique du juste milieu, et à Longin, Deshoulières préfère Horace.

    Le pétrarquisme, en particulier dans sa version néoplatonicienne et précieuse, propose un scénario où l’homme est sujet lyrique, actif, parlant, et la femme objet de contemplation, muette, distante, statue ou astre. Ce schème est une construction poétique autant que sociale : il met en place une dissymétrie forte, où la voix, le désir, la capacité d’élaborer du sens appartiennent au poète masculin. La Dame existe comme support de l’ascèse et de la gloire du poète, non comme partenaire. C’est ce type de relation, greffé sur une conception spiritualiste de l’amour, que réfute Deshoulières. En remplaçant l’extase par la tendresse et la conversation, Deshoulières  invente un lyrisme compatible avec des rapports de genre non hiérarchiques, où la dignité ne procède plus de la distance sacrée, mais de la justesse d’un consentement partagé. La tendresse, la galanterie sont au fond des voies pour sortir des cadres sociaux convenus et imaginer d’autres formes de liens, fondées sur le jeu et la complicité, où les hiérarchies soient neutralisées, où l’amour ne soit plus furor, mais art de vivre non toxique. A l’extase, Deshoulières substitue la conversation ; à la souffrance, la tendresse ; à l’adoration muette, la réciprocité ; et à la gloire sublime, un bonheur discret. Cette attitude n’est certes pas celle d’un féminisme militant au sens contemporain, mais c’est bien une réécriture des places offertes aux femmes dans le lyrisme amoureux : non plus muse muette et adorée, mais sujet de désir, partenaire de jeu, régulatrice de la relation.

    *

    On trouve d’autres expressions de cette mise à distance du pétrarquisme dans d’autres pièces du recueil, ainsi l’Ode à Climène : dans une scène de persuasion amoureuse, Philène renverse la rhétorique héroïque : la « raison » y perd son crédit (« Aimez un amant fidèle, / Quoi qu’en dise la raison »), le temps « d’une aile légère » emporte la beauté, et la maxime tranche : « Il n’est de solide joie / Que dans l’union des cœurs ». On tient ici un vade-mecum d’anti-pétrarquisme : ni abstinence sublime, ni conquête violente, mais la tranquillité d’une joie partagée. L’ironie finale (« Quand le cœur se tait […] tout parle inutilement ») désamorce la surcharge rhétorique : sans consentement, la pompe lyrique bavarde à vide. Sans surprise, c’est dans les poèmes animaliers que l’on trouvera les plus savoureuses mises en cause des abstractions pétrarquistes : nous y reviendrons.

    En refermant le chapitre du pétrarquisme, on mesure ce que Deshoulières en a gardé et, surtout, ce qu’elle en a désactivé. Elle a retenu la précision du trait, la virtuosité de l’antithèse, le jeu codé avec les blasons et les signes de l’amour, mais elle en a dégonflé le pathos, et déplacé l’héroïsme du sentiment. Le « grand lyrisme » de l’adoration verticale, avec sa dame lointaine et l’expression d’un absolu du manque, y perd sa solennité ; la voix se décale vers un « je » moins sublime, plus disponible, ironique au besoin. Bref, l’ancienne rhétorique de la brûlure s’y recompose en quête d’un bonheur simple, mais pas si aisé au fond à atteindre.

    1. L’amour permet, selon Platon, de « s’élever comme au moyen d’échelons, en passant d’un seul beau corps à deux, de deux beaux corps à tous les beaux corps, et des beaux corps aux belles occupations, et des occupations vers les belles connaissances qui sont certaines, puis des belles connaissances qui sont certaines vers cette connaissance qui constitue le terme, celle qui n’est autre que la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté en soi » », Le Banquet, 211c []
    2. Line Cottegnies donne la charpente doctrinale de cette théorie à partir de Pic de la Mirandole dans L’Eclipse du regard. La poésie anglaise du baroque au classicisme, Paris, Droz, 1997, introduction et chapitre 1. []
    3. Comprendre : « je me réconforte/me recrée dans la peine même qui me consume ». []
    4. « Contre les pétrarquistes », Divers Jeux rustiques, 1558. []
    5. J’ai développé ces points ailleurs, je n’y reviens pas ici : https://manierisme.univ-rouen.fr/spip/index.html%3F2-3-4-Le-royaume-de-Diane.html . []
    6. Voir Jean-François Nicéron, La Perspective curieuse, ou Magie artificielle des effets merveilleux, Paris, Pierre Billaine, 1638. []
    7. Reproduit dans la Revue italienne d’études françaises, 3, 2013, avec une traduction italienne de Barbara Piqué, https://journals.openedition.org/rief/279 . []
    8. La culture de la conversation est un projet « sans préceptes théologiques », explique Benedetta Craveri, L’Art de la conversation, op. cit. []
    9. « tu [laurus] quoque perpetuos semper gere frondis honores« , « Toi aussi, laurier, porte toujours  les honneurs perpétuels de ton feuillage », Ovide, Métamorphoses, I, v. 565. []
    10. Lire ce sonnet du « Paresseux » sur la Wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_de_Saint-Amant/Le_Paresseux . []
    11. Sur le paradoxe de la mélancolie, qui donne à l’artiste une puissance d’invention mais, en même temps, bloque la possibilité du geste créateur, voir Kiblansky, Panofsky, Saxl, Saturne et la Mélancolie. Études historiques et philosophiques : nature, religion, médecine et art, Gallimard, 1989, publication originale en 1964. []
    12. Georges de Scudéry, Poésies diverses, Paris, Augustin Courbé, 1649, p. 1-12, à lire sur la Wikisource . []
  • La lyre et le ruisseau

    Dans son imitation d’Horace, Deshoulieres se peînt chantant sur sa lyre « seule au bord du ruisseau ». On peut s’interroger sur le sens de cet humble autoportrait.

    *

    Outre les raisons données dans un billet précédent, l’oubli dans lequel est tombé Deshoulières procède aussi de sa conception de la poésie lyrique, assez diamétralement opposée à celle qu’inculquent les manuels scolaires. Le désaveu que subit la poésie lyrique du XVIIe siècle en général est le fruit de définitions  simplificatrices du lyrisme, estime Ingrid Riocreux1 :

    L’idée de lyrisme est peu compatible avec la présentation traditionnelle de l’Âge classique comme une période de normativisation esthétique et des Lumières comme le temps des philosophes.

    L’identification du lyrisme à l’expression de « l’intime » et du « sentiment » personnel ne remonte guère qu’à Charles Batteux et à ses Principes de littérature (1755). L’article Lyrisme de la Wikipédia (souvent mieux inspirée) donne à lire tous les truismes et les poncifs scolaires sur le lyrisme2 peu utiles pour comprendre l’œuvre au programme.

    Un lyrisme du contre-chant

    A coup sûr, l’œuvre de Deshoulières relève d’un régime du lyrisme bien différent de celui qui s’imposera à partir du pré-romantisme.

    • Deshoulières ne se soucie guère d’originalité et encore moins d’effusions. Au « lyrisme de sincérité »3 qui s’impose à partir de la fin du XVIIIe siècle, Deshoulières préfère un « lyrisme d’imitation »4 où l’expression personnelle des sentiments n’est jamais envahissante, en tout cas toujours indirecte et filtrée, voire réduite à transparaître dans des paraphrases ou des adaptations ;
    • A la poésie solitaire, inspirée, dictée par le furor ou quelque voix sublime venue d’ailleurs, Deshoulières préfère la parole familière, la conversation née des circonstances ordinaires de la vie, les sentiments tempérés et les agréments simples ;
    • A l’écriture de la passion et aux flammes de l’amour, elle préfère les douceurs de la tendresse, et aux mirages des arrière-mondes, les agréments modestes de l’ici-bas.

    Non seulement Deshoulières a souffert de l’invisibilisation qui touche les formes du lyrisme moyen qu’elle pratique, et qui s’exprime dans l’idylle, le madrigal ou les stances, mais, facteur aggravant pour l’histoire scolaire du lyrisme, Deshoulières cherche très consciemment à déconstruire les grandes catégories du lyrisme spiritualiste. La poétesse appartient à un milieu gagné aux idées du mouvement libertin entendu en un sens très large (épicurisme tempéré, refus des transcendances tapageuses, défiance envers les grands mots). Son allégeance à Lucrèce et Epicure est sans doute plus marqué chez elle que chez ses contemporains, en raison de l’importance qu’a prise sur son éducation Dehénaut, mentor, esprit fort, et poète.

    Pour la lectrice de Lucrèce, le lyrisme est un piège, et toute la force de son travail poétique consiste précisément à recourir aux divers codes et artifices du lyrisme, jusqu’aux conventions néo-pétrarquistes, pour les interroger, éventuellement les miner, en tout cas en jouer.

    Le lyrisme constitue un piège à plusieurs titres :

    • Piège socio-poétique : dans l’écosystème des salons, l’effusion est un piège susceptible de dérégler le tact et la mesure qui règnent dans ces compagnies. La posture lyrique (amour transi, transport, enthousiasme) est antisociale et à ce titre gênante pour tout le monde ; elle devient immédiatement suspecte d’enflure et indice d’un manque de contrôle de soi. La poétesse la désamorce par l’ironie, le rire, « l’enjouement », et ce qu’on appelait pas encore l’humour. D’où sa préférence pour des formes « parlées » proches de l’épître, le style moyen, la pointe morale, propres à dé-gonfler l’ivresse poétique et à reconduire la voix au plan de l’échange.
    • Piège moral : pour une lectrice de Pascal (p. 464) et une amie de La Rochefoucauld (p. 241), le lyrisme représente un risque d’exacerbation du moi et du sujet dans sa singularité (inspiré, différent, porteur d’une mission, etc.). Deshoulières lui  oppose une éthique de modération et de tempérance, et d’auto-dérision comme parade au risque de narcissisme. Comme La Rochefoucauld décape les idoles de la morale stoïcienne, Deshoulières ôte à la poésie ses oripeaux factices et hypocrites.
    • Piège épistémologique : le sublime boilévien, successeur de l’antique inspiration, est un leurre pour cette matérialiste épicurienne qu’est Deshoulières. Au lyrisme inspiré par le Ciel, elle préfère une attention au réel modeste, les saisons, les animaux, le corps souffrant, l’éphémère. Contre l’extase, elle professe l’observation, l’humilité d’un savoir bas qui se méfie des hauteurs. D’où la désublimation (si l’on me permet ce néologisme peu heureux mais pratique) systématique de la part de celle qui préfère la lucidité à l’enthousiasme.

    Deshoulières privilégie un contre-chant lyrique, dévoilant à travers l’exercice d’une poésie ludique les chausse-trappes et les prétentions du grand lyrisme, toute cette pompe factice que Kundera aurait appelé le kitsch, pour lui préférer la gaieté et la légèreté « enjouée » d’un badinage assumé. La pose poussinienne de l’inspiration, le sublime bolévien affecté, la parole prophétique ronsardienne, Antoinette n’en est pas dupe, et ne nous invite pas à y souscrire. Elle démythifie le furor et l’enthousiasme, récuse les mirages d’une passion qui s’exalte elle-même et, surtout, démonte le fétiche de la « gloire » (surtout posthume) au profit d’un art de vivre au présent : ataraxie, tempérance, agrément, conversation. Sa méthode pour déboulonner les idoles consiste moins en une subversion frontale, peu compatible avec l’esthétique de la civilité galante qui évite de choquer et de se prendre au sérieux, que d’une édulcoration stratégique qui vide les thèmes et idéaux lyriques de leur substance. La plainte hyperbolique, la démesure élégiaque, la promesse d’immortalité par le chant sont systématiquement adoucies, obliquées ou traitées à travers des masques et des maquillages. Plus généralement, Deshoulières met en place dans son œuvre un dispositif de contre-lyrisme permanent et systématique : humour, ironie, animaux de compagnies, réel humble, pointes et jeux verbaux constituent autant d’antidotes qui permettront l’émergence d’une voix poétique différente de celle issue de la tradition platonicienne, pétrarquiste et ronsardienne que son adversaire Boileau, au fond, ne fait que perpétuer : n’affirmait-il pas, au seuil de L’Art poétique (1674), « C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur / Pense de l’art des vers atteindre la hauteur / S’il ne sent point du Ciel l’influence secrète / Si son astre en naissant ne l’a formé poète » ? L’image de l’inspiration apollinienne, si elle n’est pas totalement absente chez Deshoulières puisqu’on trouve quelques rares variations très conventionnelles dans quelques pièces encomiastiques (p. 253), reste toutefois exceptionnelle sur le mode sérieux. C’est qu’une telle profession de foi mystique ne convient guère à la simplicité d’une poétesse adepte d’une éthique lucrétienne mâtinée de gassendisme.

    Style moyen et poésie de l’immanence

    Ce lyrisme de l’immanence pratiqué par Deshoulières est-il pour autant un lyrisme diminué, mièvre, affadi et prosaïque ? Son art n’est-il pas d’abord, à l’heure où triomphe  le soupçon généralisé et le  regard aigu des moralistes, une poésie du désenchantement et du dessillement ? La désublimation de tous les grands mythes consolateurs du vieux lyrisme (inspiration, passion, immortalité, et sublime céleste tonitruant) n’est que le préalable nécessaire à l’émergence d’une autre voix, le chant lucide des biens possibles, utiles et doux, du monde comme il va. Ce chant est bâti sur les procédés caractéristiques du style moyen.

    Par « style moyen », on entend, dans la tradition rhétorique héritée de l’Antiquité, le genus medium (ou mediocre), position intermédiaire entre le genus subtile (tenue/humile) et le genus grande (sublime), selon la codification de Cicéron (Orator, 69-74 ; De oratore, III) et de Quintilien (Institutio oratoria, XII, 10). Le style moyen correspond paradigmatiquement à celui des Géorgiques, ouvrage de Virgile qui tient le milieu entre l’Enéide et les Bucoliques5 .Destiné prioritairement à delectare (plaire) tout en instruisant (docere) sans chercher l’emportement pathétique (movere), le style moyen conjugue correction, clarté et ornement mesuré, proscrivant aussi bien la sécheresse que l’enflure : période ample mais tenue, figures tempérées visant à l’équilibre au moyen de la litote et de la variatio, lexique choisi sans préciosité ni bassesse, cadence harmonieuse. Repris par la poétique classique française, le genus mediocre devient une esthétique de la mesure fondée sur la bienséance, l’agrément et le naturel, propre à régler l’expression de l’affect. Il convient aux genres de sociabilité autant qu’à la poésie morale voire religieuse : loin d’être tiède, il est une discipline de la justesse, éthique et formelle, dans l’héritage de l’horatienne de l’aurea mediocritas6 .

    Un faisceau de signatures formelles permettent de caractériser le style moyen de Deshoulières, toutes perceptibles dès le premier portrait :

    1. Mesure et mediocritas assumées : « Sa taille n’est encor ni grande ni petite » (p. 88, v. 6)
    2. Litote et atténuation (contre le sublime tapageur)
      Le portrait de Mademoiselle de Vilenne avance par « assez », « pas mal », « je ne sais quoi », qui disent la retenue et la politesse du jugement : « Elle a je ne sais quoi qu’on ne peut exprimer » (p. 88).
    3. Lexique de l’agrément et de l’urbanité. La beauté est évaluée « à l’agrément », non au spectaculaire ; la sociabilité élégante est la mesure du goût : « elle est […] pleine d’agrément » (v. 7).
    4. Ton conversationnel et adresse à l’allocutaire. L’échange mondain se joue à vue (« chère Amarillis »), avec apartés, connivences et circulation des voix ; la poésie imite la causerie, v. 16.
    5. Clarté et cadence binaire. Énumérations calmes, parallélismes, périodes sans boursouflure : « Sa gorge…, ses bras…, sa taille… ». La phrase avance droit, sans clinquant.
    6. Badinage sérieux (satire sans fiel). Dans le « Portrait de M. de Lignières », l’ironie reste souriante (« un aimable imposteur, un illustre volage », p. 90) ; la charge plaisante est tenue en laisse par l’urbanité et la taquinerie par le respect.
    7. Tempérance des affects. La sensibilité se contrôle : « Un aimable enjouement, une douce langueur, / Mêlés également, font sa charmante humeur » (v. 55, p. 88). Alliance d’allègre et de doux, sans excès.
    8. Dissimulation du savoir. La culture n’est pas brandie, elle s’insinue en naturel : Lucrèce est adapté « en galimatias fait exprès », non pour diffuser ouvertement un savoir philosophique ou scientifique.
    9. Modestie d’auteur et éthique de la « négligence: La préface et  l’autoportrait qu’elle comporte minorent l’ambition : « Sans crainte, sans inquiétude, / Je livre mes amusements… ». L’ » amusement » dit l’art contenu et discret, non l’à-peu-près d’une dilettante (p. 99).
    10. Primat du présent (lié à la morale épicurienne tempérée). « Le seul bien qui nous appartienne, / [c’est] le présent », écho du carpe diem cher au maître du style moyen, Horace (p. 340, v. 34-35)7 .
    11. Souplesse du vers qui imite le style faussement négligé du sermo pedestris. Cette souplesse se remarque à l’emploi du vers hétérométrique dit « libre » ou encore aux enjambements nombreux, même dans les vers à dimension morale « Il a peu de bon sens quand il va s’entêter / De la vanité… » (p. 341, v. 75).
    12. Désenvoûtement du grand genre, sans aigreur. Dans « l’Épître chagrine », la poète déconseille la « frivole gloire », sur un ton simple et direct de recusatio du « talent » poétique : « Vous que le ciel n’a point fait naître / Avec ce talent que je hais… ». La malédiction attachée au génie poétique se dit en refusant toute posture dramatisée.
    13. Économie de la louange. L’éloge est rarement dithyrambique,  mais plutôt édulcoré : « Elle parle du moins aussi bien qu’elle écrit… ». La tournure baisse d’un ton la célébration mais conserve l’élégance (p. 89, v. 44).
    14. Portraits à hauteur d’homme. La physionomie et les mœurs se peignent en se gardant du sublime comme du grotesque : « Il est droit, assez grand… « , « Ses yeux… sont fins, ils sont doux…  » (p. 90, v. 12).

    En bref, chez Deshoulières, le style moyen n’est pas un “milieu tiède” : c’est une éthique de la litote, de la mesure et de l’agrément, servie par une une poétique de la conversation, en vue d’une politique de l’effet, le désamorçage du sublime tonitruant comme du burlesque débraillé, pour mieux installer une voix de justesse.

    *

    Qu’on ne s’y trompe donc pas : cette quête du bonheur par le style moyen n’est ni facilité ni impuissance à s’élever, mais un chemin de crête. Les idéaux de « tendresse » et de « repos » requièrent une surveillance de tous les instants, et la plume qui prétend les chanter nécessite une virtuosité de l’équilibre, une neglegentia diligens qui tient la ligne entre emphase et platitude : trop de tension, et l’on verse dans le grandiloquent ; trop de relâche, et l’on tombe dans le terne ou le vulgaire. Chez Deshoulières, le « moyen » est une conquête exigeante, une corde raide où se joue un sublime du lieu commun, pour emprunter le titre du beau livre de Francis Goyet8 . Si la critique a pu paraître désemparée devant la position inattendue de Deshoulières et la manière dont elle déjoue nos définitions usuelles du lyrisme, c’est qu’elle inscrit sa pratique poétique sous le signe d’un soupçon méthodique, qui n’est pas simple cynisme, ni renversement subversif, mais stratégie de lucidité. Les lieux communs du lyrisme ne résistent pas à ce désamorçage léger et souriant des vieux topoï. Trois lignes de force règlent l’économie de cette suspicion badine.

    1. L’horizon mondain et libertin d’urbanité qui décourage l’effusion pathétique et le furor poétique.
    2. Le dialogue serré avec la morale des Maximes. L’amour-propre, les fausses vertus et la vanité des réputations font l’objet d’un démontage systématique.
    3. L’opposition « moderne » au sublime, mais sans rien renier de l’héritage des Anciens.

    Explication de texte : le portrait de Mademoiselle de Vilenne (p. 88)

    Le « Portrait de Mademoiselle de Vilenne » (1658, imprimé dans le Recueil des portraits et éloges de 1659) offre un observatoire très net de la reconfiguration du lyrisme chez Deshoulières, sous la double pression de la sociabilité galante et d’une éthique de la mesure. La sincérité ne passe pas par l’effusion, mais par un réglage rhétorique du compliment et un usage maîtrisé des figures convenues. Les louanges blasonnantes des parties du corps et des qualités de l’âme ne sont pas à prendre au premier degré, mais l’affection tendre de la poétesse pour Mademoiselle de Vilenne ne perce pas moins parfois la carapace des conventions et des clichés.

    *

    D’emblée, la parole lyrique se manifeste comme poussée irrépressible (« Je ne puis m’empêcher…« , v. 1), mais cette impulsion est aussitôt canalisée par le cadre codé du portrait de ruelle (« … de faire la peinture », v. 1), avatar mondain de l’ut pictura poesis (( Sur le portrait mondain, voir Jacqueline Plantié, La Mode du portrait littéraire en France, 1641-1681, Paris, Honoré Champion, 1994. )) . La sincérité n’est donc pas congédiée : elle circule à travers la convenance et trouve sa vérité dans le réglage formel.

    Cette scénographie implique un éthos d’autorité intime : « Je connais son esprit, sa beauté, son mérite » (v. 5). Le je n’est pas la voix anonyme d’un blason, mais un témoin responsable qui « peint au naturel ». Pourtant, la même voix se tient à distance des hyperboles brutales : « Sa taille n’est encor ni grande ni petite » (v. 6) ; « Son nez n’est pas mal fait » (v. 11). La litote et l’entre-deux sont ici signature d’un style moyen : ni épanchement, ni sécheresse, mais une tenue qui refuse l’emphase tapageuse. Même les exclamations (« Qu’ils sont fins ! qu’ils sont doux ! », v. 12) évitent tout débordement expansif. Ainsi le blason corporel, très complet (cheveux, teint, yeux, bouche, dents, gorge, bras, mains, taille : v. 10-34), se déploie sous le signe du juste milieu ; l’hyperbole pétrarquisante subsiste (« cent mille trépas », v. 4 ; « où l’Amour prend ses armes », v. 13-14), mais elle est polie par une civilité des affects qui préfère l’agrément du je ne sais quoi (« Elle a cet air galant… un charme inexplicable », v. 29-30) et la santé nécessaire au plaisir (« La fraîcheur de son teint, et sa vivacité, / Font bien voir que Phillis a beaucoup de santé », v. 27-28) à la fureur larmoyante9 .

    La structure du poème, très lisible, mène du corps à l’esprit, puis de l’esprit au secret. Le premier pivot décisif est situé au vers 35 :  « Son esprit tout divin répond à ce beau corps » (v. 35). Ici, Deshoulières corrige les soupçons de superficialité, et de ce bel esprit mondain raillé par les adversaires des « Précieuses » : « Ce n’est point un esprit qui n’a que l’apparence » (v. 37) ; il est « grand, plein de feu, solide, égal et doux » (v. 39). Tout est affaire d’alliage : le feu n’est pas l’emportement, car, non sans effet quelque peu oxymorique, il demeure égal et doux ; la fierté cohabite avec le jugement et la mémoire (v. 41-42). Le style moyen n’est pas l’apathie : c’est une coïncidence des contraires. S’y ajoutent les marqueurs de sociabilité lettrée : « Ses billets sont galants… Elle parle du moins aussi bien qu’elle écrit » (v. 43-44), et surtout la compétence partagée : « Elle n’a pas besoin qu’on lui traduise rien / De ce que nous avons du Tasse et de Virgile » (v. 48-49). Le « nous » dit la connivence et la complicité : en Mademoiselle de Vilenne, la poétesse peut se reconnaître, puisque, Deshoulières aussi maîtrisait ces langues et ces œuvres, de sorte que Madame de Vilenne est construite comme un double ou une jumelle de la poétesse : une Moderne qui confesse lire et goûter aussi la littérature ancienne, mais sans étaler avec impudeur une érudition de femme savante. Le portrait devient ici autoportrait oblique : dans l’univers mondain, parler de soi passe souvent par la louange de l’autre (Deshoulières emploie de façon récurrente ce procédé dans ses portraits).

    La fin du poème rehausse encore cette éthique par deux traits. D’une part, la modestie : « Chaque jour cette admirable fille / Cache soigneusement tous ces dons précieux » (v. 50-53). D’autre part, la tempérance des humeurs : « Un aimable enjouement, une douce langueur, / Mêlés également » (v. 55-56). L’oxymore maîtrisé produit une musique affective subtile : ni fadeur, ni tumulte, mais un mélange qui rend la personne « charmante ». Vient alors la réticence qui dit plus qu’elle ne tait, conformément à l’esthétique du laisser deviner, lointain héritier du senhal courtois qui cultivait déjà la discrétion : « Et si je ne craignais pas de la mettre en colère, / Je dirais qu’elle en fait admirablement bien » (v. 46-47). La confidence intime passe paradoxalement par la réticence à dire et le secret gardé ; elle dit qu’elle ne dira pas. On peut y lire un souvenir de l’éthique courtoise qui vient doubler la discrétion mondaine. Par praeteritio, la poétesse atteste sans exhiber ; elle confirme « l’anti-curiosité » propre à la conversation honnête10 . La clausule pousse cette logique jusqu’au bout : « Mais chère Amarillis, on n’y connaîtrait rien, / On ne saurait jamais le sujet de sa flamme, / Ses yeux garderaient bien le secret de son âme » (v. 60-62). L’aveu n’est pas désavoué ; il est à couvert. Il passe ici par le motif de l’insinuation : l’amie fidèle connaît le secret de son amie mais restera à jamais silencieuse. Le lyrisme s’invente ici sous le signe du secret, non du spectacle.

    Cette poétique de la réserve n’est pas seulement un accommodement mondain ; elle reconfigure l’énonciation elle-même. Le portrait est polyadressé : il est destiné explicitement à « chère Amarillis«  (v. 16, repris v. 60), mais se sait prononcé devant témoins, ceux des ruelles et les lecteurs du livre. D’où un dispositif de conversation : apostrophes, gradations, couplets à rimes plates qui privilégient la continuité argumentative sur l’éclat isolé. Les « billets » mentionnés (v. 43) et l’égalité entre écrire et parler (v. 44) thématisent l’échange, le don/contre-don d’esprit qui fonde la sociabilité galante. Dans ce régime polyphonique, le lyrisme cesse d’être soliloque : il devient pacte d’écoute.

    On comprend dès lors en quoi la voie choisie par Deshoulières est un chemin difficile. Il est plus aisé d’exagérer que de viser juste. L’émotion est là : les larmes (v. 14), les désirs (v. 13), l’aveu implicite (v. 46-47). Mais cette émotion passe par le tact, la complicité. Loin de toute intimité dévoilée avec impudeur, la poétesse cultive une intensité mesurée qui préfère l’agrément, la santé, l’urbanité du « je-ne-sais-quoi » (v. 19-20) à l’enflure.

    Le poème obéit à toutes les règles d’un jeu très formaté, égrenant la litanie des perfections attendues, tant morales que physiques. Mais trois procédés réintroduisent le vrai :

    • la présence d’un « je » responsable et auctor qui garantit l’authenticité de la description (« je peins au naturel »),
    • les bornes de la franchise et l’exigence du secret, qui laissent entendre une proximité affective ;
    • le partage de références expertes, signes d’un lien réel, d’amitié et d’admiration, sous le signe de la littérature.

    On peut alors risquer une hypothèse d’ensemble : ce portrait programme, à l’échelle de l’œuvre, une entreprise réfléchie de déboulonnage des anciennes théâtralisations du sentiment. Matérialiste et épicurienne dans sa manière, c’est-à-dire attentive aux conditions concrètes du bonheur (santé, humeur, sociabilité, jugement) autant qu’à la joie de la lettre, Deshoulières maintient le chant, mais le déspectacularise. Elle n’oppose pas la sincérité aux codes ; elle la fabrique dans et par les codes. Ainsi le lyrisme, loin d’être une pure effusion, devient un art de vivre : conversation, amitié lettrée, modestie fière représentent tout un style d’âme qui, chez Vilenne, renvoie en miroir à la poétesse elle-même. C’est ainsi une autre grammaire du « je » poétique que la poésie d’Antoinette Deshoulières nous invite à envisager, qui passe par le détour de l’autre.

    *

    Cette désublimation du lyrisme au profit d’une autre forme d’intensité poétique, compatible avec l’agrément, la sociabilité douce et le style moyen, se repère à la fois dans les poèmes issus de sa veine amoureuse, dans ceux  issus de son inspiration encomiastique,  et même dans ses vers sacrés, comme nous allons le voir dans les prochains billets.

    1. Ingrid Riocreux, « L’illisibilité en pratique ou le choc des univers mentaux (l’exemple du lyrisme) « , Fabula-LHT, n° 16, janvier 2016, https://doi.org/10.58282/lht.1671 . []
    2. Il faudrait refondre au moins les sections « les thèmes lyriques » et la « tonalité lyrique », propres à faire des ravages au lycée. []
    3. Ingrid Riocreux, art. cit. []
    4. Ibid. []
    5. Voir par exemple Alain, « Le genre littéraire », in L’histoire littéraire, Paris, Armand Colin, 2023, p. 143-162. []
    6. Horace, Ode à Licinius, II, 10, 5. []
    7. « Dum loquimur, fugerit invida aetas : carpe diem, quam minimum credula postero« , « Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit. Cueille le jour, et ne crois pas au lendemain. », Odes, I, 11, 8, trad. Leconte de Lisle. []
    8. Francis Goyet, Le Sublime du ‘lieu commun’. L’Invention rhétorique dans l’Antiquité et à la Renaissance, Paris, Classiques Garnier, 2018. []
    9. Nous verrons dans un billet ultérieur que la « santé » est une condition du bonheur chez Gassendi. []
    10. Voir l’excellent article, comme toujours, de Myriam Dufour-Maître, « Une anti-curiosité : la discrétion chez Mlle de Scudery et dans la littérature mondaine (1648-1696) » in Curiosité et Libido sciendi de la Renaissance aux Lumières, éd. Nicole Jacques-Lefèvre et Sophie Houdarde, ENS Editions, 1998, p. 333-358. []
  • La lyre au crépuscule

    La poésie sous Louis XIV n’a pas bonne presse dans les histoires littéraires. Il existe une

    « idée bien ancrée selon laquelle la poésie française serait entrée en hibernation à la fin de l’époque baroque et qu’à l’exception notable de La Fontaine, aucun ‘véritable’ poète n’aurait survécu à l’avènement du classicisme »

    estime Volker Schröder1 . Le lyrisme est-il en crise ou déjà mort dans les années 1680-1690 ? Deshoulières fut-elle l’un des artisans de ce prétendu déclin ? Autrice née trop tard dans un monde poétique déjà bien vieilli, a-t-elle précipité cette décadence de la poésie lyrique que Sylvain Menant appelait « La chute d’Icare », et qu’il faisait débuter vers la fin du XVIIe siècle ?

    Les Modernes entre crise et progrès

    Les contemporains sont les premiers responsables de ce discours décliniste. Le sentiment de décadence de la poésie s’amorce en effet très tôt, dès les années 1680, au moment de la Querelle des Anciens et des Modernes. C’est de cette période que datent les prémices d’un des mythes littéraires les plus tenaces de notre historiographie, celui des vingt années miraculeuses de la splendeur classique (1660-1680), qu’on appelle parfois la « génération de 1660 ». En 1687, l’année où Deshoulières fait paraître son recueil, Perrault affirme dans son Siècle de Louis Le Grand la thèse du progrès des arts, mais ses vers laissent en même temps filtrer l’intuition d’un proche déclin2 . Il regrette l’époque du « célèbre Corneille » (qui décède en 1684), et considère avec nostalgie les auteurs de l’âge immédiatement précédent, tous décédés lorsque son poème est déclamé à l’Académie française :

    Les Régniers, les Maynards, les Gombaulds, les Malherbes,
    Les Godeaux, les Racans,
    Les galants Sarasins et les tendres Voitures,
    Les Molières naïfs, les Rotrou, les Tristans…3

    Deshoulières, comme Perrault partisane des Modernes, laisse transparaître la même nostalgie et le même sentiment d’un déclin de la poésie, par exemple dans la pièce consacrée à déplorer la mort de Montausier : avec lui, c’est le souvenir d’une époque « aux Muses plus propice » qui disparaît :

    Et tous deux sont suivis de ces Illustres Morts,
    Qui dans une saison aux Muses plus propice,
    Firent de leurs charmants accords. (p. 293)

    La Motte, ou Chaulieu, qui écrit en 1713 « contre la corruption du style et le mauvais goût du temps », entérineront cette vision d’une « chute d’Icare » dont le début daterait des années 1680, et à laquelle participe  la nostalgie de Deshoulières pour l’époque bénie de la Chambre bleue4. Le sentiment de déclin se poursuit ensuite: dès 1719, La Motte ouvre son Discours sur la poésie en général par une adresse à « ceux qui sont trop prévenus contre [la poésie] » ; il dénonce plus loin la « tyrannie de la rime » et plus généralement les contraintes qui gênent la liberté d’expression :

    Eh ! Le moyen que la mesure des vers, la tyrannie de la rime, jointe sur-tout à la contrainte de l’ ode, ne nous arrachent quelquefois un mot que nous sentons bien n’ être pas le plus juste, mais que nous nous pardonnons en faveur de quelque beauté que nous serions obligés de sacrifier avec lui ?5

    Ces réticences révèlent qu’un préjugé contemporain existe déjà, lié à la promotion de la prose claire, et à la redéfinition des critères esthétiques par Du Bos à la même époque. Mais cette thèse d’une chute d’Icare suivie d’une longue nuit de la poésie se cristallise surtout au XIXᵉ siècle, chez les historiens de la littérature. Nisard, puis Lanson considéraient le XVIIIᵉ comme un « siècle de la prose » 6 , la « décadence » de la poésie étant associé en réalité à l’époque louis-quatorzienne. Dans les années 1950-1960, la vogue du baroque littéraire, qui remit à l’honneur tant d’auteurs méconnus du début du XVIIe siècle, tendit à dévaloriser par contre-coup la poésie du « plein-classicisme » (Rousset), au sein de laquelle ne surnageait guère que la figure de La Fontaine. Tous négligèrent la poésie galante et mondaine de la fin du siècle, accréditant ainsi par ce dédain le lieu  commun de la chute d’Icare.

    Les « arrangeurs de syllabes »

    La critique chercha les raisons de cette décadence présumée, et leurs arguments continuent aujourd’hui d’être souvent relayés. On considère d’abord que la poésie classique aurait souffert d’un excès de formalisme, dû en particulier aux exigences avant tout techniques de la réforme malherbienne, considérées comme incompatibles avec le libre flux de l’inspiration et débouchant sur un simple artisanat du vers.

    Pour faire bref, on a appelé réforme de Malherbe (1555-1628) un recentrage de la poésie sur la diction, la correction et l’euphonie, au détriment du furor et de l’inventio. Génetiot résume ce basculement comme un déplacement « de l’invention vers l’élocution », dont l’effet sera l’instauration d’un primat de l’art sur l’inspiration, impliquant une pratique méthodique de reprise et de polissage du vers. De ces principes découle un ensemble de normes techniques : une promotion de la rime riche mais sans excès, une prédilection pour les clausules, la formalisation de l’alexandrin en tétramètre correctement césuré, enfin, et peut-être surtout, une réingénierie de la strophe, et en particulier du dizain, divisé en deux quatrains suivis d’un tercet. Aux questions de prosodie et de métrique s’ajoute un purisme lexical entraînant la purgation des archaïsmes, mais aussi des provincialismes, des latinismes, des italianismes et plus généralement des « termes bas ». Malherbe traque jusqu’aux suites sonores jugées cacophoniques : il condamne ainsi chez Desportes « Madame, Amour, Fortune & tous les Elemens », reprochant à son prédécesseur la succession des syllabes « Ma-da-ma »).

    Ces maximes, reprises et amplifiées par Balzac et Vaugelas, provoquent un appauvrissement des ressources lexicales et, en particulier, une diminution du nombre de mots susceptibles de rimer entre eux. Malherbe ne craint pas une poésie conventionnelle : la mythologie y est par exemple rabattue au rang de comparant convenu ; Malherbe restreint les fables aux références les plus communes et les subordonne à une idée abstraite. La suite du siècle, marquée par le succès des Remarques de Vaugelas (1647) et de L’Art poétique de Boileau qui fera de Malherbe le grand réformateur de la poésie française (« Enfin Malherbe vint et le premier en France… », 1674), fera paraître la poésie comme une simple métromanie, et le poète comme un « arrangeur de syllabes », formule que, d’après Tallemant, Malherbe appliqua à Racan et à lui-même7 .

    Nuançons sans attendre cette vision technicienne de la position prêtée à Malherbe, afin de ne pas caricaturer sa « réforme » et de comprendre la nature et les enjeux des exigences formelles auxquelles Antoinette Deshoulières souscrivait, comme les autres poètes de son temps. D’une part, l’architecture malherbienne « impeccable » est explicitement tempérée par l’exigence d’euphonie et de « style doux et coulant » : la musique du vers reste un critère de la qualité de l’écriture. D’autre part, Malherbe n’invente pas ex nihilo un carcan : il précipite une évolution qui date de la fin de XVIᵉ siècle et tend vers l’ordre, la sobriété et la clarté ; il propose un outillage rhétorique que le lyrisme comme le théâtre sauront exploiter. En somme, la mécanique post-malherbienne, pensée pour la netteté et la persuasion, n’abolit pas la veine lyrique : elle la reconfigure. Ce qui n’empêche pas que, regardée depuis une poétique de l’inspiration, elle ait nourri à tort le cliché d’une poésie classique définie comme un simple artisanat du vers, voire une prose versifiée.

    L’idéal de clarté : rêve ou cauchemar?

    La révolution philosophique, scientifique et technologique qui marque la seconde moitié du XVIIe siècle a aussi été considérée comme préjudiciable à la poésie. Rationalisme cartésien, absolutisme louis-quatorzien et mercantilisme colbertiste ne paraissent pas constituer un terreau favorable à l’émergence d’une forme littéraire associée à l’imagination et à la fantaisie verbale.

    Michel Foucault parle, pour désigner cette période, du passage de l’épistémè de l’analogie à l’épistémè de la représentation8 . Il signifie par là que les conditions de possibilité du savoir (définition qu’il donne à « épistémè ») changent. Entrer dans l’épistémè de la représentation, dont la Grammaire et la Logique de Port-Royal constituent en quelque sorte le manifeste, c’est passer, vers 1650-1660, d’un savoir fondé sur les ressemblances et les similitudes à un savoir qui vise la mise en ordre du réel par des signes transparents.  Connaître revient désormais à établir des taxinomies et représenter correctement, à travers des opérations de définition, de classement, de mesure et de preuve. Ce nouveau régime de vérité, en prise avec la mathématisation du monde qu’implique la philosophie et la science modernes, aboutit à séparer radicalement les « choses » des « mots » qui se contentent désormais de les désigner le plus fidèlement possible. Les images poétiques risquent alors de se trouver alors privées de leur sève, dépouillées de la fonction cognitive héritée de la Renaissance, lorsque la connaissance reposait sur le repérage des similitudes, et pour finir réduites à un rôle purement ornemental. La métaphore classique, qui doit désormais être frappée au coin de l’évidence et du bon sens, tend à n’être admise qu’à proportion de sa transparence conversationnelle. Telle par exemple celle du « timon du vaisseau » (p. 198), qui constitue le roi en pilote d’un navire :

    Nul Roi n’a porté seul le pénible fardeau,
    Les a-t-on vu cesser dans ses douleurs cruelles,
    Quoi qu’en des mains sages, fidèles,
    Il eût pu confier le timon du Vaisseau ?

    Deshoulières opte pour un cliché politique issu de l’Antiquité, celui de la « nef de l’État », image humble par cela même qu’elle est convenue, et immédiatement intelligible. On retrouve le même lexique quasi-administratif et concret dans la pièce à Turgot, lorsque la poétesse évoque « le dédale des lois » pour désigner la complexité du système juridique (p. 282).

    Une fois rompu le lien quasi magique qui liait la parole poétique à l’essence des choses, une fois privée de son pouvoir heuristique ou épistémologique, la poésie semble au premier abord se trouver dépouillée de ses enchantements traditionnels, et contrainte comme la prose de viser la clarté, de fuir l’équivoque, de se laisser guider par la raison, avec la grâce et l’élégance pour seuls et derniers atouts. Or, la plupart des régimes poétiques, de la Renaissance au Surréalisme en passant par le Romantisme, associent si structurellement la poésie aux images que le statut accordé aux figures de comparaison par l’époque classique nous paraît assez inconfortable. Les clichés n’ont pas bonne réputation en littérature, de nos jours.

    En réalité, ce récit de dessiccation de l’image, longtemps véhiculé par les histoires littéraires et perceptible encore dans la thèse de Sylvain Menant, ne tient qu’à demi9 . D’une part, les formes de la conversation imposent au discours poétique des vertus qui ne sont pas anti-figurales en soi : variété, brièveté, pointe s’accordent sans peine avec le ciselage de figures piquantes et inattendues ; d’autre part, la poétique du mot d’esprit exige une technicité rhétorique qui inclut l’usage habile des tropes : l’artifice et l’ingéniosité du concetto, fondés sur l’équivoque, l’antithèse ou le renversement, produisent des éclairs de vérité, comme des maximes en miniature. Ainsi l’idylle intitulée « Les Moutons » s’achève-t-elle sur une comparaison surprenante en forme de verdict moral : « Vous êtes plus heureux et plus sages que nous. » (p. 125). Ce dernier vers retourne tout le tableau pastoral : la nature (et les bêtes) donnent la norme d’une sociabilité sans domination. La chute vient ici condenser une leçon éthique, voire politique, de sorte que la figure apparaît propre à cristalliser une norme ou à délivrer une leçon, sur la vanité, la mesure ou l’amitié. Autre exemple : « Ah ! c’est un dévot de cabale » (p. 314) qui sert de relance à l’Epître au Père de La Chaise. Le trait final ou intermédiaire n’est pas un ornement : il qualifie une conduite, fixe une typologie sociale et produit l’effet de vérité d’un mot juste. La figure, dont la fonction relève ici de la satire, classe les comportements et sanctionne, par le rire amer, l’un des principaux vices, l’hypocrisie. Antoinette Deshoulières, qui affectionne également les images plus amples et jusqu’aux comparaisons de style homériques, est loin de négliger les tropes. La ballade à sa fille comporte ainsi une longue métaphore filée : « Fille ressemble à ce bouton vermeil… » (p. 229). Enfin et surtout, si Deshoulières ne se caractérise pas souvent par l’invention de stupéfiants-images inouïs, elle parvient à déplacer ou réactiver subtilement des images conventionnelles afin de leur donner un sens nouveau. Dans la même ballade, l’image classique de la rose qui se fane, topos bien émoussé depuis Horace et Ronsard, laisse place à l’épine, non comme le reste passé de la fleur, mais son repoussoir dangereux. L’image la plus « classique », celle de la femme-rose, n’est gardée que pour être privée de tout lyrisme au profit d’une pointe mordante dont l’épine apparaît comme la mise en abyme.

    *

    Plutôt qu’un assèchement pur et simple, le changement d’épistémè opère une conversion du figuré. La métaphore cesse sans doute d’être clef herméneutique du monde, comme elle l’était à la Renaissance, mais elle devient preuve de justesse, sous l’égide des principes de clarté, de naturel et de convenance ; elle devient aussi  levier pragmatique dans des formes brèves et dialogales, visant à renforcer les effets et les adresses. C’est cette re-fonctionnalisation de l’image, et non sa mort, qui a pu faire paraître le figuré classique comme décoratif. Or, vu de l’intérieur, il s’agit d’un changement de régime de vérité des figures, calibré par la raison et la conversation.

    *

    En acceptant l’idée d’une « crise de la poésie » et en reconnaissant l’absence de figure exceptionnelle au cours de cette période marquée par « l’immobilisme », Menant reconduit en partie l’idée d’un déclin des hautes ambitions poétiques dont l’origine remonte aux années 1680. Mais son enquête montre aussi l’intense vitalité d’une production versifiée nourrie par les périodiques et les « petits genres ». La poésie, loin de se tarir à partir de la réforme malherbienne, ne renonce à sa prétention grandiloquente que pour se déplacer du côté du naturel et du « style moyen », au sein d’une scénographie mondaine. En réalité, c’est pour une grande part notre conception datée du lyrisme, tributaire du Romantisme, qui fait écran aux pratiques salonnières du XVIIᵉ siècle. Nous allons tenter dans le billet suivant de cerner la nature du lyrisme à l’époque « classique ».

    1.   « We first need to confront the ingrained idea that French poetry went into hibernation at the end of the baroque era and that, with the sole exception of La Fontaine, no ‘true’ poet survived the onset of classicism », V. Schröider, « Verse and Versatility : The Poetry of Antoinette Deshoulières »,  Teaching Seventeenth- and Eighteenth-Century French Women Writers, ed. Faith E. Beasley, New York: The Modern Language Association of America, 2011, p. 242-249 , https://shs.hal.science/halshs-02305247/document. []
    2. Contrairement à Fontenelle, seul adepte à l’époque de la thèse d’un progrès continu des arts, Perrault considère que l’âge de Louis XIV marque un somme insurpassable et qu’on ne saurait monter plus haut. Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre carnet consacré à Boileau: https://boileau.hypotheses.org/174 . []
    3. Charles Perrault, Le Siècle de Louis XIV, 1687. []
    4. Voir Menant, La Chute d’Icare, op. cit. p. 104. []
    5. Œuvres de Monsieur Houdar de La Motte, Paris, Prault, 1754, p. 55. []
    6. Marius Roustan, La Littérature française par la dissertation, Paris, Paul Delaplane, s. d. []
    7. Gédéon Tallemant de Réaux, Historiettes, Paris, A. Levavasseur, 1834, t. I, p. 172. Les deux ouvrages essentiels pour bien comprendre la réforme malherbienne sont : Ferdinand Brunot, La Doctrine de Malherbe d’après son commentaire sur Desportes [1891], Paris, Armand Colin, 1969 ; René Fromilhaghe, Malherbe. Technique et création poétique, Paris, Armand Colin, 1954. []
    8. Michel Foucault, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966. Rééd. coll. « Tel », 1990. Chapitre 2, « La prose du monde ». []
    9. Si je n’éprouvais  quelque scrupule à égarer l’agrégative et l’agrégatif diligents dans un dédale de lectures inutiles, je les renverrais au Chant de la grâce. Port-Royal et la poésie, Paris, Champion, 2003, où j’aborde ces questions depuis le prisme de Port-Royal. []