Le chant du bonheur.

Introduction à la poésie d’Antoinette Deshoulières

Auteur/autrice : Tony Gheeraert

  • La dernière Précieuse ?

    La poésie d’Antoinette Deshoulières : « un charmant badinage »

    Antoinette Deshoulières semble d’abord s’inscrire pleinement dans la tradition de la mondanité galante du milieu du XVIIe siècle, héritée des salons précieux de l’époque de l’Hôtel de Rambouillet, et en reconduire la « poétique du loisir mondain ».

    • Comme ses prédécesseurs tels que Voiture ou Sarasin, Deshoulières conçoit la poésie avant tout comme un loisir aristocratique et non sous l’angle d’une carrière littéraire. En effet, la poétesse, qui attend dix ans avant d’activer le privilège reçu pour son recueil de poèmes, affecte de cultiver à l’égard de la poésie imprimée une indifférence partagée par l’ensemble de l’aristocratie. Elle privilégie la circulation orale ou manuscrite de ses vers dans les cercles choisis, ou la parution occasionnelle et éphémère dans le Mercure galant, plutôt que la publication formelle en volume, qui n’interviendra qu’en 1688. Cette amateurisme assumé est confirmé par Antoinette-Thérèse, dans la préface de l’édition de 1695 des œuvres de sa mère, où elle écrit que cette dernière « travaillait si peu dans la vue de faire passer son nom à la postérité », ne cherchant qu’à plaire sur le moment sans même conserver ses œuvres. Antoinette elle-même qualifie d’ailleurs ses écrits de simples « bagatelles » (p. 304), attitude typique de la poésie de salon où l’on écrit pour le plaisir et l’agrément du cercle mondain, non pour la gloire littéraire ou le profit.
    • Deshoulières fréquente les mêmes milieux que les participants aux « ruelles » de la génération précédente, et elle s’en inspire. Jeune, elle a pu observer quelques salons fameux avant de tenir le sien propre avec sa fille. À l’image des dames de l’hôtel de Rambouillet ou de Madame de La Sablière, elle privilégie la poésie de circonstance, spontanée et légère, au sein d’un cercle intime. Ses pièces galantes circulent ainsi comme un « tourbillon léger et enjoué, qui se distingue des écrits sérieux, voués à l’édition », comme l’écrit Sophie Tonolo, perpétuant l’esprit d’évanescence poétique de ses illustres aînées. Par exemple, dans le Mercure galant de 1678, Deshoulières lance la mode des « épîtres de chats ». Sous le nom de sa chatte Grisette, elle échange des lettres en vers avec d’autres chats de dames de la cour, au grand délice du public mondain de l’époque1 . Ce divertissement littéraire, frivole en apparence fait écho aux jeux d’esprit pratiqués par Voiture et ses amis un quart de siècle plus tôt.
    • La composition du recueil, par son savant désordre, a tout d’une ruelle imprimée. Il retient l’écho des conversations orales et mondaines qui l’ont vu naître, et fige des échanges nés à chaud (billets, chansons, etc.). La polyphonie est explicite, dans la querelle des ballades du temps jadis comme dans le cycle de la poésie animalière : à travers le jeu des réponses en chaîne, nous entendons les multiples voix d’une conversation versifiée. Nous sommes témoins des défis et des réponses. Des traces textuelles manifestent le rôle joué par l’édition pour relier et stabiliser des bribes volatiles (« rimes qui couraient alors », p. 532, « un mauvais rondeau qui courait », p. 393). Les destinataires des poèmes, ou même les pièces d’autres auteurs insérées dans l’œuvre, manifestent la dimension essentiellement dialogique et collective de la poésie des ruelles. Le pseudo-anonymat des astérisques ne fait au fond qu’authentifier la véracité du dispositif : à la lecture du recueil, on entre bel et bien dans la ruelle d’Antoinette, dont l’édition fixe l’éphémère, faisant revivre ces querelles mondaines qui rejouent en demi-teinte les grandes disputes littéraires du siècle, ainsi la « querelle des ballades » en 1684, qui rappelle la querelle des sonnets d’Uranie et de Job entre Voiture et Bensérade2 .
    • Les genres mondains privilégiés par Deshoulières trahissent aussi cette filiation galante. On relève dans son œuvre une prédilection pour les formes brèves prisées un demi-siècle plus tôt : madrigaux (elle en compose une quinzaine), chansons (une dizaine), ballades (huit), rondeaux (huit également) et églogues. Ces petits genres légers, remis à l’honneur par Voiture et ses contemporains, forment l’ossature de la poésie de société de 1630-1660. Deshoulières perpétue ce goût : par exemple, elle cultive le madrigal galant, pièce courte célébrant les émois du cœur avec grâce et esprit, réputée « respirer la douceur, la tendresse et l’amour » selon Boileau (Art poétique, chant II). De même, elle renoue avec la ballade à refrain et même avec le « vieux langage » marotique par jeu d’érudition, comme on le faisait jadis dans la Chambre bleue de l’incomparable Arthénice : « Le bel Esprit, au siècle de Marot.. » (p. 172). L’exemple le plus représentatif de cette veine au sein de notre recueil est sans doute la ballade en style archaïque insérée dans une épître, véritable hommage à « l’âge d’Amadis » chevaleresque cher aux précieux (p. 151). Par ces choix formels, Deshoulières manifeste sa dette envers les divertissements poétiques de l’ancienne génération galante.
    • Cette continuité s’aperçoit aussi dans le goût du badinage : ses contemporains louent son talent à « railler & badiner finement & agréablement » (( Cité par V. Schröder, « Madame Deshoulières ou la satire au féminin », art. cit. )) sans jamais blesser. Le badinage n’est pas gratuité : il est l’outil par lequel Grisette tente d’apprivoiser le désir de Tata et de le civiliser :

    Pour moi qu’un heureux sort fit naître tendre et sage,
    Je vous quitte aisément des solides plaisirs.
    Faisons de notre amour un plus galant usage,
    Il est un charmant badinage
    Qui ne tarit jamais la source des désirs. (p. 379)

    Dans ces vers, Deshoulières érige la douceur en principe de gouvernement du désir, contre l’absolu de la passion néoplatonicienne tout autant que contre l’obscénité. L’attaque (« tendre et sage« ) dessine un autoportrait éthique : la voix se place d’emblée sous le signe de la mesure, loin de toute bravade libertine. Vient aussitôt le glissement ironique : « je vous quitte aisément des solides plaisirs ». Le qualificatif « solides », qui renvoie à l’épaisseur et à la crudité des désirs, est congédié avec une élégance qui fait de la renonciation un geste léger et choisi ; la douceur s’y définit contre l’exigence de l’instinct. À cette brutalité évincée, le poème oppose un lexique de civilité : « un plus galant usage ». L’amour est rapporté à un code (« usage ») : non pas contrainte, mais norme de convenance qui stylise l’élan et l’apprivoise. Le cœur de la proposition tient dans « un charmant badinage » : terme-clef de la sociabilité mondaine, le badinage réduit la tension (de l’ardeur au jeu) sans jamais nier l’énergie du désir. Bien au contraire, la clausule l’affirme en positif : « qui ne tarit jamais la source des désirs ». La douceur n’éteint pas ; elle régule et, ce faisant, rend durable le plaisir, elle transforme la dépense en échange soutenu. Un psychanalyste dirait qu’elle la sublime. Ainsi, contre la veine satirique ou la gauloiserie, la pièce recalibre le désir en jeu réglé : on y brille sans blesser, on plaît sans outrer ; bref, ces vers incarnent une poétique de la modération où la galanterie donne sa forme aimable à l’érotique.

    À travers ces exemples de poésie mondaine, Deshoulières apparaît donc comme l’héritière directe de la galanterie précieuse du milieu du siècle, tant par ses choix de genres et de styles que par son ethos d’aristocrate lettrée écrivant pour le plaisir d’un cercle.

    Nous verrons dans l’étude du détail des textes que l’on peut aisément retrouver dans la poétique de Deshoulières tous les traits définitoires de la poétique mondaine définis précédemment :

    • L’esthétique des « grâces et des ris » (p. 252), caractéristique d’un néo-alexandrinisme auquel se mêle l’héritage d’Ovide. L’idéal esthétique, c’est cette grâce si difficile à saisir et dont La Fontaine disait qu’elle était « plus belle encore que la beauté ;
    • Le renouveau de la pastorale, cadre idéalisé d’une utopie sociale.
    • Le goût pour un médiévalisme badin et néo-gothique, perceptible dans la nostalgie du temps de la chevalerie, les rondeaux ou les ballades d’autrefois (p. 140, « Ballade » « A M. le duc de Saint-Aignan »)
    • Le classicisme latin, sensible dès le début du recueil à travers l’imitation d’Horace, dont Deshoulières reprend les genres favoris, épître, satire, ode ; ou encore dans la pratique des formes virgiliennes comme l’églogue.
    • Une facture malherbienne plaisamment mise à distance, comme on voit dans la parodie du Cid, hors-programme (p. 457) : « en cet affront Malherbe est l’offensé ». L’héritage du poète normand est contredit par la présence d’archaïsmes et de procédés de versification venus de la Renaissance et de la fin du Moyen-Âge, mais son nom souligne qu’il reste une référence par rapport auquel la poétesse doit se situer.
    • La pratique d’une poésie-conversation marquée par le dialogue, la familiarité, le naturel et les traces d’oralité, au service d’une utopie sociale fondée sur l’agrément partagé.
    • La reprise atténuée des grands thèmes de la lyrique amoureuse et thuriféraire : le dialogue avec Pétrarque est central, mis en scène en particulier dans l’épître à Mademoiselle de La Charce, p. 120, que nous étudierons dans ce billet.
    • Le parti pris d’enjouement: « Et la plus enjouée et brillante jeunesse / L’est bien moins que ma belle humeur », dit Mittin à Grisette (p. 384).
    • La négligence savante et le style moyen désinvolte: « vous jouez avec moi, mais c’est nonchalamment », déclare Blondin à Grisette, en une tournure dont l’intérêt métapoétique (p. 381) manifeste la sprezzatura calculée de Grisette.

    Le « je » est ici volontiers défini au sein d’un jeu de rôle où le pathétique est toujours contrôlé, le sentiment retenu, et les affects mis à distance. On pense, par exemple, à la “Lettre en vers” qui ouvre “Proche des bords de Lignon”. Le texte prend d’emblée l’allure d’une correspondance familière, genre proche de la conversation de salon : « le moyen de vous écrire ? » (v. 2) renvoie à une plainte stylisée, et « je ne sais quoi de fripon », à un badinage galant (v. 4-5). La voix y joue avec les codes romanesques tout en les dédramatisant : « je ne me meurs pas encore », v. 20, parodie le suicide de Céladon, tandis que la caricature des peines romanesques (« que de fâcheuses nuits… », v. 37-41) mime la plainte amoureuse pour la neutraliser. La poétesse tient l’aveu à distance par l’ironie légère et le retrait mesuré, typique de l’éthos salonnier : la désubjectivisation du moi (ce n’est pas « je » qui aime, c’est « mon cœur »), propre à faire écran entre le sujet et l’affect ; le détournement sur le lieu (« l’air de cette contrée », « ce fatal rivage », v. 41-49) de la responsabilité passionnelle ; ou encore l’anonymat du destinataire affectueusement chéri (v. 21-23), fidèle au principe du « laisser deviner » dont le but est de ne pas choquer, mais qui manifeste aussi la confiance dans l’intelligence du lecteur, capable de lire entre les lignes. La prudence de l’invitation finale à la retraite urbaine inversée (« m’arracher à tous ses charmes ») renverse burlesquement le motif de topique de la fuite dans la solitude champêtre, tandis que les clins d’œil à la norme galante (« Loin d’être fourbe et volage, / Comme veut le bel usage » laissent voir que le poème tient du jeu et en rien d’une confession sincère.  Le poème installe ainsi tous les signes du roman d’amour (Lignon, Astrée et décor pastoral), mais déjoue la gravité par la litote, la modalisation et le sourire enjoué ; l’aveu n’advient que par hypothèse et par délégation au « cœur », tandis que la voix adopte la politesse du retrait teinté de burlesque pour éviter d’être prise au sérieux par mégarde.

    Confiants dans les capacités d’écoute des interlocuteurs, les habitués des salons préféraient l’insinuation, l’allusion et l’implicite, le « je ne sais quoi » cher à Bouhours, plutôt qu’une franchise directe et déplaisante. Pour un lecteur formé par le XIXᵉ siècle, ces traits prennent aisément l’allure d’un déficit d’authenticité : une parole lyrique qui passe par la convenance et la mise en scène paraît moins véridique qu’un « cœur mis à nu » ; à la vérité elle peut même sembler factice et artificielle. De là a pu naître l’idée que le « lyrisme mondain » ne serait qu’un jeu d’esprit vain et futile qui, vu depuis la norme de l’épanchement sincère d’un moi sensible et tourmenté, semble relever du divertissement plutôt que d’une haute recherche éthique, esthétique ou morale.

    C’est ainsi une autre grammaire du « je » poétique que la poésie d’Antoinette Deshoulières nous invite à envisager. À la différence de la lyrique renaissante aussi bien que de la poésie post-romantique, foncièrement monologuées, le lyrisme salonnier n’existe qu’à travers le lien que rend possible la conversation, et par là fait signe vers une une esthétique de la modération et de l’agrément qui substitue à l’ivresse du transporte inspiré la politesse d’un bonheur partagé.


    Quelques lectures

    L’art du portrait (p. 88)

    « Sa taille n’est encor ni grande ni petite,
    Elle est libre, mignonne, et pleine d’agrément.
    Son nez n’est pas mal fait ; mais que ses yeux sont beaux !
    Ses yeux noirs et brillants où l’Amour prend ses armes… « 

    Ce portrait, l’un des genres les plus pratiqués dans les ruelles, met en scène une esthétique de la mesure qui désarme la brutalité de cour. Dès le début (« ni grande ni petite ») la formule en balancier installe l’entre-deux : c’est l’anti-hyperbole par excellence, signature d’un goût qui refuse le choc du contraste, et estime comme Aristote que la vertu est dans le juste milieu. La suite précise l’horizon d’évaluation : « libre, mignonne, et pleine d’agrément ». Agrément est le mot-clef mondain : on juge moins la puissance des traits que la grâce de la présence (aisance, liberté des mouvements), ce qui substitue à la logique du trophée viril une économie de civilité. Vient alors la litote (« Son nez n’est pas mal fait ») qui euphémise la louange et tient à distance la curiosité indiscrète du blason anatomique : la politesse gouverne la description, on n’appuie jamais, et par surcroît on évite ce que Laure Mulvey appelle le « male gaze ». Le regard féminin entreprend ensuite de se déplacer vers le haut et de spiritualiser l’attrait : « mais que ses yeux sont beaux ! Ses yeux noirs et brillants ». L’éloge quitte le détail corporel pour l’expression, c’est-à-dire l’âme et l’esprit, évitant la crudité où aime s’encanailler la rustrerie courtisane. La clausule « où l’Amour prend ses armes » relève de la galanterie. L’amorce guerrière (« armes ») n’est plus qu’une métaphore aimable, retournant l’imaginaire du duel en jeu d’esprit, la force en douceur et en urbanité.

    Du carpe diem au memento mori : les Fleurs

    Chez Deshoulières, la brièveté et la pudeur n’interdisent pas le grave : l’idylle Les Fleurs convertit un memento mori, dont la modalité funèbre s’éclaire de nuances horatiennes en clair-obscur :

    Que votre éclat est peu durable,
    Charmante fleurs, honneur de nos Jardins !
    Souvent un jour commence et finit vos destins,
    Et le sort le plus favorable
    Ne vous laisse briller que deux ou trois matins.
    Ah, consolez-vous-en, Jonquilles, Tubéreuses :
    Vous vivez peu de jours, mais vous vivez heureuses… (p. 170)

    La perspective de la mort inéluctable assombrit certes le motif ronsardien, manifestant jusque dans la légèreté épicurienne de Deshoulières l’influence du clair-obscur augustinien naguère cher à Philippe Sellier, Ce formalisme doublé de tact et de pudeur n’empêchait pas l’expression de paroles graves ou personnelles, mais dans cet univers galant, on ne s’exhibait jamais en génie souffrant : on modulait sa voix, on usait de masques, on ajustait l’ethos et l’adresse, et l’on n’oubliait jamais que ses propos, toujours en dialogue, s’inscrivaient dans une scène sociale. L’émotion littéraire n’était pas absente, mais elle était filtrée par l’euphémisme, l’enjouement et la pointe plutôt que par le cri déchirant donné comme sincère et sorti des entrailles. Le « cycle animalier » en est l’illustration la plus nette : le masque de la bête familière autorise une parrhèsia ludique sur l’imptétuosité du désir, les détours amoureux et la civilité sans hausser le ton.

    Une ballade n’arrive jamais seule : le dossier Montausier (1684–1688)

    L’épître est par excellence l’incarnation littéraire de la conversation, qu’elle a pour tâche de mettre en forme sans figer. L’ensemble de poèmes parus à l’occasion de L’Amadis de Lully (1684) en fournit une éloquente démonstration.

    Au début de 1684, la création d’Amadis, opéra inspiré d’un roman de chevalerie encore fort célèbre, relance dans le « monde » une dispute sur la nature de la vraie galanterie. Deshoulières y répond par une ballade « en vieux langage » dont le refrain deviendra proverbial, « On n’aime plus comme on aimait jadis », d’abord publiée dans le Mercure galant (janvier 1684), puis insérée au recueil de 1688 avec son contexte et ses suites poétiques. Cette ballade n’arrive pourtant jamais « seule » : elle est présentée, adressée, et cadrée par une « Épître à M. le duc de Montausier, en lui envoyant la ballade qui suit », que l’édition de 1688 enregistre explicitement. L’appareil du livre donne ainsi à voir ce qui, en amont, fut un geste de sociabilité : l’envoi, la scénographie de l’échange et l’invitation à la réplique.

    Dans cette épître d’envoi, la poétesse met en scène la conversation mondaine : elle désigne son interlocuteur (Montausier), en fixe le ton (un « chagrin » enjoué, non vindicatif) et légitime le propos par la mémoire de Rambouillet. Le début célèbre « Montausier dont le cœur ferme, grand et sincère, / Seul, dans un siècle corrompu, / Possède, connaît et révère / Le vrai mérite et l’antique vertu ») fait de l’allocutaire un arbitre éthique (le seul qui « tienne » encore l’antique vertu) et installe l’épître comme tour de parole inaugural (« Souffrez qu’en vos mains je dépose / les innocents chagrins de mon cœur irrité »). L’épître n’est pas commentaire : elle est un acte de sociabilité qui ouvre la discussion en confiant en mains sûres la pièce à débattre.

    La suite prouve que la lettre sollicite effectivement la réponse : autour d’Amadis s’engage une joute où La Fontaine réplique par une ballade à rimes identiques (« On aime encor comme on aimait jadis »), tandis que le duc de Saint-Aignan répond à son tour ; et Deshoulières intègre ces répliques dans son édition, soulignant délibérément le caractère dialogique de l’ensemble. La ballade « d’appel » est ainsi encadrée (par l’épître) et prolongée (par les contre-pièces), exactement comme dans une causerie de ruelle où l’hôtesse, maîtresse et initiatrice de la parole, distribue les tours, puis laisse la parole circuler : le livre archive cette polyphonie ordinaire de la mondanité.

    Sur le plan pragmatique, l’épître d’envoi fait ce que fait une maîtresse de maison : elle introduit le sujet (un présent « corrompu » où l’amour n’est plus qu’en « chansons « ), oriente la réception du côté de la douce fermeté en refusant la « raillerie aigre », et met en circulation la pièce jointe, « la ballade qui suit ». Elle est l’outil rhétorique par lequel la conversation se forme (comme l’attestent l’apostrophe, les vocatifs, et la seconde personne), et s’ouvre avec tact à l’assemblée implicite des lecteurs-auditeurs.

    Sur le plan institutionnel, l’édition scande les tours de parole et entérine le don/contre-don : la table de 1688 enchaîne « l’Épître à M. le duc de Montausier », la ballade « À Caution tous amants sont sujets », puis les réponses (« Réponse à M. le duc de Saint-Aignan », etc.) Le volume devient la mémoire d’un échange né en présence, relayé par le Mercure galant, et désormais canonisé par l’ordre du livre.

    Sur le plan poétique, le choix de l’épître suivie des ballades déplace la satire dans le registre de la civilité : elle permet la pointe morale et la mélancolie polémique sans passer par l’étiquette de « satire » (jugée indécente pour une femme, explique Schröder), exactement selon la grammaire de la conversation mondaine (litote, concession, euphémisme, pointe). L’épître assure cette décence : elle règle le face-à-face, protège l’énonciatrice derrière l’autorité de l’allocutaire, et reconduit la norme partagée de l’urbanité.

    Au total, le cas Montausier illustre à quel point, chez Deshoulières, l’épître est la forme-mère de la conversation mise en vers. C’est parce qu’elle est d’abord un acte de sociabilité que l’épître peut, ici, porter la critique des mœurs, sans bruit de tribunal, mais avec l’autorité concrète d’une parole « présentée » et partagée.

    Par delà la galanterie

    Si Deshoulières doit beaucoup à la mondanité galante de ses prédécesseurs, elle ne s’y réduit pas et s’en démarque à plusieurs égards, affirmant une voix originale.

    • D’abord, son contexte historique et personnel la poussent à dépasser la simple fantaisie galante. Écrivant dans les années 1670-1690 sous le règne de Louis XIV, elle évolue à une époque où le « classicisme » triomphant valorise les formes sérieuses (épopée, tragédie, épîtres…) au détriment des jeux poétiques précieux jugés désuets. Persévérer dans la veine galante constituait déjà en soi une singularité.
    • Deshoulières insuffle souvent à ses poèmes mondains une portée réflexive ou critique plus appuyée que ne le faisaient les puristes de l’âge galant d’autrefois. Lectrice des moralistes et amie de La Rochefoucauld, Deshoulières compose dans une culture où l’amour-propre, les fausses vertus et la vanité des réputations font l’objet d’un démontage systématique. Ce cadre théorique reconfigure le sujet lyrique, qui soupèse les motifs mêmes qui le constituent et s’ingénie à déjouer les séductions de sa propre grandeur. Les formes brèves, loin de viser seulement à l’agrément galant, fonctionnent alors comme des micro-dispositifs d’épreuve, pour ne pas dire d’essais, en retenant de ce mot certaines de ses connotations montaigniennes : elles testent le poids des affects, dégonflent les grandiloquences, récusent l’héroïsme spectaculaire (y compris moral), et substituent à la rhétorique de l’élévation une éthique de la justesse du plaisir mesuré, du présent habitable, et d’une clarté proche de celle que requiert la prose.
    • une mélancolie funèbre assombrit ses vers, hantés par les « tombeaux » (p. 368) et les « réflexions morales » (p. 339). Le ton même de Deshoulières se démarque par moments de la légèreté attendue. Si elle sait être aimable et tendre dans ses idylles, elle laisse aussi percer une nostalgie désabusée peu commune chez les galants optimistes du milieu du siècle. Plusieurs madrigaux de sa plume, sous couvert de gracieux adieux d’amour, délivrent en réalité une morale de la désillusion. Par exemple, à la fin du madrigal « Que la fin d’une tendre ardeur » (p. 224), la poétesse conclut « qu’un cœur vers la raison fait un triste retour ! », c’est-à-dire qu’après les folies d’amour, le retour à la raison n’apporte qu’amertume. Cette tonalité de regret, cette idée que la tendresse précieuse d’autrefois est toujours ternie trahit l’influence des moralistes (en particulier La Rochefoucauld à qui Deshoulières adresse une ode, p. 241), mais aussi l’esprit d’un temps plus sceptique. On est loin de l’insouciance triomphante des compliments de Voiture. De même, dans ses « Réflexions morales » en vers, Deshoulières adopte la forme de maximes poétiques à la manière de Pascal, méditant sur l’illusion de la gloire, les vanités humaines, et la douleur de la condition mortelle. Ces préoccupations graves et morales, en accord avec l’esprit des moralistes, excèdent le champ de la poésie galante traditionnelle. La tragédie Genséric fait d’ailleurs entendre une voix anti-héroïque : Eudoxe y professe que « le repos […] est le seul bien », en écho aux Réflexions morales sur l’envie immodérée de faire passer son nom à la postérité, et au contre-modèle « égalitaire » et anti-humaniste donné par les bêtes dans La Solitude (« Ils sont moins barbares que nous »).
    • Deshoulières adopte volontiers la voix du satirique pour s’indigner des travers du temps et se moquer des abus, ainsi dans la série des « épîtres chagrines », dont elle emprunte la forme à Scarron qui l’avait inventée3. Le sentiment de décadence qui se dégage de ces textes la rapproche du ton d’un La Bruyère, dont l’œuvre est exactement contemporaine, mais Deshoulières prend soin de ne pas heurter ses lecteurs par une parrhèsia trop franche, qui risquerait de blesser ses lecteurs et lectrices.
      Dans l’une de ces épîtres, par exemple, elle regrette la perte des vraies valeurs de la galanterie : elle y fustige la mollesse des jeunes fous de la « nouvelle Cour » (p. 180) et blâme la complaisance des dames actuelles qui, par leurs « indignes manières », encouragent ces galants à mal se comporter. On le voit, Deshoulières n’hésite pas à moraliser et à analyser les relations entre les sexes et les générations, manifestant ainsi un usage plus sérieux du verbe mondain que les frivolités de pur agrément chères à Voiture. Ce faisant, elle mobilise à la fois la tradition critique masculine en l’adoucissant, mais aussi la perspective féminine de la précieuse, défendant un idéal d’égards mutuels et d’égalité entre hommes et femmes. Ce regard plus grave sur la vraie galanterie (qu’elle voit se perdre) la distingue nettement de la célébration insouciante du jeu amoureux chez ses devanciers.
    • Par ailleurs, Deshoulières apporte à la poésie mondaine une dimension intellectuelle et philosophique inédite. Elle fut élevée dans l’entourage de libres penseurs épicuriens, et subit en particulier l’influence de son mentor, le gassendiste Jean Dehénault, traducteur de Lucrèce ; il lui adressa, sous le nom de Sapho, plusieurs pièces dont le badinage libertin excède les étroites limites dévolues habituellement aux précepteurs4  :

    Sapho vostre ainée, à vostre âge,
    Pouuoit se contenter des faveurs d’Apollon :
    Mais les carresses de Phaon
    La contentoient bien dauantage […]

    Que ne l’imitez-vous, ma belle ?
    Pour estre Muze vierge a-t’on le chant plus doux ?
    Sapho fit des Vers comme vous :
    Faites l’amour comme elle.

    • Sa poésie animalière est plus profonde que ne l’a cru Sainte-Beuve : sous le voile léger d’une correspondance burlesque entre animaux, la poétesse prolonge en réalité le débat sur la nature de l’âme des bêtes lancé par Descartes. Sous l’apparence anodine, Grisette la chatte et ses prétendants félins permettent à Deshoulières de questionner la frontière entre l’homme et l’animal. Deshoulières infuse du sens philosophique dans le cadre galant : ses chats galants et pensants réfutent, en badinant, la conception de « l’animal-machine », et exaltent la nature vivante et le désir. De plus, cette fable amoureuse zoophile sert de miroir satirique des mœurs humaines. En pastichant la langue galante à travers Grisette, la poétesse dénonce les artifices de la préciosité excessive, joue des conventions des ruelles, bouscule les bienséances et rétablit les contingences du corps. Si Tata ne peut être qu’un parfait galant c’est en effet parce qu’il a été castré :

    Vous dirai-je ma peine extrême ?
    Je suis réduit à l’amitié
    Depuis qu’un Jaloux sans pitié
    M’a surpris aimant ce qu’il aime. (p. 378)

    Là où un Voiture se serait contenté de flatter spirituellement les dames, Deshoulières se sert du jeu mondain comme vecteur critique, pratiquant une forme d’auto-dérision du galant décor pour mieux distinguer la véritable galanterie de ses dérives trompeuses, et doutant de facto de la capacité d’auto-régulation masculine du désir, sans quitter le ton de la bagatelle.

    • Enfin, Deshoulières se distingue de ses modèles masculins par sa position d’autrice femme qui l’amène à des choix singuliers. La création, en 1680, de Genséric représente un exploit pour une femme de lettres de son temps, et une incursion dans les genres nobles qui n’était pas dans les cordes d’un Voiture. De plus, elle dut composer avec les limites imposées à la parole féminine. Dans une ode philosophique adressée au vieux duc de La Rochefoucauld, la poétesse expose audacieusement sa vision épicurienne de la mort (conception qui l’amène à nier la peur de l’au-delà, et à accepter la douleur physique comme seul mal réel). Mais soudain, consciente de braver un interdit, elle interrompt son discours en avouant : « Il est un certain langage / Que je ne dois point parler » (p. 247). Ce vers, confessant qu’en tant que femme elle ne devrait pas « philosopher » ouvertement, montre bien la tension entre son ambition intellectuelle et la bienséance du siècle.

    Deshoulières ruse donc avec les conventions de la poétique du loisir mondain : elle diffuse ses idées sous couvert de poésie galante, en restant dans une certaine ambiguïté ludique qui la protège. Pierre Bayle l’avait bien compris, lui qui salua en elle « l’élévation et la profondeur de sa morale »5 tout en notant qu’elle ne s’exprimait jamais « dogmatiquement », préférant voiler ses audaces sous « des idées poétiques qui ne tirent point à conséquence ». Cette stratégie du subtil non-dit la rendait moins vulnérable, a fortiori parce qu’elle était une femme, tout en enrichissant considérablement le sous-texte de ses œuvres.

    Ainsi, certaines pièces de Deshoulières transcendent le simple compliment galant visant l’agrément et le plaisir, pour aborder des questions morales, sociales ou philosophiques, tout en restant dans le cadre poli du vers mondain. Allégeances libertines, dialogue serré avec les Maximes et inscription du côté des Modernes contre le sublime redéfinissent profondément le cadre mondain hérité de l’époque de Voiture et lestent le lyrisme de Deshoulières de nouveaux enjeux : nous aurons l’occasion d’en reparler, pièces à l’appui.

    *

    En définitive, Antoinette Deshoulières apparaît à la fois redevable et novatrice vis-à-vis de la mondanité précieuse et galante. Elle en prolonge l’esthétique et les formes, si bien qu’on la range volontiers et à raison parmi les continuatrices de Voiture et des précieux. Toutefois, la poétesse s’en émancipe par son regard critique et l’idéal éthique et philosophique qui sous-tend son écriture, et fixe à sa poésie l’horizon d’un art de vivre. Qu’il s’agisse de défendre une certaine idée de la galanterie authentique menacée par la vulgarité contemporaine, de méditer sur la nature et la morale, ou d’affirmer en sourdine des idées libertines et/ou proto-féministes, Deshoulières dépasse le pur jeu mondain : sa poésie aspire à un idéal de tempérance et de mesure qui n’est facile qu’en apparence. En comparaison de Voiture, son modèle avoué, l’œuvre de Deshoulières offre une palette plus grave et plus personnelle sous le vernis de l’élégance. Héritière des genres galants, elle en joue pour y inscrire sa propre voix, faite de finesse satirique, de sagesse souriante et de profonde humanité. C’est en cela qu’elle se distingue de la mondanité galante tout en lui restant redevable : une poétesse mondaine, oui, mais marquée au sceau du clair-obscur qui nimbe d’un éclat sombre ces décennies qu’on appelle « classiques ».

    1. T. Kaibara, « Moncrif, historien des chats. Masculinité et émotion dans la France des Lumières », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 55 (1), 2022, p. 69-90, https://doi-org.ezproxy.normandie-univ.fr/10.4000/clio.21280 . []
    2. Voir les sonnets sur cette page : https://fr.wikisource.org/wiki/Sonnets_d%E2%80%99Uranie_et_de_Job . []
    3. Voir sur ce genre la mise au point d’Anna Rolland, « Le compliment et ses excès. Sur quelques passages de L’Epître chagrine au Maréchal d’Albret de Paul Scarron (1659) », in Exercices de rhétorique, 20, 2023, https://journals.openedition.org/rhetorique/1499 . []
    4. Œuvres diverses, par le Sr D. H***, Paris, Jean Ribou, 1670, p. 210. []
    5. Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, cinquième édition, Amsterdam, Brunel, 1740, vol. 3, p. 560 and 757. []
  • Le (véritable) mystère des ruelles

    Au milieu des années 1680, Deshoulières, figure majeure des sociabilités tardives du Grand Siècle, se plaît pourtant à disqualifier les galants du jour, inconstants, cyniques, irrespectueux envers les dames. Dans une « épître chagrine » qui résonne comme une ballade des hommes du temps jadis (« Où sont ces cœurs galants ? Où sont ces âmes fière ? Les Nemours, les Montmorency / Les Bellegarde, les Bussy / Les Guise et les Bassompierre ? », p. 182), elle oppose aux jeunes « fats » un autrefois idéalisé, celui de l’Hôtel de Rambouillet, lorsque Montausier courtisait Julie d’Angennes : « On n’aime plus comme on aimait jadis » (p. 136). Seuls « quelques seigneurs restés d’une cour plus galante » (p. 131) peuvent encore témoigner pour quelque temps du déclin de la vraie galanterie.

    Quel est le sens de ce désenchantement ? Dans quel mesure est-il joué ? Dans quelle mesure, sérieux ?  Où situer Deshoulières, entre filiation revendiquée et distance critique ?

    Quand la poétesse cite les noms fameux des hôtes de la Chambre bleue, Montausier ou « l’illustre et divine Julie » (p. 135), ou quand elle pastiche Voiture pastichant Marot (p. 225), elle réactive un idéal qui paraît toujours bien vivant à son époque : celui des ruelles, de la conversation, des règles d’urbanité et des petits genres, tel qu’il s’est inventé dans les premières années du XVIIe siècle. Elle tente d’en éprouver la validité dans une autre époque, celle de la monarchie louis-quatorzienne, plus centralisée, plus courtisane. Sa nostalgie du bon vieux temps de la Chambre bleue n’est pas simple regret :

    • c’est une posture d’ethos, une façon de se choisir des aïeux afin de légitimer une pratique poétique fondée sur l’adresse, la brièveté, la pointe, l’agrément.
    • c’est la réaffirmation d’un idéal de sociabilité et de rapport entre les genres qui était au principe des premières ruelles, du temps où Madame de Rambouillet commençait à recevoir, et où d’Urfé faisait paraître les livres de L’Astrée.

    C’est à l’aune d’une double dynamique de filiation et de déplacement qu’il faut mesurer la dette de Deshoulières envers la première mondanité et la façon dont elle la recompose en cette fin de siècle qui est, déjà, celle d’un automne de la grande galanterie. D’où la nécessité, avant d’entrer dans ses textes, de revenir à la naissance de la civilisation mondaine, au tournant des règnes d’Henri IV et de Louis XIII, pour comprendre ce que « ruelle » veut dire, comment la conversation y est devenue loi, et en quoi ce milieu a façonné les formes que Deshoulières adopte et transforme. En étudiant l’univers des premières ruelles, il s’agira ici de comprendre non seulement quelles étaient les pratiques sociales et littéraires en vigueur dans ces surprenantes chambres des dames, mais surtout, quel en était l’idéal, ou plutôt l’utopie désormais presque en allée.

    L’abbé de Pure (1620-1680), écrivain et historiographe du roi,  a publié en 1658 une parodie de roman scudérien, La Précieuse, ou le mystère des ruelles. C’est un coin du véritable mystère des ruelles que nous allons tâcher de lever ici.

    Abraham Bosse, Réunion de dames, 1636.

    « Ruelles » et « Chambre bleue »

    Si Henri IV a pacifié le royaume et lui a rendu sa stabilité (l’Edit de Nantes est signé en 1598), sa cour est très loin de prolonger le raffinement d’apparat des derniers Valois. Autour d’un roi de guerre, affable mais volontiers entreprenant envers les dames (on l’appelait le Vert-Galant), domine une sociabilité franche, bruyante, très masculine et assez rustre. C’est dans ce contexte que des femmes de haut rang aménagent, à Paris, au cœur de leurs hôtels particuliers, des espaces domestiques, qu’on va appeler « ruelles » (c’est le nom qu’on donnait, dans une chambre, à l’espace qui séparait le lit de la muraille). Ces « ruelles » porteront, bien plus tard, le nom de « salons », mais ce dernier terme est anachronique pour l’époque qui nous intéresse. Dans les ruelles, les dames donnent le ton et placent la conversation au cœur de leur sociabilité. Accueillant volontiers des grands et des ministres, ces lieux sont néanmoins privés, et conçus comme de tiers-espaces protégés des brutalités du temps. Ils offrent à leurs hôtes un moment  d’otium, temps de loisir nécessaire pour éprouver les nuances du sentiment, former le goût, policer le langage et affiner les conduites. Ces tiers-lieux sont ouverts à qui accepte de se plier aux bonnes manières : l’objectif, explique Madame de Rambouillet, est de « débrutaliser » les hommes1 . On y apprend à parler avec délicatesse et exactitude, à juger sans pédanterie, à convertir la galanterie en civilité. Les hommes y sont invités à dompter et sublimer leur fougue s’ils souhaitent goûter les plaisirs raffinés et spirituels que leur offrent ces femmes brillantes et cultivées qui daignent les recevoir chez elles.

    La « ruelle » fonctionne à la fois :

    • comme un atelier d’écriture où l’on pratique les petits genres (madrigal, rondeau, sonnet, etc.) ;
    • comme un tribunal du goût, exerçant une influence considérable sur la fixation d’une langue précise et claire, et sur le monde littéraire, orientant la production, déterminant le succès ou l’échec des œuvres poétiques, romanesques ou théâtrales. Ce projet est piloté par des femmes qui s’y reconnaissent des prérogatives critiques : au milieu du siècle, leur rôle d’arbitres du goût est suffisamment admis pour que des auteurs revendiquent « le goût des dames » comme condition du succès : la réussite revient aux œuvres qui ont « rencontré le goût des dames et le vrai esprit des gens de la cour », estime par exemple Saint-Evremond2 .
    • et comme le laboratoire d’une société fondée sur l’économie des plaisirs, l’art de plaire, les agréments partagés, les échanges entre les genres. La ruelle dessine une utopie : celle d’une société heureuse, mixte, fondée sur le respect de l’autre, sous le signe de la poésie et des belles-lettres. Au-delà du simple divertissement, ces ruelles portent ainsi un véritable projet de sociabilité, et participent ainsi pleinement au procès de civilisation des mœurs identifié par Norbert Elias3 . L’otium literatum qu’elles aménagent, le « loisir lettré », vise à la « politesse des mœurs », explique Scudéry : il faut « savoir la morale pour savoir la politesse »4 . Dans les ruelles, c’est à cette fin qu’on apprendra à parler juste, à juger sans pédanterie, à convertir la galanterie en honnêteté et urbanité. Génetiot le rappelle : le loisir mondain, apanage surtout féminin dans l’hôtel aristocratique, recompose l’otium literatum en art de vivre partagé, opposé aux negotia et officia de la Cour et des charges publiques. C’est le souvenir de cette rêverie autant éthique qu’esthétique qui affleure partout dans l’écriture galante de Deshoulières et dans ses évocations du vieux temps.
    L’Hôtel de Rambouillet d’après une gravure de Gomboust (1652). Source : Wikimédia

    Parmi ces nouveaux lieux de sociabilité qui naissent au début du XVIIe siècle, « la Chambre bleue » est l’un des plus célèbres : c’est le nom qu’on donne à la ruelle de Catherine de Vivonne, dans l’hôtel de Rambouillet, rue Saint-Thomas-du-Louvre, près des lieux du pouvoir, mais à l’extérieur de l’espace curial. La marquise de Rambouillet y aménage un dispositif d’espaces intimes (alcôves, enfilade de pièces, portes et fenêtres hautes) qui rompt avec la suite de salles d’apparat et signale une autre manière d’être ensemble. Le bâtiment offre la possibilité de petits groupes choisis, partageant un loisir protégé, et pratiquant la conversation comme un art de vivre. Alain Génetiot souligne à la fois l’innovation architecturale (la chambre peinte d’autre couleur que le rouge) et l’intention sociale : déplacer, en face du Louvre, le centre de gravité des échanges vers une convivialité enjouée.

    Portrait de Vincent Voiture (1597-1648) Par Philippe de Champaigne — Musée d’Art Roger-Quilliot, Clermont-Ferrand.

    Dans ce cadre, Vincent Voiture (1597-1648) devient très vite « l’âme du rond » : il anime le jeu collectif, invente des modes (rondeaux en « vieux langage », énigmes), tandis que Charles de Sainte-Maure, baron de Montausier (1610-1690) incarne l’autre pôle, plus grave, dont la Guirlande de Julie est l’emblème. En 1641, l’éternel soupirant de Julie d’Angennes (fille de Catherine de Vivonne) a offert à celle-ci une collection de poèmes composés par les familiers de l’hôtel de Rambouillet, et dont l’exclusion de Voiture fut elle-même un petit événement mondain. Cette dynamique a entretenu le lieu dans un perpétuel amusement jusqu’aux inflexions des années 1645-1648, marquées par le mariage de Julie et de Montausier (1645), puis par l’exclusion de Voiture (suite à un duel malheureux) rapidement suivie par sa mort, enfin par la Fronde qui divisa les habitués. La ruelle survécut néanmoins jusqu’au décès de la marquise.

    La conversation, « le plus doux charme de la vie »

    La Guirlande de Julie, recueil offert en 1641 à Julie par Montausier

    La société qui fréquentait la Chambre bleue se caractérisait par une mixité sexuelle et sociale. L’hôtesse prétendait qu’il suffisait de respecter les règles de l’honnêteté et de l’urbanité pour pouvoir être reçu chez elle, et de fait, à côté des aristocrates et des ministres qui hantaient la ruelle, on trouvait aussi de simples bourgeois — admis pourvu qu’ils eussent de la politesse et du talent, comme Vincent Voiture, fils d’un marchand de vin. La réalité était sans doute plus nuancée et la démocratisation moins généreuse, mais le parisianisme, le filtrage par les réseaux, la réputation et les parrainages n’empêchaient pas, de fait, un mélange entre bourgeois et noblesse qui n’était pas habituel et distinguait la ruelle de la Cour.

    XIR53726 Madeleine de Scudery (1607-1701) (oil on canvas) by French School, (17th century) oil on canvas Bibliotheque Municipale, Le Havre, France French, out of copyright

    Dans ces ruelles, on se livre au « loisir mondain« , hérité du vieil otium latin, où s’expérimentent un idéal de sociabilité et de nouveaux équilibres entre les sexes. « L’académie sabbathine » de Madeleine de Scudéry (1607-1701), lancée en 1652, en fournit la scène canonique : on s’y réunit le samedi, on lit et on juge les nouveautés, on compose billets, madrigaux, épîtres, et surtout on converse ; une partie de ces pratiques a laissé trace dans les Chroniques du samedi, recueil de lettres et de pièces produites dans l’entourage de « Sapho » en 1653-16545 . Dans ces sociétés choisies, la conversation n’est ni bavardage ni entretien utilitaire : c’est une fin en soi, un art de vivre réglé par la gratuité, l’égalité entre familiers et la recherche de l’agrément, à rebours des hiérarchies de la Cour et des pédanteries d’Académies. Forme d’échange structurante de ces compagnies, la conversation mondaine peut être définie comme un  polylogue en présence, sans finalité externe forte, régi par des règles de civilité, où l’on entretient le lien en échangeant des propos brefs, et où l’esprit fait office de monnaie. Ni leçon, ni débat, ni dispute, la conversation doit se garder de tout objet ostensiblement sérieux. Son registre, qui vise au naturel familier, s’apparente au style moyen, opposé à la grandiloquence comme à la trivialité. Les dames, et en particulier la maîtresse de maison, donnent le ton et veillent au maintien du principe d’enjouement. Comme cette conversation vise au plaisir et à l’agrément, et que l’une de ses finalités consiste à imposer des échanges respectueux entre les hommes et les femmes, l’amour, sous une forme épurée et envisagée selon un angle strictement psychologique, en constitue le thème privilégié. Alain Génetiot définit la poétique du loisir mondain par les caractères suivants:

    • Une poésie à plusieurs mains et voix, collective par aussi par destination, insérée dans un réseau d’interlocuteurs unis par une complicité, une connivence qui les rend aptes à saisir les fines allusions qu’ils auront plaisir à deviner. D’où, dans les recueils, une polyphonie assumée qui réinscrit le texte dans la chaîne conversationnelle dont il est issu, perceptible dans la série de ballades sur l’amour au temps jadis, ou celle des épîtres animalières.
    • Anti-pédantisme et « négligence » affectée. L’éthos galant valorise la facilité apparente, la délicatesse, la neglegentia diligens dont nous parlerons ci-dessous.
    • Dimension ludique et virtuosité enjouée. L’écriture est un jeu social : acrostiches, bouts-rimés, sont des exercices à contrainte rédigés dans un cadre et à des fins ludiques. Le badinage galant, tel que l’analyse Génetiot, conjugue virtuosité métrique et enjouement. On admire la tournure plus que la thèse, le clin d’œil plus que la conclusion. La poésie réussit lorsqu’elle parait sans effort, dans la joie de dire, de plaire, de surprendre.
    • Goût des formes brèves et de l’improvisé. La scène de salon favorise les formats courts : chanson, air, madrigal, énigme, épigramme, idylle ramassée, épître vive. Ce catalogue des formes lyriques mondaines, bien étudié par Génetiot, correspond à une économie de performance : les textes sont lus en public pour susciter un écho et circuler par oral ou en manuscrit. La mise en recueil rassemble ensuite ces pièces “jetées” mais finement composées, d’où, chez Deshoulières, une varietas structurée plutôt qu’une chronique continue comme principe structurant de son recueil (Nous reviendront sur la composition du recueil de 1688).
    • Pastorale et amour ludique. La conversation galante aime ses décors : paysages pastoraux, nymphes, bergers, animaux parlants, qui permettent de traiter l’amour et la morale sans gravité pesante. La pastorale fournit ses masques, Daphné, ou Amarillis, une idéologie douce fondée sur la nature et la civilité, et un cadre d’ironie légère. Génetiot montre que ce badinage transporte un « imaginaire pastoral » qui adoucit les tensions et rend dicible, en mode gracieux, ce qui serait trop polémique à nu.
    • Économie de l’éloge et du réseau. Les poèmes de circonstance (portraits, remerciements, bouquets, airs dédiés) stabilisent des alliances, construisent une réputation par échanges réglés. La galanterie est aussi une politique du lien, c’est un point sur lequel insiste Alain Viala, dans un siècle qui est celui de la « naissance de l’écrivain ». Ecrire, c’est chercher à se positionner, à s’assurer une reconnaissance, une inscription institutionnelle, et éventuellement un revenu : nul doute que Deshoulières joue très lucidement et à merveille ce jeu galant qui, sous couleur de bagatelle, n’est jamais dépourvu de stratégies ou d’ambitions.
    • Primat du “plaire” sur « l’instuire ». Des deux finalités assignées à la littérature par Horace, la mondanité affecte de privilégier la première. L’horizon d’attente est l’agrément avant l’instruction. Le monde salonnier offre ainsi un déplacement décisif du telos littéraire qui explique l’allure “aimable” de l’œuvre de Deshoulières, et sa préférence pour l’opuscule brillant plutôt que pour le traité.

    Dans un recueil de Conversations publié en 1680, Madeleine de Scudéry synthétise les règles de cette prise de parole qui est bien autre chose qu’une communication à fin phatique ou heuristique, mais qui vaut comme une forme d’art vivant à part entière6 .

    – Pour moi, dit Amithone, j’avoue que je voudrais bien qu’il y eût des règles pour la conversation, comme il y en a pour beaucoup d’autres choses. – La règle principale, reprit Valérie, est de ne dire jamais rien qui choque le jugement. – Mais encore, ajouta Nicanor, voudrais-je bien savoir plus précisément comment vous concevez que doit être la conversation. – Je conçois, reprit-elle, qu’à en parler en général, elle doit être plus souvent de choses ordinaires et galantes, que de grandes choses. Mais je conçois pourtant, qu’il n’est rien qui n’y puisse entrer ; qu’elle doit être libre et diversifiée, selon les temps, les lieux et les personnes avec qui l’on est ; et que le secret est de parler toujours noblement des choses basses, assez simplement des choses élevées, et fort galamment des choses galantes, sans empressement, et sans affectation. Ainsi quoique la conversation doive toujours être également naturelle et raisonnable, je ne laisse pas de dire qu’il y a des occasions où les sciences mêmes peuvent y entrer de bonne grâce ; et où les folies agréables peuvent aussi y trouver leur place, pourvu qu’elles soient adroites, modestes et galantes. De sorte qu’à parler raisonnablement, on peut assurer, sans mensonge, qu’il n’est rien qu’on ne puisse dire en conversation : pourvu qu’on ait de l’esprit et du jugement ; et qu’on considère bien où l’on est, à qui l’on parle, et qui l’on est soi-même. Cependant quoique le jugement soit absolument nécessaire pour ne dire jamais rien de mal à propos, il faut pourtant que la conversation paraisse si libre qu’il semble qu’on ne rejette aucune de ses pensées ; et qu’on dit tout ce qui vient à la fantaisie, sans avoir nul dessein affecté de parler plutôt d’une chose que d’une autre. Car il n’y a rien de plus ridicule, que ces gens, qui ont certains sujets où ils disent des merveilles, et qui hors de là ne disent que des sottises. Ainsi je veux qu’on ne sache jamais ce que l’on doit dire, et qu’on sache pourtant toujours bien ce que l’on dit. Car si on agit de cette sorte, les femmes ne feront point les savantes mal à propos ; ni les ignorantes avec excès ; et chacun ne dira que ce qu’il devra dire pour rendre la conversation agréable. Mais ce qu’il y a de plus nécessaire pour la rendre douce et divertissante : c’est qu’il faut qu’il y ait un certain esprit de politesse qui en bannisse absolument toutes les railleries aigres, aussi bien que toutes celles qui peuvent tant soit peu offenser la pudeur.

    On peut dégager de ce texte les principaux principes de l’esthétique de la conversation :

    • L’affirmation première d’une liberté (« il n’y a rien qui n’y puisse entrer », « elle doit être libre »), mais régulée et cadrée (« il y a des règles pour la conversation ») ;
    • Le privilège accordé aux questions de galanterie (« le plus souvent de choses… galantes ») ;
    • L’exigence d’agrément : on ne parlera que pour causer du plaisir à toute la compagnie ;
    • L’exigence de douceur, qu’il ne faut pas confondre avec la mièvrerie fade d’aristocrates désœuvrés et sans nerfs : dans l’esthétique mondaine, la douceur n’est pas un adoucissant, elle est la loi d’urbanité qui tempère les passions, et constitue à ce titre le principe d’une civilisation qui rejette toutes les formes de violence : la rustrerie crue des courtisans-soldats, l’âpreté des Anciens, la sécheresse professorale des universitaires, les ratiocinations des philosophes, ou encore le ton doctrinaires des moralistes et des prédicateurs. La douceur participe d’un idéal de civilité qui refuse la confrontation et le conflit. Chez Deshoulières plus encore que chez Scudéry, la douceur est une valeur moderne et nationale : la France se pense comme la patrie de la politesse, de la clarté et de la mesure, et de la douceur des mœurs, qui fait système avec la conversation : elle est à la fois une esthétique (style moyen), une éthique (civilité), et une politique (pacification des rapports entre les genres). Stylistiquement, la douceur est une valeur qui va se traduire par le recours aux litotes, aux euphémismes, aux concessions, mais aussi à la pointe finale souriante.
    • L’exigence d’esprit, nécessaire à l’enjouement et au divertissement, et également propre à faire passer les sujets sortant de « l’ordinaire », du côté du savoir (les « sciences ») ou au contraire d’un excès de badinage confinant à la « folie », acceptable si elle est « agréable ».
    • Le refus de choquer (« ne dire jamais rien qui choque le jugement »). Le respect des autres, et le souci du plaisir partagé exigent discrétion et tact. La conversation ne saurait être le lieu où l’on incommode la compagnie en déchargeant ses humeurs ou en racontant ses peines intimes. La superficialité apparente (« parler en général, des choses ordinaires ») doit s’interpréter avant tout comme une marque de considération, de même que le bannissement de tout ce qui peut « tant soit peu offenser la pudeur ». On a critiqué les Précieuses pour leur pudibonderie et leur haine prétendue du corps, alors que ces précautions partaient en réalité d’un refus d’incommoder des interlocuteurs « sensibles » en leur imposant des sujets qui les mettraient mal à l’aise.
    • L’exigence de politesse : « ne rien dire mal à propos », pour les mêmes raisons ;
    • La place des dames à qui il faut plaire, sans les enfermer dans un rôle de « savantes » ou à l’inverse « d’ignorantes » ;
    • Le refus du pédantisme et de la spécialisation, marques de « ridicule » et susceptibles d’exclure les femmes ou de les faire paraître savantes, et sortir ainsi des bienséances. On ne parlera ainsi ni de questions scientifiques, ni de religion, ni de politique, ni de morale, sauf éventuellement à les détourner avec esprit et à leur donner l’air d’un badinage (« les sciences mêmes peuvent y entrer de bonne grâce… pourvu qu’elles soient adroites, modestes et galantes »). La conversation n’est ni docte ni triviale : elle civilise, y compris le savoir et la fantaisie.
    • Le ton « naturel » et « sans affectation » : il convient d’éviter d’attirer sur soi l’attention et de se singulariser. On n’ôte pas le moi dans les ruelles, mais on le couvre, comme disait Pascal à l’un des maîtres de la mondanité, Damien Mitton7 .
    • L’exigence d’un « style moyen » fuyant les excès et émoussant les extrêmes : « parler noblement des choses basses, assez simplement des choses élevées, fort galamment des choses galantes » : ce triptyque est le cœur du passage, en ce qu’il détermine les critères du style moyen (noblesse sans emphase, simplicité sans trivialité). La mediocritas n’est pas affadissement : elle permet au contraire l’expression forte et assumée de la galanterie, sur laquelle nous reviendrons.
    • Le souci de la convenance (« temps », « lieux », « personnes ») : le discours doit être accommodé aux circonstances et au destinataire, là encore au nom du principe de l’aptum, l’adaptation du discours : l’à-propos gouverne le choix du sujet, la durée, le ton.
    • L’apparence de facilité : l’aisance et la naturel sont le résultat d’un contrôle qui doit passer inaperçu (« il faut pourtant que la conversation paraisse si libre qu’il semble… Chacun ne dira que ce qu’il devra »). La spontanéité, sans être une pure apparence trompeuse, doit rester maîtrisée. Cette règle de la rhétorique cicéronienne de la négligence étudiée est devenue à la Renaissance, sous la plume de Castiglione, un des grands idéaux de l’existence curiale, sous le nom de sprezzatura, qu’on traduit parfois par « nonchalance » ou « désinvolture », mais qu’on pourrait aussi appeler, d’un terme plus contemporain, décontraction. L’auteur du Livre du Courtisan écrit en effet qu’il convient8 :

    de fuir le plus que l’on peut, comme une très âpre périlleuse roche, l’affectation : et pour dire, peut-être, une parole neuve, d’user en toutes choses d’une certaine nonchalance (« sprezzatura« ), qui cache l’artifice, et qui montre ce qu’on fait comme s’il était venu sans peine et quasi sans y penser […]. Le vrai art est celui qui ne semble être art.

    • Le refus de la « raillerie aigre », au nom d’un principe d’amitié : il procède du respect et prévient le risque d’humiliation. La rivalité d’esprit, de règle dans les ruelles, est modérée par la litote et l’enjouement, qui excluent la satire corrosive ou obscène. Deshoulières lui préfère l’épître chagrine, moins acerbe que la satire.

    La conversion n’est pas un débat ou une polémique (qui viserait une victoire), ni une leçon (régie par une relation asymétrique de domination), ni une dispute (laissant libre cours à une décharge passionnelle)9 :

    Un plaideur qui parle de son procès à ses juges, un marchand qui négocie avec un autre, un général d’armée qui donne des ordres, un roi qui parle politique dans son conseil, tout cela n’est pas ce qu’on doit appeler Conversation… qui est le plus doux charme de la vie.

    Une économie du don préside à la circulation des poèmes, explique aussi Alain Génetiot : au sein du milieu mondain, les vers deviennent des jetons d’échange, comme le montre la célèbre Journée des madrigaux (20 décembre 1653), née d’un cachet de cristal offert à Sapho par Valentin Conrart, accompagné d’un envoi à laquelle la maîtresse dut répondre, entraînant poème sur poème, le don appelant le contre-don, et les textes eux-mêmes devenant monnaie symbolique sous le regard du « monde ». Cette logique du don, qui rappelle le potlatch étudié par Marcel Mauss, détermine aussi le fonctionnement de la poésie encomiastique : le don du poème attend et espère un contre-don royal (poste ou reconnaissance financière) qui validera l’éloge et en sanctionnera la valeur poétique.

    Cette sociabilité, qui se prétend ouverte à qui en accepte les règles, est en réalité fortement sélective. Elle repose sur la complicité et la connivence : la confiance prêtée aux compétences de l’interlocuteur se traduit par la pratique de l’allusion et des sous-entendus. Le texte mondain ne dit jamais tout, il « laisse deviner », excluant ainsi pédants, fâcheux, et mauvais parleurs. La conversation fonctionne donc aussi comme un discriminant social et esthétique.

    C’est dans ce laboratoire, où plaire est un art et où l’honnêteté se double d’une esthétique des mœurs, que se fixent les usages que Deshoulières héritera et reconfigurera dans ses pièces d’adresse, ses madrigaux, ses idylles, en ajustant la civilité galante aux contraintes d’un autre temps. Deshoulières est à bien des égards l’autrice qui porta à son point de perfection l’art de la poésie-conversation, tout en le reconfigurant à l’aune du règne de Louis XIV et des nouveaux équilibres entre Ville, Cour et imprimé.

    Une « poésie galante et enjouée »

    Loin d’être réservée à l’oralité, la conversation modèle toute la production littéraire des salons. Ecrire comme on converse est un impératif, qui implique un ton familier, un style moyen, une adresse, une délicatesse pour ne pas heurter son destinataire, mais aussi de l’à-propos pour réagir et répondre sur-le-champ comme il convient à l’oral. Ainsi conçue, la conversation fonctionne, explique Génetiot, comme un « hyper-genre » qui imprègne voire phagocyte tous ceux qui sont pratiqués dans les ruelles. La « poésie galante et enjouée », dont Scudéry donne la formule dans La Clélie10 emprunte ses traits à la conversation :

    Elle sera noble, naturelle, aisée, agréable, elle raillera sans malice, elle louera sans grande exageration, elle blasmera quelquefois sans aigreur, elle sera ingénieusement badine et divertissante. Elle aura tantôt de la tendresse et tantôt de l’enjouement, elle souffrira même de petits traits de morale délicatement touchés, elle sera quelquefois pleine d’invention agréable et d’ingenieuses feintes, on y melera l’esprit et l’amour tout ensemble, elle aura un certain air du monde qui la distinguera des autres poésies, elle sera enfin la fleur de l’esprit de ceux qui y seront excellens.

    Une poésie « noble, naturelle, aisée », qui « raillera sans malice », « louera sans exagération », mêlera « esprit et amour » et souffrira de « petits traits de morale délicatement touchés ». Autrement dit, une poésie de conversation. L’esprit de la conversation trouvera à s’exercer à travers des jeux de parole et d’écriture : questions d’amour, portrait, bouts-rimés, rondeaux « en vieux langage », tout un répertoire de petits genres à contraintes ludiques destinés à faire briller l’à-propos et l’esprit.

    Enfin, beaucoup de pièces naissent in situ, sur l’étincelle d’un échange : stances improvisées de Voiture à Rueil en 1644, couplets de Sarasin « à la promenade », etc. La circulation orale précède la fixation écrite ; la lettre et l’épître prolongent l’instant pour les absents. C’est ce modèle (production circonstancielle, adresse familière, brièveté à pointe) qui façonnera durablement les « petits genres » du « lyrisme mondain ».

    Conclusion

    L’image convenue d’un esprit salonnier, construit sur le badinage  frivole, l’afféterie des manières et la pruderie empesée, doit beaucoup à une tradition polémique et misogyne qui, dès les années 1650, construit la « préciosité » comme cible satirique (l’abbé de Pure dans La Prétieuse ou le mystère des ruelles, 1658; puis Somaize, avec son Dictionnaire des Précieuses, 1660) et que prolongent les ridicules moliéresques. Depuis une trentaine d’années, la recherche invite à défaire ce lieu commun en distinguant la caricature et la pratique sociale réelle : il y a des galanteries, pour reprendre la formule d’Alain Viala, et l’enjeu est de séparer la « fausse » de la « vraie », c’est-à-dire d’une part l’ostentation creuse ou la menace masculine dissimulée sous les dehors de l’agrément inoffensif, et d’autre part le code vécu qui règle la civilité et la conversation mixtes ; cette distinction, au cœur des débats contemporains (de Sorel à Molière), répond à une économie des valeurs où la galanterie se définit comme idéal de conduite autant que comme style littéraire. Viala montre d’une part que le lexique de « galant/galanterie » s’est stabilisé au XVIIᵉ siècle autour d’acceptions positives (« distinction », « agrément des manières ») tout en conservant des sens contradictoires ; et d’autre part que la galanterie, si elle fut indéniablement « pro-féminine » (promotion de la mixité, reconnaissance des compétences intellectuelles et du droit au respect), ne saurait être dite « féministe » au plein sens moderne faute de revendications politiques explicites dans le corpus mondain.

    Nul doute que ces distinctions expliquent la distance prise par Deshoulières avec la galanterie contemporaine, à laquelle elle préfère celle de l’époque de la Chambre bleue. Cette question fera l’objet du prochain billet.

    1. Agnès Steuckardt, « Inventeurs et passeurs de mots Le rôle des sujets de langue d’après Gilles Ménage », Littératures classiques, 88(3), p. 161-172., https://doi.org/10.3917/licla1.088.0161 []
    2. Dissertation sur le Grand Alexandre (1666-1668), dans Racine, Théâtre. Poésie, éd. G. Forestier, Paris, Gallimard, 1999, p. 185. []
    3. Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, 1939, tr. fr. 1974. []
    4. Madeleine de Scudéry, « De la Politesse », cité par Alain Viala, La France galante, op. cit., p. 142. []
    5. Chroniques du samedi, éd. Miriam Dufour-Maître, Alain Niderst, Delphine Denis, Paris, Champion, 2002. []
    6.  Conversations sur divers sujets, Paris, Barbin, 1680, t. 1, « De la Conversation », p. 38, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1092534/f75.item []
    7. « Le moi est haïssable. Vous, Mitton, le couvrez, vous ne l’ôtez point pour cela. Vous êtes donc toujours haïssable », Pascal, Pensées, fr. Sellier 494. []
    8. Baldassar Castiglione, Le livre du courtisan, présenté et traduit par A. Pons d’après la version de G. Chapuis (1580), Paris, Flammarion, 1991, p. 54. []
    9. « De la Conversation », op. cit., p. 3 []
    10. Madeleine de Scudéry, Clélie, Paris. Augustin Courbé. 1654-1660, t. VIII, 1658, p. 868-869, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k87073594/f310.item []
  • Antoinette oubliée : raisons d’un effacement

    Le portrait donné par Boileau contribue, dès la mort de la poétesse, à fixer une image négative de Deshoulières que développeront les lecteurs des siècles suivants, en particulier à l’époque où la tradition scolaire canonisera Boileau en « régent du Parnasse ». La marginalisation de la poétesse au XIXe et surtout au XXe siècle, est l’effet combiné de relectures anachroniques, de brouillages éditoriaux et d’une histoire littéraire institutionnelle qui l’a reléguée au second plan. Autant de filtres que nous proposons de déconstruire ici, comme préalable nécessaire à une étude débarrassée de plusieurs biais épistémologiques propres à empêcher la bonne compréhension de l’œuvre et de ses enjeux.

    « Une précieuse » et « une folle »

    Chacun a reconnu Deshoulières dans la « Précieuse » dépeinte par Boileau dans la Satire X, parue au moment de la mort de la poétesse. L’auteur la dépeint dans un portrait peu avenant, parmi les types de femmes qu’il faut se garder d’épouser, juste après la femme savante, autre figure de femme intellectuelle.

    Mais qui vient sur ses pas ? c’est une précieuse,
    Reste de ces esprits jadis si renommés
    Que d’un coup de son art Molière a diffamés.
    De tous leurs sentimens cette noble héritière
    Maintient encore ici leur secte façonnière.
    C’est chez, elle toujours que les fades auteurs
    S’en vont se consoler du mépris des lecteurs.
    Elle y reçoit leur plainte ; et sa docte demeure
    Aux Perrins, aux Coras, est ouverte à toute heure.
    Là, du faux bel esprit se tiennent les bureaux :
    Là, tous les vers sont bons pourvu qu’ils soient nouveaux.
    Au mauvais goût public la belle y fait la guerre :
    Plaint Pradon opprimé des sifflets du parterre ;
    Rit des vains amateurs du grec et du latin ;
    Dans la balance met Aristote et Cotin ;
    Puis, d’une main encor plus fine et plus habile,
    Pèse sans passion Chapelain et Virgile :
    Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretés,
    Mais pourtant confessant qu’il a quelques beautés ;
    Ne trouve en Chapelain, quoi qu’ait dit la satire,
    Autre défaut, sinon qu’on ne le sauroit lire ;
    Et, pour faire goûter son livre à l’univers,
    Croit qu’il faudroit en prose y mettre tous les vers.
    À quoi bon m’étaler cette bizarre école
    Du mauvais sens, dis-tu, prêché par une folle !

    Il n’est pas indifférent que Boileau ait décidé de maintenir cette description à charge dans une satire publiée après le décès de son adversaire de longue date : c’est dire la menace que cette figure de proue du parti Moderne représentait à ses yeux. Deshoulières incarnait tout ce que Despréaux détestait : une poésie galante jugée sans souffle et sans élévation morale, la dépravation d’un goût non seulement féminin mais efféminé, le règne des femmes sur la littérature, une hiérarchie des valeurs corrompue par l’absence de véritable science littéraire qui permette d’évaluer sainement et de distinguer les grands auteurs des mineurs. La référence aux Précieuses ridicules et aux Femmes savantes (Cotin n’est autre que le modèle du Trissotin moliéresque), fonctionne, à cette date, comme argument d’autorité qui n’a plus besoin d’être étayé davantage. On perçoit dans cet extrait que Boileau ne pardonne pas à Deshoulières son soutien à ses adversaires et à ceux de son ami Racine, Pradon ou Coras. Boileau s’en prend à un relativisme de salon fondé sur la mode (« tous les vers sont bons pourvu qu’ils soient nouveaux »), mais aussi à une présomption  appuyée sur le caprice et l’ignorance, et qui amène à comparer Chapelain (auteur d’une épopée qui n’eut pas le succès prévu, La Pucelle) et Virgile. L’injure finale (Deshoulières est « une folle ») constitue l’argument-massue et habituel pour discréditer les autrices :  le simple fait d’écrire ne peut relever que d’une démence en raison de l’inconvenance de cette pratique pour une femme. En réalité, Deshoulières était malade de corps, mais nul n’a jamais mis en cause sa santé mentale : le diagnostic posé par le satiriste n’est donc pas médical, mais rhétorique. « Folie » désigne moins une pathologie qu’une transgression : parler haut, publier, juger les auteurs, occuper des lieux de visibilité (salon, théâtre, académie, presse). L’étiquette de « folle », synthèse foudroyante de la diatribe, reformule en un mot l’autorité féminine pour la réduire à un excès affectif ou à un caprice.  Boileau pathologise une instance concurrente de jugement (la salonnière) en la décrivant comme tribunal déréglé, et en lui interdisant à ce titre d’exercer sa liberté critique, « peser » Aristote ou Cotin. La folie est ainsi identifiée au goût qu’on ne partage pas, et qui atteste à lui seul l’absence de raison (le « mauvais sens »). Le terme de « folle » résonne comme un verdict d’incompétence genré.

    Ce texte apparaît comme un dispositif rhétorique qui fixe Deshoulières en emblème de la « secte façonnière » pour mieux polariser la querelle du goût autour d’un mot-épouvantail : « précieuse ». La cible n’est pas tant Deshoulières que la souveraineté critique des ruelles dans la culture moderne que Boileau combat. Une telle invective ad feminam, qui dépasse les bornes de la satire morale à visée universelle, s’explique par la virulence de la querelle entre Anciens et Modernes, alors à son acmé. En réalité, à cette date, Deshoulières, poète moraliste et élégiaque était respectée, mais le portrait-charge de Boileau sera pris au sérieux un siècle plus tard.

    La salonnière : une mal-aimée

    Le XIXe siècle et surtout le XXe siècle vont figer ces traits boiléviens. Plus que Lafayette ou Sévigné, le nom de Deshoulières reste arrimé à la sociabilité de cour et de salon. Or, cette culture mondaine a longtemps été victime d’une réputation désastreuse. Dès le XVIIe siècle Molière et quelques autres, comme l’abbé de Pure, imposèrent l’idée que des « Précieuses » ne pouvaient être que « ridicules ». Plus tard, on la définira volontiers comme une autrice de « salon ». Or, le terme même de « salon » risque d’induire des préjugés défavorables à la poétesse. Le terme en lui-même est anachronique : importé par l’architecture du XVIIIᵉ et consacré par l’historiographie du XIXᵉ, « salon » charrie des clichés (frivolité, apolitisme, « sphère féminine » loin de toute approche sérieuse de la littérature) qui brouillent notre lecture plus qu’elle ne nous aide à percevoir les enjeux de l’œuvre. Au XVIIᵉ siècle, les sociabilités littéraires sont bien sûr d’une importance essentielle, mais on parlait plutôt d’hôtels, de ruelles, d’assemblées, de visites, de compagnies, autant de configurations mouvantes, sans statut unique ni modèle stable. Ces sociétés étaient davantage organisées par un mode d’échange, la conversation, bien plus que par le lieu physique où ces groupes se réunissaient, les pratiques étant d’ailleurs variables selon les demeures et la personnalité des maîtresses de maison.

    Frivolité

    A partir de la Révolution française en particulier, la culture salonnière de l’Ancien Régime est apparue comme le symbole de l’élite aristocratique décadente, déconnectée du peuple, oisive, hypocrite, frivole et superficielle, empêtrée dans les intrigues et paralysée par des codes de comportements pesants. La Révolution et la République ont trouvé dans le monde des salons une cible facile : ces cercles sophistiqués, gouvernés par des femmes réputées artificielles et manipulatrices, exerçant une influence occulte sur la vie politique, étaient montrés comme des lieux de complot et de corruption antithétiques des idéaux virils de vertu et d’égalité revendiqués par le nouveau régime, sur fond de misogynie sévère. Comme l’écrit Alain Viala1 :

    Sans-culottes et bonnet phrygien contre robes à paniers et rubans dorés, « citoyen » contre « ci-devant « , raideur antique contre falbalas : la Révolution a été aussi une lutte de styles. Néfaste au style galant. 

    La cérémonie d’ouverture des derniers Jeux Olympiques suggère à quel point ce type de représentation reste aujourd’hui vivace dans le grand récit national, malgré les travaux de Viala ou Lilti. En montrant des Marie-Antoinette « décapitées » dansant sur le titre « Heads Will Roll » de Yeah Yeah Yeahs, le spectacle a contribué à prolonger la condamnation morale qui affecte l’aristocratie d’Ancien Régime, dont les salons constituent l’espace emblématique et pour ainsi dire le lieu de mémoire privilégié. Or, Deshoulières, telle qu’elle est représentée sur la couverture de l’édition Classiques Garnier, offre de frappantes similitudes avec Marie-Antoinette jouant les Astrées à Trianon : une bergère mièvre et souriante traînant avec elle des brebis trop blanches. L’image qui colle aujourd’hui à Deshoulières est celle de cette gardienne de moutons éthérée : idylles et églogues y déroulent leur décor de ruisseaux, de zéphyrs et de rossignols, adressés « à l’oreille » et « au cœur », invitant à un retrait hors du monde public et de ses enjeux (fi de la gloire et de l’immortalité!), au profit d’une poétique des passions privées et d’un plaisir tempéré. Un tel corpus confine au soupçon de futilité et de fuite dans un ailleurs bucolique factice et de fantaisie. Des titres emblématiques alimentent ce prisme, comme « Les Moutons » et « Les Oiseaux », souvent lus comme symboles d’un répertoire pastoral tenu pour léger ; à quoi s’ajoutent des pièces où l’autrice se met « seule au bord des ruisseaux » à chanter sur sa lyre, motif pastoral rebattu aux yeux de lecteurs modernes (p. 105).

    Vers pour chiens et chats

    La poésie animalière, elle, passe aisément pour une variante de ces divertissements : entrée au Mercure galant avec la Lettre de Gas, épagneul (1672), « Apothéose de Gas », série des épîtres de la chatte Grisette à Tata et Cochon, toute une « comédie épistolaire » féline et canine publiée ou relayée par le périodique mondain constitue une ménagerie littéraire facile à parodier. Pour un lecteur prévenu, l’animal masque surtout un jeu plaisant, roman en vers de petits intérêts et de jalousies redoublant sur le mode animal l’existence de désœuvrement de leurs maîtres dans les salons ; bref, cette poésie animalière paraît constituer un aimable théâtre d’alcôve à bonne distance des ambitions intellectuelles, morales ou sociales habituellement assignées à la littérature sérieuse et digne d’être étudiée.  Sainte-Beuve, par exemple, qui apprécie bien des aspects du talent de Deshoulières, ne lui pardonne pas « tant de fadaises de société sur sa chatte et sur son chien »2 .

    Enfin, l’ancrage éditorial (le Mercure galant) et le format (madrigaux, lettres en vers, rondeaux, bouts-rimés) confortent l’idée d’une pratique littéraire conçue comme jeu de salon plutôt que comme lieu d’élévation morale ou philosophique.

    Jan Le Ducq, Epagneuls et lévriers, vers 1660-1670, Paris, Petit Palais

    Le panégyrique des grands : poésie et courtisanerie

    À ce portrait mondain s’ajoute l’étiquette douteuse de poète de cour : Deshoulières multiplie les pièces de circonstance en l’honneur du Roi ou des Grands, au fil des événements du règne. On en trouve l’illustration dès « L’Imitation de la première ode d’Horace » (pièce liminaire d’allure publique, située « au milieu de la guerre »), dans l’Épître au duc de Bourgogne sur le siège de Mons, ou encore dans des poèmes sur la santé du Roi (1687) et sur des événements diplomatiques (« Arrivée du doge de Gênes », 1685). S’y ajoutent des pièces alliant jeu de mode et hommage au souverain (par exemple les sonnets en bouts-rimés mentionnant Louis le Grand), qui répondent à toute une circulation périodique enregistrant les victoires, les paix, les naissances des grands ou leurs guérisons. Tous ces indices qui, pris ensemble, ancrent l’autrice du côté d’une allégeance monarchique cérémonielle. Nos critères modernes risquent de condamner sans le comprendre ce registre encomiastique qui paraît confiner à la plus basse flargornerie, mue par l’espoir avoué et mesquin, voire répugnant, d’attirer des récompenses en numéraire. La démesure des hyperboles, les tournures de soumission, le nationalisme agressif, ou l’intolérance religieuse peuvent mettre mal à l’aise de nos jours, selon le degré de sensibilité des lectrices et lecteurs3 . De telles pièces mettent en évidence les mécanismes de la faveur et la façon dont l’écriture de cour est codifiée par les contraintes de l’éloge monarchique et de la sujétion politique. Nous aurons dans quelques billets ultérieurs à réévaluer ce corpus, mais constatons qu’il est au premier abord rebutant pour un lecteur d’aujourd’hui.

    Reine des petits genres

    Le dernier point qui joue en défaveur d’Antoinette Deshoulières est la hiérarchie des genres. La poétesse s’est en effet illustrée presque exclusivement dans ce qu’on appelle les « petits genres » : madrigaaux, airs, et rondeaux se trouvent spontanément rangés du côté du léger et de l’occasionnel. Lorsqu’elle choisit des genres nobles, comme l’ode, ceux-ci sont filtrés par la culture mondaine et débarrassés de tout héroïsme sublime. Délaissant l’hymne ou l’épopée, Deshoulières s’essaya une fois à la tragédie, Genséric, sans rencontrer le succès escompté. Dès lors, un corpus composé majoritairement de pièces brèves, marquées au coin de la connivence au sein d’une élite choisie, voire codées à l’usage d’un petit cercle de privilégiés, s’expose nécessairement à la méfiance : le corpus paraît trop court pour paraître profond, trop civil pour paraître sincère, trop mesuré pour paraître « grand », encore moins « sublime ». Philippe Busoni, auteur en 1841 d’une anthologie consacrée aux Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises, estime que Déshoulières est née trop tôt ou trad tard, et que, face à la concurrence d’un Racine, d’un Boileau et d’un La Fontaine, elle n’a eu d’autre choix que de se jeter par dépit dans les petits genres4 :

    J’imagine que, venue cinquante ans plus tôt ou plus tard, madame Deshoulières eût fait grande figure : plus tôt, elle eût aidé à la réforme de Malherbe, en eût suscité une autre peut-être ; plus tard, elle marchait, dans son genre, fort à l’aise et tout à côté, sinon au-dessus, de J.-B. Rousseau, côtoyait Voltaire dans l’épître et le madrigal, et régnait dans l’élégie. Sous Louis XIV, elle fut écrasée et renversée du premier rang auquel elle aspirait. Ne pouvant soutenir la lutte contre Racine en poésie élégiaque (Bérénice l’eût trop effacée), ni contre Boileau dans l’épître, ni contre La Fontaine dans l’apologue, elle se rejeta sur les genres secondaires et discrédités.

    Philosophe et inconvenante

    La proximité de Deshoulières avec le libertinage, voire avec la pensée de Spinoza, comme le suggère Bayle qui mentionne son nom dans l’article de son Dictionnaire consacré au philosophe hollandais, a pu paraître de mauvais aloi, et d’autant plus inconvenant de la part d’une femme. Pour Busoni, les attaches épicuriennes de Deshoulières constituaient « le mauvais coin du portrait » :

    Par opposition à la gravité, au sérieux gallican et à la dignité du grand siècle, elle prit le ton frondeur et sceptique, et se posa en métaphysicienne et en esprit-fort. Hesnault et Fontenelle furent ses dévoués, ses conseillers discrets peut-être encore plus que ses oracles, comme on l’a dit. Ceci est le mauvais coin du portrait.5

    Il est piquant qu’on ait pu reprocher à la fois à Deshoulières sa prédilection pour les petits genres vus comme des bagatelles, et des prétentions philosophiques qui ne convenaient pas à son genre. Nous verrons que ces deux aspects, qui jouent en sa défaveur, sont fortement articulés l’un avec l’autre6

    Deshoulières au XXe  siècle : « les débris de l’hôtel de Rambouillet »

    Sainte-Beuve ou Busoni, sans accorder jamais à Deshoulières la première place, se gardaient au moins de l’oublier. Le XXe siècle fut bien plus sévère. Brunetière ne consacre ainsi que quelques lignes dédaigneuses à Deshoulières, dont les correspondants ne sont à ses yeux que « les débris de l’hôtel de Rambouillet »7 . Après Brunetière, qui reprochait à notre poétesse d’être amie de Pradon, Antoine Adam réduisait sa poésie à des « mièvreries fades » et s’en prenait à la « mollesse de sa langue » ; il comprenait difficilement l’admiration que lui vouaient ses contemporains, attachés peut-être à la « leçon grave et triste » qui se dégageait de certains de ses vers.  Selon lui, « il n’est pas question de lui attribuer un génie poétique qu’à coup sûr elle n’eut pas », ni d’aller chercher dans ses vers quelque forte pensée philosophique héritée de l’épicurisme : ceux qui l’ont cru se sont trompés, affirme-t-il, avant de soutenir que Deshoulières est en réalité « quiétiste » au sens le plus affaibli, amie du repos et d’une tranquillité liée sans doute à la « mollesse » de ses vers.8

    *

    Au vu des réticences « spontanées » éprouvées face à l’ensemble des pièces qu’il nous est donné d’étudier, spécialement au XXe siècle, on conçoit qu’il conviendra de changer nos perspectives si nous voulons apprendre à apprécier une telle œuvre. Comprendre et juger Antoinette Deshoulières supposera de se défaire d’un certain nombre d’idées reçues sur la mondanité, le lyrisme, ou la louange royale. Cette réévaluation passe par une démarche de recontextualisation indispensable pour mesurer les enjeux esthétiques, éthiques, philosophiques et politiques qui se nouent dans ces poèmes d’ambition en apparence modestes. Comment la pratique de « petits genres » au sein d’un cercle restreint d’amis choisis put-elle conduire Antoinette Deshoulières à connaître une consécration littéraire qui dura jusqu’au seuil XIXe siècle ? Tel est le mystère qui nous occupera cette année, et qui exigera un décentrement de nos habitudes de lecture.

    1. Alain Viala, La Galanterie, une mythologie française, Le Seuil, « La couleur des idées », 2019, p. 51. []
    2. Sainte-Beuve, Portraits de femmes, nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Garnier frères, 1886, p. 364. []
    3. je concède à titre personnel éprouver quelque difficulté face à la célébration de l’Edit de Fontainebleau révoquant les dispositions de l’Edit de Nantes. []
    4. Philippe Busoni, Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises, Paulin, 1841, p. XI. []
    5. Busoni, op. cit., p. xii. []
    6. Voir John Conley, “Suppressing Women Philosophers: The Case of the Early Modern Canon”, Early Modern Women 1, . 2006, p. 99-114. []
    7. Ferdinand Brunetière, Études critiques sur l’histoire de la littérature française : deuxième série, Paris, Hachette, 1913,  « La société précieuse du XVIIe siècle », p. 15. []
    8. Antoine Adam, Histoire de la littérature française du XVIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1956, p. 678-679. []
  • L’aventurière, la mondaine et la poétesse.

    C’est la loi du genre : nous dirons quelques mots d’Antoinette Deshoulières (1638-1694), dont quasiment toute l’œuvre poétique est au programme cette année.

    Une adolescence aventureuse

    Antoinette du Ligier de La Garde naît à Paris le 31 décembre 1637 ou le 1er janvier 1638. Elle est la fille de Melchior du Ligier (maître d’hôtel des reines Marie de Médicis et Anne d’Autriche), qui fait partie de la noblesse de robe. Les mariages précoces n’étaient pas rares dans la haute société : il ne faut pas trop s’étonner qu’à treize ans, elle épousa Guillaume de La Fon de Bois Guérin, seigneur Deshoulières, officier dans l’armée du prince de Condé et de dix-sept ans son aîné. Ce mariage, en 1651, la fait entrer très tôt dans le tourbillon des troubles politiques de la Fronde : Condé fut l’un des principaux meneurs de la rébellion, dernière révolte nobiliaire en France, et le mari de la future poétesse suivit son maître dans ses campagnes. La Fronde fut écrasée par le roi de France en 1652-1653. Pour rétablir la paix civile, Louis XIV amnistia tous ses anciens opposants, à l’exception de Condé, qui passa aussitôt à l’ennemi et mit ses talents militaires incomparables au service de l’Espagne, alors en guerre contre son royaume d’origine. Pendant toutes ses années, séparée de son mari, la jeune Antoinette en profita pour parfaire sa culture philosophique et littéraire. Un rebondissement intervint en 16551 : la jeune marquise Deshoulières se trouva mêlée à un complot destiné à ramener Condé dans l’obéissance du roi. Avec l’accord et le soutien de son père, elle rejoignit sans prévenir son mari sur le front de Rocroi, en Flandre, et tenta en vain de séduire le prince de Condé pour faire livrer Rocroi aux troupes royales. La supercherie échoue : Condé, alerté, fait incarcérer le couple au château de Vilvorde, près de Bruxelles. Antoinette, que l’on surnomme alors la « Majore », croupit avec son époux pendant quelques mois en prison, avant de recouvrer la liberté grâce à une évasion spectaculaire organisée avec la complicité du gouverneur de la forteresse et de son épouse. En 16582, une amnistie générale leur permet de rentrer en France. Louis XIV, bien que déçu de l’échec de la mission, ne brise pas la carrière du mari de la poétesse : Guillaume Deshoulières est nommé commandant à Sète, où il servira fidèlement sous les ordres de Vauban, pendant qu’Antoinette reste à Paris et mène librement la vie mondaine qu’elle goûte. Elle aura quatre enfants, dont une seule fille survivante, Antoinette-Thérèse, qui s’occupera de l’édition de son œuvre. Après ses aventures bruxelloises, elle est accompagnée d’une certaine « aura romanesque » : la jeune comploteuse a pu mesurer « la fragilité des équilibres politiques » et découvrir « ses pouvoirs de femme », explique Sophie Tonolo, comme en témoigne une célèbre lettre du prince de Condé reconnaissant son charme et son influence. Surtout, durant son exil forcé à Bruxelles, Deshoulières fréquente la brillante cour du gouverneur espagnol, Dom Juan d’Autriche et le salon de la marquise de Caracène : elle y « fourbit les armes de son esprit » et gagne les premiers admirateurs de son talent. Dès 1659, son nom circule dans les milieux galants : le comte de Gramont, dans le Recueil de portraits et éloges dédié à Mademoiselle de Montpensier, dresse d’elle un portrait louangeur sous le nom poétique d’Amarilis. Ainsi, avant même son retour à Paris, la future poétesse s’est forgé le destin d’une héroïne mondaine, entre intrigues politiques et prestige littéraire.

    Une formation libertine

    De retour à Paris à la fin des années 1650, Deshoulières poursuit sa formation intellectuelle. Tandis que son mari est reparti guerroyer aux côtés de Condé, Antoinette reste à Paris et reçoit l’enseignement d’un précepteur d’exception : Jean Dehénault. Ce dernier, un érudit libertin proche de Molière, Chapelle et Saint-Évremond, est un matérialiste disciple de Gassendi connu pour avoir traduit le début du De natura rerum. Nous situerons le contexte intellectuel et reparlerons du gassendisme à propos du poème « Les Oiseaux », qui démarque la traduction de Dehénault en bien des endroits. Sous la houlette de son mentor, la jeune femme acquiert une culture philosophique, littéraire et scientifique peu commune : elle lit Lucrèce et Épicure, auteurs de prédilection de son maître, mais aussi Descartes et Sénèque, s’initie aux idées nouvelles du libertinage érudit, et apprend les langues modernes mais aussi anciennes (latin, italien, espagnol).

    Les conceptions libertines de Dehénault ne manquent pas d’exercer une grande influence sur son élève : il n’est pas indifférent que Bayle les mentionne tous deux ensemble dans son Dictionnaire historique, sous l’article Spinoza pour ajouter encore à une coloration déjà sulfureuse au tableau3 . La poésie de Deshoulières, fruit de cette éducation soignée et quelque peu rebelle, ne va ressusciter Théocrite et Virgile que pour teinter la pastorale et la galanterie de considérations épicuriennes. Elle laisser affleurer un scepticisme tourné contre la raison, mais qui n’épargne pas la religion; elle s’interroge aussi, à la suite de Lucrèce sur le sens des valeurs humaines généralement admises, comme la gloire ou le rêve d’immortalité :  autant de traits qui imprègnent aussi bien ses idylles que ses réflexions morales, de même que l’attrait pour une vie retirée dans une nature complice, qui n’est pas sans évoquer le lathè biosas épicurien. Tous ces traits font de Deshoulières une continuatrice, sur le mode mineur, d’un courant poétique qu’on pourrait faire remonter à Théophile de Viau. John J. Conley a bien montré que Deshoulières développe dans ses poèmes un credo naturaliste (« naturalist creed »4 ) hérité de l’atomisme antique : ses idylles pastorales notamment inscrivent l’être humain dans un ordre matériel régi par des causes naturelles, et dénoncent l’illusion orgueilleuse d’une raison humaine se croyant quasi divine. En ce sens, Deshoulières prolonge la veine épicurienne, tout en l’adaptant à la forme galante, à travers divers procédés que nous verrons en détail, comme le dialogue poétique de l’homme avec la nature (ruisseaux et moutons sont les meilleurs éducateurs), afin de renverser la hiérarchie entre l’homme et le monde non-humain.

    Cette profondeur philosophique, jointe à une remarquable maîtrise des langues et de la versification, ne passera pas inaperçue des contemporains. Bien qu’elle prenne soin, par la négligence étudiée et la dissimulation des références érudites, de ne pas passer pour une femme savante, elle figure dès 1660 dans le Grand Dictionnaire des Précieuses de Somaize sous le nom de Dioclée (( « Dioclée est une jeune précieuse agréable et bien faite. Elle a fait des portraits en vers, à quoy elle réussit fort bien […] Elle sçait parfaitement la langue d’Hespérie et d’Ausonie », Somaize, Antoine Baudeau (1630?-16.. ; sieur de), Le dictionnaire des précieuses, Paris, Jean Ribou, 1661, p. 66, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k277914/f3.image . )) .

    Cette pensée forte, habitée d’une culture classique et fondée sur des présupposés audacieux, il n’est pas toujours facile d’en déceler immédiatement la portée dans l’œuvre au programme. La lecture des poèmes de Deshoulières nécessite une oreille attentive, parce qu’il n’était pas permis de laisser percer trop ouvertement une dissidence, flirtant avec un matérialisme officiellement condamné dans un royaume très-chrétien et dans une époque où l’Eglise catholique exerce une emprise absolue sur la société. La galanterie ne serait-elle qu’un masque dissimulant l’expression de conceptions interdites? Non sans doute, la poétique de Deshoulières est trop complexe pour se laisser résumer à une formule aussi simple. Mais il convient de ne pas se laisser piéger par la posture modeste de la poétesse, ni par la multiplication des conventions et des clichés qui ne sauraient être considérés comme le dernier mot de son esthétique, sauf à rater l’essentiel. Nous aurons l’occasion de le mesurer à la lecture des textes au cours de futurs billets.

    L’éducation très riche reçue par Antoinette Deshoulières explique aussi la complexité de son positionnement au sein du paysage intellectuel des années 1670-1690, c’est-à-dire au plus fort de la querelle des Anciens et des Modernes : assurément partisane d’un esprit moderne qui se développe avant même que le vif de la dispute n’éclate, contributrice régulière du Mercure galant, publiant son recueil quelques mois après le déclenchement des hostilités, elle met en place à l’égard de ses adversaires, au premier chef Racine et Boileau, une stratégie beaucoup plus subtile et complexe qu’un affrontement bloc contre bloc. Toute sa poésie, nourrie de sa lecture des meilleurs auteurs, consiste à retourner contre les Anciens leurs propres références, revendiquant le patronage de poètes antiques soigneusement arrimés au système de valeurs modernes. Loin d’introduire les termes d’un « Parallèle » antithétique qui opposerait deux camps, comme le fera Perrault, elle se réclame brillamment au contraire de l’autorité des maîtres d’autrefois pour justifier toutes les options de l’esthétique galante honnie par le camp des Anciens et les tenants du « sublime ». On comprend que Boileau, qui prétendait incarner seul l’héritage d’Horace et se voyait ainsi concurrencé sur son terrain, dès le début de son recueil, par une poétesse de grand talent, ait été furieux, et qu’il ait assez peu glorieusement poursuivi sa bête noire jusque dans le tombeau, sa Satire contre les femmes, parue au début de l’année 1694 une première fois, et en édition séparée au mois de mars, coïncidant avec la mort de la poétesse (février). Nous verrons bien sûr tous ces points en détail, textes à l’appui, dans de prochains billets, mais disons d’emblée que le principal grief de Boileau contre Antoinette Deshoulières, outre son inimitié pour son ami Racine, c’est une captation d’héritage aussi brillante que paradoxale. Sa position lui fait occuper, dans le camp des Modernes, une position particulière qui n’est pas sans rappeler, en symétrique, celle d’un Ancien particulièrement fin et talentueux aussi : La Fontaine.

    La  mondaine

    À partir de la fin des années 1660, Deshoulières s’impose dans le monde des salons parisiens. Son esprit brillant, sa culture et son charme lui ouvrent les portes des cercles précieux les plus réputés. Elle ne connut sans doute pas l’Hôtel de Rambouillet, dont elle éprouve une vive nostalgie, ou du moins elle était trop jeune pour le connaître au temps où rivalisaient Voiture et Montausier. Mais elle régna dans les salons des années 1650, et en particulier à l’Hôtel de Bouillon, animé par la duchesse de Bouillon et son frère, le duc de Nevers. Assurément mondain, l’Hôtel était aussi un cercle libertin. L’hôtel de Bouillon abritait alors des esprits frondeurs (Dehénault, Ninon de Lenclos, Saint-Évremond, Saint-Pavin…), et son précepteur lui-même s’était fait « l’un des rares défenseurs de Fouquet », avec La Fontaine, explique Sophie Tonolo. La jeune poétesse ne se contente pas d’être invitée : dès 1670, elle tient son propre salon littéraire à Paris, rive droite, rue de L’Homme Armé. On y discute philosophie et poésie. Sainte-Beuve écrit qu’il eut ce caractère particulier « d’avoir à la fois du précieux et du hardi, de mêler dans son bel esprit un grain d’esprit fort. »5 . Beaucoup plus près de nous, John Conley décrit ce salon comme « l’un de ceux où les libertins débattent de leurs textes favoris et critiquent l’orthodoxie officielle »6 affirmation qui reste difficile à documenter, mais reflète bien l’orientation intellectuelle de la sociabilité de  Deshoulières. Ce qui est avéré, c’est qu’elle s’entoure d’un large réseau d’amis lettrés et de protecteurs. Ses poèmes de circonstance témoignent des liens qu’elle entretenait avec de grands seigneurs : ainsi, elle dédie des vers au duc de Saint-Aignan ou au duc de Montausier, et les tutoie parfois avec une familiarité surprenante compte tenu de leur rang. Les critiques y ont vu l’indice de relations de patronage privilégiées : Saint-Aignan et Montausier, connus pour soutenir les artistes, auraient pris la poétesse sous leur aile. De fait, Montausier était l’époux de Julie d’Angennes et l’initiateur de la célèbre Guirlande de Julie ; quant à Saint-Aignan, il fut l’un des intervenants dans les joutes poétiques auxquelles se prêta Deshoulières, et l’un des maîtres d’œuvre des spectacles de Louis XIV, dont on n’ignore pas la dimension politique7 . Autrice de premier plan, et habile salonnière, Deshoulières s’impose comme la « dixième muse », comme l’écrit Marie-Jeanne Lhéritier après sa mort8 . Sa réputation dépasse Paris : en 1684, l’Académie des Ricovrati de Padoue la fait élire parmi ses membres, et 1689 elle reçoit de l’Académie d’Arles le titre inédit d’ »académicienne », première femme ainsi honorée en France. Sans être membre de l’Académie française, Deshoulières occupe ainsi une position sociale et institutionnelle unique, reconnue par les cercles galants comme par les institutions savantes.

    L’un des vecteurs essentiels de sa notoriété fut la presse littéraire naissante. En 1672, Donneau de Visé lance le Mercure galant, première gazette mondaine à destination d’un public féminin et provincial. Très tôt, il sollicite la plume de Deshoulières : la Lettre de Gas paraît dès cette première année de publication du périodique. Commence alors une collaboration assidue avec ce périodique dont les notes de notre édition font état : plusieurs dizaines de pièces parurent d’abord séparément dans les livraisons du Mercure. Aucune autre femme de lettres du siècle ne bénéficie d’une telle visibilité nationale. Dans les pages du Mercure, ses poèmes (idylles, ballades, chansons, énigmes) côtoient ceux des auteurs à la mode (Fontenelle, Thomas Corneille, Perrault, etc.), et suscitent de nombreuses réponses et imitations, signe de leur succès. Le choix de publier dans le Mercure galant, n’a rien d’anodin. Il correspond chez la poétesse à une véritable stratégie littéraire : en vertu de la haine du pédantisme qui caractérise l’esprit des salons, elle cherche à éviter les traités savants et les grands genres « sérieux », pour inscrire ses vers dans la légèreté mondaine et l’échange ludique. Comme l’écrit Tonolo, la poésie de Deshoulières est un « loisir » intégré à la vie de salon, « fondé sur l’échange et le jeu », qui privilégie l’oralité, la repartie, le badinage. Dans ce contexte, pendant longtemps, la publication en recueil n’apparaît pas comme une « obligation ». La poétesse préfère diffuser ses œuvres « étalées et essaimées » dans des supports variés : revues, manuscrits collectifs, ou encore recueils collectifs (comme le Recueil de poésies diverses de 1671 où figure l’un de ses textes, attribué à tort à son mari dans la table). Cette dispersion maîtrisée entretient sa présence dans tous les cercles littéraires sans qu’elle ait à endosser pleinement le statut d’ « auteur », pernicieux pour l’image d’une femme, et susceptible d’introduire une contradiction avec la « frivole gloire » qu’elle dénonce si fort dans toute son œuvre.

    Cette situation sociale de l’écrivaine détermina son écriture : elle se coula avec bonheur dans ces genres mondains qui ne sont simples qu’en apparence et qui, au-delà de leur frivolité, répondent aux contraintes d’une poétique très codifiée dont Alain Génetiot nous a révélé tous les secrets dans sa Poétique du loisir mondain. L’un des intérêts du cours sera bien sûr de vérifier si Deshoulières incarne parfaitement cette poétique mondaine et galante, où si elle s’approprie les codes galants à ses fins propres, en vue d’enjeux esthétiques et éthiques qui ne s’y résument pas. Nous avons déjà envisagé la possibilité d’un sous-texte libertin et épicurien qu’on ne saurait facilement réduire à l’agrément : l’étude des textes nous dira ce que nous pouvons penser de cette distance éventuelle de la reine des salons à l’égard de la poétique du loisir mondain.

    Cette période, qui s’étend en particulier jusqu’à la parution en recueil de 1688, correspond selon Sophie Tonolo à une première époque créatrice de Deshoulières, marquée par le développement d’un « esprit querelleur » lié à l’Hôtel de Bouillon, hostile à Racine et aux Anciens. Cette époque est aussi caractérisée par une ouverture au musical, plusieurs de ses airs étant alors mis en musique par différents compositeurs.

    Naissance d’une autrice

    Les années 1688-1694 correspondent à la vieillesse de  Deshoulières, qui affronte alors des épreuves physiques et morales en contraste avec l’enjouement de ses écrits : goutte, douleurs articulaires et cancer assombrissent ses dernières années. Cette capacité à dissimuler ses peines derrière l’élégance de l’esprit dérive en droite ligne de l’idéal galant : la grande règle est de ne pas indisposer son interlocuteur, de ne pas le mettre mal à l’aise, et pour y parvenir, mieux vaut cacher ses misères que les exhiber, par pudeur et par tact. Jusqu’au bout, Deshoulières aura ainsi cultivé l’art de l’enjouement littéraire, refusant de ternir son œuvre par le pathos personnel.

    Les soucis familiaux n’épargnent pas ses dernières années. Elle perdit un enfant, puis son époux en 1693. Veuve et affaiblie, elle continue à mener ses combats littéraires. Selon Volker Schröder, « même au terme de sa carrière, [elle] persiste à écrire et à combattre, à tout hasard, en défendant la légitimité de sa vocation poétique »9 . Figurent parmi ses derniers vers :

    À combattre le faux incessamment m’attache,
    Et fait qu’à tout hasard j’écris ce que m’arrache
    La force de la vérité. (Réflexions morales, p. 344)

    Ces années correspondent à la publication du recueil si longuement mûri (le privilège en avait été pris dix ans auparavant). Sophie Tonolo lit ce geste comme le passage d’une diffusion « moderne » de la littérature, via la presse à la fixation auctoriale et la consécration que donne le livre imprimée : Deshoulières n’est plus seulement une plume mondaine mais « femme de lettres reconnue » qui organise son œuvre selon des principes de composition savants, qui évitent soigneusement aussi bien le classement thématique que l’ordre chronologique: nous y reviendrons.

    La mort vient interrompre le projet de publication d’une nouvelle édition des Poésies, dont la première partie paraît en 1693. Epuisée par la maladie, Deshoulières s’éteint à Paris le 17 février 1694, à 56 ans.

    Une œuvre préservée par sa fille : héritage et redécouvertes

    Après la disparition d’Antoinette Deshoulières, c’est sa fille unique, Antoinette-Thérèse Deshoulières, qui prend en main le destin de l’œuvre maternelle. « Mademoiselle Deshoulières », elle-même poétesse (couronnée en 1694 par l’Académie française pour une ode latine), voue un véritable culte à la mémoire de sa mère. Dès 1694, elle entreprend de rassembler tous les écrits de celle-ci, y compris ceux restés inédits ou épars. Dans une lettre de 1698, elle explique  qu’elle avait dès l’enfance conservé les manuscrits maternels10 :

    « Ma mère ne gardait ni copies de ses lettres, ni copies de ses Ouvrages ; si je n’eusse pris soin (…) de les ramasser, on ne les aurait trouvés que chez les personnes curieuses de pareilles choses ».

    Il convient de se défier de ce type de témoignage, mais il est sûr que c’est grâce à son zèle que le second volume des Poésies, paru en 1695, put offrir au public de nombreux textes posthumes, précédé d’une préface de la main de l’éditrice.

    Dans les décennies qui suivent, la fille continue d’entretenir l’héritage littéraire maternel. Elle-même publie quelques poèmes, souvent imprimés aux côtés de ceux de sa mère dans les éditions communes « de Madame et Mademoiselle Deshoulières ». Ainsi l’édition de 1707, puis celle de 1747, intègrent-elles plusieurs pièces de la fille, au point que leurs vers sont parfois confondus par les lecteurs. Ce tandem littéraire mère-fille est assez unique dans la littérature française de l’Ancien Régime, et témoigne de la complicité intellectuelle qui unissait Antoinette Deshoulières et sa fille. La jeune femme survivra plus de vingt ans à sa mère (elle décède en 1718) et aura eu la satisfaction de voir l’œuvre maternelle fixée de manière durable. Le corpus s’élargit encore par la suite, en raison de la complexité éditoriale et des modes de diffusion des poèmes, phénomènes que font apparaître les dernières sections de l’œuvre au programme.

    1. La date est donnée par Sophie Tonolo. Perry Gethner parle de 1653, https://siefar.org/personnage/antoinette-du-ligier-de-la-garde/  []
    2. Perry Gethner donne 1657 []
    3. Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, nouvelle édition, tome treizième, Paris, Didot, 1820, p. 432-433, https://books.google.fr/books?id=RucOAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q=ruisseau&f=false. []
    4. John J. Conley, The Suspicion of virtue, op. cit., p. 45 sqq. []
    5. Sainte-Beuve, « Une ruelle poétique sous Louis XIV », Revue des deux mondes, 20, 1839, p. 198-214. []
    6. « Deshoulières’s salon was one of several where libertines discussed favorite texts and critiqued the official religious and moral orthodoxy of the period… Deshoulières was libertine and Gassendian« , John Conley, The Suspicion of Virtue, op. cit., Introduction, p. 12. []
    7. Voir en particulier les travaux de Marine Roussillon, par exemple « La visibilité du pouvoir dans les Plaisirs de l’île enchantée (1664) : spectacle, textes et images », Papers on French Seventeenth Century Literature, 2014, « Les stratégies de la représentation et les arts du pouvoir », 41 (80), p. 103-117. []
    8. Marie-Jeanne Lhéritier, Le Triomphe de Madame Des-Houlières receue dixième Muse du Parnasse, Paris, C. Mazuel, 1694. []
    9. « Madame Deshoulières, ou la satire au féminin », art. cit., p. 105. []
    10. Cité par Sophie Tonolo, p. 7. []
  • Pistes d’exploration

    Qu’est-ce qu’un « grand auteur » — ou une grande autrice ? La conjonction rare d’un talent, d’une vision et d’une ambition. Ces conditions, Deshoulières les remplit toutes les trois.

    Un talent d’abord : une écriture virtuose qui feint la facilité, mais dont la césure est précise, la métrique souple, la musique juste. Deshoulières possède ce sens du vers et cette maîtrise technique dans les formes brèves qui exigent un art ciselé, mais dont le brio est chez elle rarement tapageur. La performance sait rester discrète. Saisi dans le rythme de la conversation, le vers adopte cette allure familière et libre dont toute recherche paraît absente, mais ce style moyen, cette mediocritas est comme une corde raide, tendue entre les cimes trop altières du sublime et le gouffre du burlesque. La mesure, la tenue, l’équilibre sont une dentelle complexe : entre sérieux et moquerie, entre amabilité galante et morale incisive, entre badinage et confidence, le chemin est étroit et l’aisance est trompeuse.

    Une vision ensuite. Sous le badînage, une éthique. La poésie de Deshoulières possède des idées nettes et profondes sur l’existence, orientées par la philosophie. Au contraire des moralistes, observateurs des mœurs plus que donneurs de leçons, Antoinette Deshoulières délivre, pour qui sait la lire, un art de vivre qui n’est superficiel qu’en apparence et qui se révèle d’une parfaite cohérence à travers l’œuvre. Les bonheurs simples de la l’épicurisme, comme ceux du style, sont le résultat d’une âpre conquête. On entend, caché sous la bagatelle, des appels à l’ataraxie (le « repos »), une condamnation récurrente de la vaine gloire, un scepticisme à l’égard de l’immortalité, c’est-à-dire tous les éléments d’une doctrine inspirée de Lucrèce, jugée trop dangereuse et pernicieuse pour être clairement affichée, fût-elle mâtinée de gassendisme. Elle est pourtant là, dissimulée sous les fleurs d’une poésie plus décapante que les blancs moutons ne pouvaient le laisser croire, délicatement exprimée avec le tact et la prudence qui caractérise l’écriture de l’autrice.

    La vision de Deshoulières, c’est aussi une certaine idée de la littérature. Contre l’exaltation hiératique des Anciens, contre les hauteurs grandiloquentes du sublime cher à Boileau, Deshoulières récupère l’héritage des poètes antiques pour le retourner contre leurs prétendus défenseurs : l’ire de Boileau dans la Satire X ne s’est pas trompée de cible. Par le type de rapport que Deshoulières entretient avec les Anciens, elle est l’une des plus redoutables adversaires de celui qui prétendait être le seul régent du Parnasse, comme on devait l’appeler plus tard.

    Enfin, l’ambition : Deshoulières se savait poétesse, il lui restait à se faire reconnaitre comme telle. Ses pièces manifestent son aisance à circuler dans les réseaux, à s’attirer le respect des institutions, et à convaincre le roi de la pensionner. C’est, pour reprendre la formule de Myriam Dufour-Maître, à la naissance de la « femme de lettres », pendant de « l’écrivain » cher à Viala, qu’on assiste en lisant l’œuvre d’Antoinette Deshoulières. Nul doute que la place éminente occupée dans le paysage des belles-lettres à la fin du XVIIe siècle par la poétesse n’ait rien d’une coïncidence, et que beaucoup alors ont compris les enjeux multiples d’une œuvre qui, comme celle de La Fontaine, ouvre des abysses par son badinage.

    Le minor a sa grandeur. Par delà la chronique mondaine, c’est à l’universel que tend Deshoulières. Le montage du recueil défait la contingence des poèmes d’occasion pour les transformer en laboratoire de sagesse. La tendresse y devient éthique, la pastorale se fait leçon de philosophie, l’idylle ́nous enseigne le chemin du bonheur. Atteindre au général par la pratique des petits genres composés sur le motif, tel est le défi absolument moderne que se lance Deshoulières, sans jamais se départir de son tact, sans jamais quitter le ton tranquille et un peu détaché de la conversation poétique. Percevoir et montrer l’au-delà du badinage: tel sera aussi l’enjeu cette année pour l’agrégative et l’agrégatif.


    Introduction: Deshoulières, “poète de second ordre” ?1

    I. Une enfant “sans souci” : bagatelles galantes

    Frivole en apparence, le monde de Deshoulières est un programme poétique, moral, et philosophique. Héritière des sociabilités précieuses et de l’esthétique de la conversation, poétesse du loisir mondain comme avant elle Voiture et Bensérade, elle situe sa voix dans l’espace codé du salon, où la mesure compte autant que le bel esprit : madrigaux, portraits, chansons, petits billets, bouts-rimés forment un laboratoire de formes brèves, de contraintes ludiques et de virtuosités discrètes. L’anti-pédantisme revendiqué, le « style moyen » d’obédience horatienne, les jeux de langue et de double entente ancrent sa poésie du côté de la civilité et du plaisir, mais l’agrément n’épuise pas l’ambition de l’autrice. La légèreté se fait souvent sérieuse : elle moralise, elle philosophe, toujours en badinant. Elle se dissimule parfois sous le burlesque, à la manière d’un Saint-Amant ou d’un  Scarron pour mieux en retenir l’énergie mais sans la vulgarité, dans le seul but d’esquiver l’emphase. Sous la bagatelle se dessine ainsi une poétique du masque et de l’éthos lyrique : non l’épanchement d’un moi, mais la construction d’une persona publique, capable de convertir l’atelier mondain en autorité d’auteure et, plus tard, en monnaie de louange.

    A. L’écho des salons
    1. Un cadre: l’univers mondain galant
    2. Poétique du loisir mondain : enjouement, légèreté, refus du pédantisme
    3. Une conversation poétique
    4. Du Mercure au recueil : la sociabilité galante mise en page

    B. La dernière Précieuse
    1. Souvenirs de la Chambre bleue
    – L’ombre d’Arthénice
    – Portrait de l’artiste en moyenâgeuse

    2. Tendresse et galanterie
    – L’ombre de Pétrarque
    – Au pays de Tendre
    – Le règne des petits genres : des airs et des chansons.

    3. Les ris et les jeux : tentations burlesques
    – Les enfants sans souci: Marot, Saint-Amant
    – Tentations burlesques

    Transition : Du salon à la cour, il n’y a pas rupture, mais transmutation : la galanterie, le badinage et l’amour tendre n’étaient pas des jeux à part, ils formaient l’atelier où Deshoulières a poli une voix, des tours, une virtuosité de contraintes et de rythmes. Ce capital de sociabilité, acquis à travers son habileté à forger des madrigaux, des portraits, des bouts-rimés, ou des églogues, devient alors monnaie convertible dans l’économie de la faveur : le même style galant, la même aisance dialoguée, passent du marivaudage des salons au registre d’apparat, académicien et courtisan, sans perdre leur mobilité. Louer n’est pas se dédire : c’est moduler le ton de la conversation, en déplacer l’adresse, faire que l’utile (la reconnaissance, la pension, la visibilité) s’adosse au doux (la variété, le chant pastoral, l’esprit). Ainsi s’explique l’entrée tardive (1684) mais sûre dans l’éloge royal : non un reniement, mais l’aboutissement d’une poétique de la légèreté contrôlée, devenue instrument public. C’est à cette métamorphose, de l’art de plaire à l’art de faire sa cour, qu’est consacrée la section qui suit.

    II. Économie de l’éloge : du salon à la Cour
    Sans solution de continuité, et tout en gardant la forme des genres favoris qu’elle pratique, le badinage s’interrompt par des pièces au ton plus élevé, adressées aux grands, au Roi et à Dieu. Dans son recueil et dans les autres pièces qu’elle a laissées, Deshoulières négocie, au féminin, sa place dans l’économie de l’éloge sous Louis XIV. Son entrée dans le registre encomiastique est tardif mais décisif. Elle joue de toute la palette des formes (idylle, églogue, épître et bien sûr ode) pour adresser une louange publique qui laisse parfois filtrer une voix personnelle. Louer le roi, ici, n’est pas s’abaisser, mendier ou se dissoudre : c’est construire une autorité d’autrice digne de célébrer le plus grand des rois, convertir l’actualité en poétique, et transformer la grâce espérée en reconnaissance, symbolique et matérielle.

    A. Le « grand nom de LOUÏS » : l’héroïsation de la figure royale comme principe de structuration du recueil
    B. Plasticité des formes de l’éloge
    C. En passant par l(es) Académie(s)
    D. Un éloge fissuré?

    III. Une éthique au fil du quotidien
    Par delà le badinage, l’art littéraire de Deshoulières se voit assigner une fonction morale, qui seule peut faire un grand poète, selon les critères du temps. Pour “joindre l’utile au doux”, Deshoulières pratique une éthique d’observation et une pédagogie du regard (La Cour, la jeunesse, les divertissements, les vanités), fondée sur une anthropologie noire (l’amour-propre et l’intérêt comme racine du mal), en dialogue avec Pascal, La Rochefoucauld et Montaigne. La dévaluation de la raison, omniprésente, participe de l’anti-humanisme et d’une démolition générale de l’héroïsme qui n’épargne pas même la figure de la poétesse.

    A. Observatrice des mœurs
    B. Une anthropologie sombre : Entre Pascal et La Rochefoucauld
    C. Une critique du progrès et du rationalisme
    D. Des « épîtres chagrines » à la satire déguisée
    E. Démolition de l’héroïsme
    F. Tombeaux et vanités

    Mais si le constat est assez proche de celui des moralistes, ses exactes contemporains, bien des indices attestent que l’idéologie du progrès passe moins par une appropriation de l’augustinisme (comme chez Pascal) que par une éthique épicurienne, gassendiste, naturaliste, anti-anthropocentrique, qui valorise le repos, la mesure, la loi de nature, contre la gloire et la maîtrise rationnelle.

    IV. Philosophie du bien-vivre : un épicurisme mondain
    Au-delà d’une simple posture d’observatrice et de moraliste, Deshoulières soutient en mode mineur des thèses qui s’apparentent à des options philosophiques. Influencée par Dehénault dont elle relaie la pensée, Deshoulières articule un épicurisme pratique, axé sur les plaisirs réglés, l’amitié, les jardins, ou le vin, à une physique mortaliste, sous vernis mondain ou dévot, qui lui permet de faire passer des idées subversives et audacieuses.

    A. De l’hymne à Vénus au chant de Cupidon
    B. La retraite pastorale : Lathé biôsas
    C. La bête et/ou la machine
    D. Un christianisme sans au-delà
    E. Un libertinage voilé

    La difficulté consiste à repérer la nature de ce libertinage sous le double déguisement d’un discours moral chrétien assez banal, ou de la frivolité galante. Bayle ne s’y était pas trompé : il lit déjà Deshoulières comme une poétesse qui n’énonce pas “dogmatiquement” ; Nan Gerdes parle de « vagueness« , mais il faut bien comprendre que ce vague est une stratégie pour faire passer un naturalisme épicurien, d’où l’ambiguïté parfois « pascalisante » par exemple des Réflexions diverses. “Ce n’est pas qu’on ne puisse cacher beaucoup de libertinage sous les privilèges de la versification” : Bayle avait bien saisi que les moutons n’étaient pas que des moutons.

    V. Filiations indociles : Anciens et Modernes
    Moderne par situation et par choix, Deshoulières ne rompt pas avec l’Antiquité : elle en assume l’héritage. Sa stratégie consiste en la pratique des filiations indociles : dans ses relectures des poètes de l’Antiquité, respectueuses mais retorses, les Anciens apparaissent comme les précurseurs des valeurs galantes. La poétesse réemploie Virgile et Ovide à hauteur de ruelle, déplace les topoï, simplifie la pompe pour en tirer une éthique du quotidien ; et, avec Horace, elle choisit la conversation, le sermo pedestris, « rien de guindé ni de bas », contre le sublime prescripteur des Anciens. D’où :

    A. L’Egérie moderne
    B. L’Antiquité au salon
    C. « Rien de guindé ni rien de bas »: l’Horace moderne

    Double inversé de La Fontaine — que l’on range volontiers du côté des Anciens tout en reconnaissant ses libertés modernes — Deshoulières est nettement moderne, mais sa modernité passe par un commerce serré avec les Anciens : elle les connaît, les respecte, ne les congédie pas ; elle les réactive et se les réapproprie. Là où La Fontaine modernise l’héritage, Déshoulières actualise les modèles pour les faire parler au présent des salons.

    VI. Les fausses confidences : lyrisme d’éthos et jeu de masques
    Sous l’apparence d’aveux, Deshoulières pratique moins un lyrisme de l’épanchement qu’un lyrisme d’éthos : elle construit une figure de soi pour faire passer une idée, une morale, une position dans la conversation. Ses fausses confidences ne trompent pas : elles mettent en scène la voix (féminine, située, fragile et malade parfois, en deuil même) afin de donner autorité à ce qui, autrement, passerait pour badinage. Le “je” se déguise : la vieille coquette, la paresseuse, la dixième Muse, la mélancolique saturnienne sont autant de maquillages que Deshoulières arbore pour désacraliser la posture du poète, déplacer les hiérarchies et pratiquer une franchise oblique : dire vrai sans poser, émouvoir sans s’épancher, instruire sans faire la leçon. Elle parvient ainsi à remplir toutes les exigences attendues d’un écrivain « classique » en conservant les avantages que lui donne sa condition de femme et son état de mondaine galante, à travers une parole forte mais toujours filtrée par un persona.

    A. Aveux échappés
    1. Voix de femme
    2. Souffrante et misérable

    B. La poète et ses masques : sérieux et dérision
    1. La dixième Muse
    2. La vieille coquette
    3. La paresseuse
    4. Deshoulières chagrine : satire et mélancolie

    Lire les poèmes de Deshoulières, c’est donc toujours demander : qui parle, sous quel masque, à qui, et dans quelle système d’énonciation et d’argumentation ? Les confidences ne sont pas un miroir, mais un dispositif, une stratégie de vérité à la mesure des salons, à lire à la manière d’une lettre, ou d’un dialogue de théâtre.

    1. Les diligent.e.s lectrices et lecteurs auront déjà compris que je n’ai pas suivi ce plan idéal pour la rédaction du carnet. []
  • Pistes de lectures

    Le discrédit porté sur Antoinette Deshoulières au XXe siècle (voir ce billet) explique la relative maigreur de la bibliographie. Les références spécifiques, excellentes mais peu nombreuses, datent toutes des vingt dernières années. En revanche, nous disposons d’ouvrages de première force pour nous permettre de situer dans son contexte l’œuvre de notre poétesse. Celle-ci appartient en effet au courant de la poésie mondaine, qu’on appelle parfois « précieuse » ou « galante ». Longtemps dédaignée, cette esthétique a fait l’objet d’un travail conséquent de réhabilitation depuis la fin des années 1990, et sur lequel nous pourrons nous appuyer. Il en va de même pour le mouvement libertin, auquel nous n’hésiterons pas à rattacher Antoinette Deshoulières au cours de notre exploration de ses poèmes.

    Sur Deshoulières

    Briot, Frédéric. « Variations pastorales et représentations de l’oiseau dans la poésie de Mme Deshoulières ». L’Entre-deux, 2018, https://lentre-deux.com/index.php?b=41

    L’article analyse la fonction des oiseaux dans la poésie de Deshoulières : à la fois motifs pastoraux hérités du locus amoenus et figures issues de l’expérience familière. Leur chant, entre convention et observation, devient support d’une réflexion morale et critique, où les oiseaux incarnent liberté et sincérité face à l’aliénation humaine.

    « Du clinamen au galimatias : l’Imitation de Lucrèce de Mme Deshoulières », in Chométy Philippe ; Rosellini J Michèle.  Traduire Lucrèce : Pour une histoire de la réception française du De rerum natura (XVIe-XVIIIe siècle). Paris, Champion, 2017.

    L’Imitation de Lucrèce en galimatias fait exprès, stricto sensu, n’appartient pas à notre programme, mais sa lecture et son étude sont essentielles pour comprendre la place de Deshoulières dans le paysage intellectuel de son temps. Le poème a toujours paru étrange aux lecteurs depuis le XVIIe siècle. D’après l’auteur de l’article, cette pièce est délibérément obscure et complexe. Elle constitue un exemple unique de poésie philosophique au XVIIe siècle. Ekke sert à la fois de parodie du discours savant et de terrain de jeu littéraire. Le « galimatias » constitue une « dis/simulation » (Chométy n’emploie pas le mot) destinée à masquer/révéler des idées épicuriennes, matérialistes et libertines. Toujours d’après l’auteur de l’article, le texte de Deshoulières comporte une dimension érotique cachée, en lien avec le thème du livre I du De Natura Rerum,  hymne à la volupté (dont Dehénault avait d’ailleurs déjà donné une traduction). En fin de compte, Chométy conclut que le poème de Deshoulières est une « anti-traduction » qui invite à une lecture ouverte et interprétative, reflétant la réception complexe de Lucrèce à l’époque et le rôle des femmes érudites. Notons en apostille que Deshoulières, dans l’Europe savante du temps, n’est pas la seule à s’intéresser à Lucrèce, celui-ci ayant également fait l’objet d’une traduction par l’écrivaine anglaise Lucy Hutchinson.

    Conley, John J., S.J., The Suspicion of Virtue : Women Philosophers in Neoclassical France, Cornell University Press.

    Le salon occupe une place décisive dans la France du second XVIIᵉ siècle : il offre aux femmes de l’aristocratie la possibilité d’élaborer une culture philosophique qui, tout en dialoguant avec la pensée masculine dominante, en constitue aussi une mise en question.

    Debrosse, Anne. ”Les souvenirs pieux de Madeleine de Scudéry et d’Antoinette Deshoulières chez Marie-Jeanne L’Héritier”. In Légendes noires, légendes dorées, 2018. https://hal.science/hal-02511474.

    Comment devient-on Immortelle? L’autrice montre comment l’éloge de Deshoulières par M.-J. L’Héritier est stratégique : il s’agit de constituer une légende dorée des femmes de lettres, en réponse aux dénigrements opérés par Boileau, hostile aux « Précieuses ».

    Delattre-Ledig, Camille. « Des savoirs sur les animaux dans les écrits poétiques (XVIIe et XVIIIe siècles) ». Pratiques, 2023, https://journals.openedition.org/pratiques/13804

    L’article interroge le rapport entre savoir et poésie chez Antoinette Deshoulières, à travers ses poèmes animaliers. L’autrice se demande en particulier si la poésie peut être un lieu de construction de connaissances sur le monde naturel, ou si elle se borne à répéter des lieux communs, dans une époque envisagée sous le signe d’une mutation épistémologique.  Les discours sur les animaux sont encore fortement influencés par la tradition humaniste et références antiques (Ésope, Horace, Lucrèce), mais on y perçoit déjà des savoirs plus modernes, dans les perspectives ouvertes par Descartes, Gassendi, et les naturalistes.

    Elk, Martine van. « Cavendish and Deshoulières: Women and Natural Philosophy ». 2016, https://martinevanelk.wordpress.com/2016/07/06/cavendish-and-deshoulieres-women-and-philosophy/

    Cette référence n’est qu’un billet de blog, mais assorti d’un commentaire élogieux de Volker Schröder. Il met en parallèle Cavendish et Deshoulières comme deux penseuses matérialistes de l’âge classique, qui, à travers la poésie, contestent la supériorité humaine et explorent une vision atomiste du monde, inscrites dans les réseaux internationaux de la République des Lettres.

    Franzén, Carin. « Ett barockt störningsmoment i franskklassicismen: En läsning av Antoinette Deshoulières idyller ». Lychnos: Årsbok för idé- och lärdomshistoria, 2020. https://tidskriftenlychnos.se/article/view/23380.

    Comme je comprends parfaitement le polonais depuis que j’utilise Deepl, je crois pouvoir vous dire sans me tromper que l’animal chez notre poétesse, d’après l’auteur de l’article, n’est pas seulement un motif galant, mais un outil de réflexion philosophique.

    Génetiot, Alain. « L’épître en vers mondaine de Voiture à Mme Deshoulières ». Littératures classiques, 1993, 18, p. 103-114, https://www.persee.fr/doc/licla_0992-5279_1993_num_18_1_1715

    Alain Génetiot montre ici que l’épître en vers au XVIIᵉ siècle, telle que la pratiquent Voiture, Sarasin, Benserade et Deshoulières, est un genre mondain «  gigogne  », d’une plasticité extrême  : il mêle et enchâsse conversation familière, chronique d’actualité, satire, éloge, et confidences, en se définissant d’abord comme «  lettre écrite en mètres  » et message adressé. Cette hybridité le situe au cœur de la sociabilité galante et de la culture de la conversation, où l’épître devient le vecteur privilégié de communication, bien au‑delà de son destinataire immédiat, vers le «  petit cercle  » mondain qui en partage les codes. Cet article est essentiel, étant donné la place centrale de l’épître dans l’œuvre de Deshoulières.

    Gerdes, Nan. « Epicurean Virtues for a Post-Heroic Age? Tracing the Critique of Heroism in Antoinette Deshoulières’ Poetry and Drama ». In Epicurean Virtues for a Post-Heroic Age ? De Gruyter, 2024. https://doi.org/10.1515/9783110799330-005.

    Gerdes montre que Deshoulières met en place une une critique philosophique de l’héroïsme “classique”, en s’appuyant sur un épicurisme inspiré par Gassendi. Elle reconfigure la question des Anciens et des Modernes autour d’un enjeu central, le temps.

    Cette contribution est à mon sens vraiment capitale. Elle m’a permis de mesurer le double jeu de Deshoulières, qui use de topoï chrétiens et augustiniens d’allure inoffensive pour dissimuler le sens véritable de ces notions, issues d’un matérialisme épicurien (amitié, solitude, refus de la gloire, etc.)

    Giles, Lacey. « The Reception of ‘De Rerum Natura’ in the Poetry of Madame Deshoulières ». Studia z Historii Filozofii 12, no 3 (2021): 61‑95. https://doi.org/10.12775/szhf.2021.015.

    Cette étude, qui s’appuie sur une riche bibliographie,  met en lumière l’importance de l’épicurisme chez Deshoulières, notamment dans son imitation de Lucrèce, ses maximes et ses idylles. L’article note par exemple comment la poétesse « manipule le genre » par son « utilisation de l’idylle pour souligner le naturalisme et la causalité matérielle ». Deshoulières est « subversive », selon l’autrice.

    Gladu, Kim. « Le débat sur le style pastoral au XVIIIe siècle: Madame Deshoulières, modèle de l’élégiaque galant ». Tangence, 2015, https://www.erudit.org/fr/revues/tce/2015-n109-tce02654/1037386ar/

    La lecture de Deshoulières se trouve réorientée, au XVIIIe siècle, par le renouveau de l’élégie et le goût pour la poésie sentimentale. Deshoulières fait alors figure de modèle, d’une part pour avoir participé au passage de l’élégie vers un mode élégiaque propre à se diffuser dans l’ensemble des genres dits mineurs ; d’autre part en raison des qualités qui lui sont prêtées : naturel, délicatesse, et tendresse.

    Macé, Stéphane, « Poésie savante, poésie galante : pour une approche des poésies de Mme Deshoulières », in Réussir les agrégations de lettres 2026, Presses universitaires de Dijon, 2025

    L’article devait originellement être consacré aux « clichés », mais l’auteur a opté pour une approche un peu plus large, et propose de tenir ensemble deux faces souvent séparées de Deshoulières : une poésie de sociabilité vive et une poésie savante, en rappelant les obstacles d’accès (histoire éditoriale éclatée, contexte des vers de circonstance) malgré l’apport de l’édition Tonolo pour permettre de mieux se retrouver dans l’œuvre.
    Stéphane Macé insiste sur l’hétérogénéité générique et leur hybridation comme donnée structurante. Il insiste aussi sur  l’importance de la connivence, qui éclaire le recours aux « clichés » (imaginaire pastoral, lexique convenu, rimes attendues) : ceux-ci fonctionnent comme un code.

    Perkins, Wendy. « Mme Deshoulières: One of the ‘Derniers Libertines’? » Seventeenth-Century French Studies Newsletter, janvier 1983. world. https://doi.org/10.1179/c17.1983.5.1.125.

    Cette étude montre les liens de Deshoulières avec les milieux gassendistes et libertins autour de Chaulieu et Chapelle, et l’influence de Dehénault sur la poétesse. Elle invite à sortir des formes institutionnelles pour repenser la place des femmes dans la tradition philosophique.

    Schröder, Volker.  » ‘Le grand nom de Louïs mélé dans mes ouvrages ’ : La place du roi dans les Poésies de Mme Deshoulières« . in Morales du poème à l’âge classique, Classiques Garnier, 2019. https://doi.org/10.15122/isbn.978-2-406-07318-5.p.0095.

    Pour Schröder, la « place du roi » chez Déshoulières est ambivalente : nécessaire pour exister dans le champ littéraire de l’époque, mais traitée de façon à préserver la singularité d’une écriture féminine qui refuse de se fondre dans la pompe officielle.

    Schröder, Volker. « Madame Deshoulières, ou la satire au féminin ». Littérature. Dix-septième siècle 258, no 1 (2013): 95‑106. https://doi.org/10.3917/dss.131.0095.

    Schröder montre que Deshoulières réussit à s’approprier la satire sans rompre avec les codes de la féminité mondaine. Elle transforme la satire en arme douce mais efficace, qui combine élégance et lucidité critique. Nous approfondirons longuement cette question au cours de notre étude : la question de la satire est essentielle dans une œuvre en dialogue permanent avec Horace et Boileau.

    Taylor, Helena. « Antoinette Deshoulières’s Cat: Polemical Equivocation in Salon Verse ». Romanic Review 112, no 3 (2021) : 452‑69. https://doi.org/10.1215/00358118-9377358.

    L’article propose une relecture des poèmes de Deshoulières où elle donne la parole à son chat (ou plutôt sa chatte), et généralement décriés (1678-1679). Loin d’être de simples fantaisies animales ou badineries féminines, comme le pensait Sainte-Beuve, ces pièces constituent une véritable intervention intellectuelle dans deux débats majeurs de la seconde moitié du XVIIᵉ siècle : la Querelle des Anciens et des Modernes, et la querelle cartésienne de l’animal-machine (la question de la sensibilité et de l’âme des bêtes).

    Taylor, Helena. Women Writing Antiquity: Gender and Learning in Early Modern France. Oxford University Press, 2024.

    Helena Taylor montre que la construction de la figure ambiguë mais généralement négative de la « femme savante » est au cœur de la redéfinition de la littérature et du savoir au XVIIe siècle. En s’appuyant sur la réception de l’Antiquité par les autrices du temps (Gournay, Scudéry, Villedieu, Deshoulières, L’Héritier, Dacier, etc.), Helena Taylor analyse comment elles se forgent une autorité d’écrivaine à travers la diversité des formes auxquelles elles recourent (traductions, préfaces, romans, contes et bien sûr poésie). Taylor considère la « réception » sous l’angle d’un self-fashioning . Lire les Anciens, les réécrire procède d’une stratégie liée au capital du latin, au choix de genres « légitimes » ou au contraire mondains et réprouvés, enfin aux positions prises lors de la Querelle des Anciens et des Modernes. Le prisme de la réception féminine des Anciens permet de percevoir comment la querelle des femmes, la stabilisation d’un canon littéraire, et la question de l’autonomisation croissante du champ littéraire se trouvent étroitement imbriquées.

    La perspective est stimulante, parce qu’elle nous aide à sortir du stéréotype selon lequel les Modernes seraient des ignorantes, méprisant la latinité parce qu’elles en seraient de fait exclues. En réalité, une Deshoulières manifeste une excellente connaissance, et de première main, des sources latines. Elle aussi, autant que les Anciens, se propose d’être une passeuse lucide de l’héritage ancien. Son dialogue avec les auteurs de l’Antiquité (Virgile, Ovide, Lucrèce, mais aussi Horace) est aussi serré que celui d’un Racine ou d’un Boileau. Et de même qu’on n’oserait lire Racine sans confronter son œuvre à ses modèles,  de même serait-il hasardeux de se laisser piéger par l’allure badine et légère des vers de notre poétesse, lestés en réalité par le poids d’un héritage imposant, et qu’il nous appartiendra de tenter d’évaluer.

    Tonolo, Sophie. Divertissement et profondeur : l’épître en vers et la société mondaine en France de Tristan à Boileau. Champion, 2005.

    « Qu’elles soient insérées modestement dans les œuvres d’auteurs ou, plus rarement, rassemblées en recueil, ces pièces, dont l’allure discontinue est à la mesure de la ‘vitesse sans seconde’ avec laquelle ‘elles font le tour du monde’, concentrent quelques tensions propres à éclairer notre compréhension des enjeux littéraires et sociaux de l’époque. À l’instar de la lettre, l’épître en vers est entreprise de communication, monnaie d’échange et marque sociale ; mais conjointement, en tant qu’elle est poésie, elle relève d’une écriture atemporelle, affranchie de toute fonction, vouée à l’épanouissement d’une gamme de plaisirs – divertissement, carte du jeu de séduction ou manifeste esthétique – rarement rencontrée à cet état de concentration. « 

    Tonolo, Sophie. « Rhétorique du cœur et écriture intime. L’art épistolaire d’Antoinette Deshoulières ». L’Ecole du genre, 2012, p. 205-216. https://www.persee.fr/doc/ecoge_1952-2568_2012_act_7_1_951.

    Loin du simple « petit genre » auquel on la réduit souvent, l’épître, chez Deshoulières, concentre une poétique de la conversation mise au service d’une éthique sensible : une satire tempérée, une morale de l’amitié, et, malgré le caractère ornemental et officiel de cette forme d’apparat, une voix intime où s’exprime un vrai lyrisme. Pour Sophie Tonolo, l’épître est une forme centrale dans le production de Deshoulières. Elle est l’atelier où la poétesse transforme le badinage en « rhétorique du cœur », et la forme d’apparat, en chant personnel. L’épître devient un lieu où la « petite forme » s’invente comme outil d’autorité poétique et morale.

    Un autre humanisme : le libertinisme moderne à l’épreuve du genre et des frontières de la subjectivité

    J’attire enfin votre attention sur les travaux engagés autour de Carin Franzen, de l’Université de Stokholm, autour d’ « Un autre humanisme : le libertinisme moderne à l’épreuve du genre et des frontières de la subjectivité » (« Another Humanism: Gendering Early Modern Libertinism and the Boundaries of Subjectivity »). Ce programme de recherche suédois a déjà donné lieu à différents travaux et séminaires. En particulier, de Carin Franzen, « She Preferred the Condition of Sheep to that of Humans — On Antoinette Deshoulières’ Naturalism », RSA, 2021). Voir: https://www.su.se/english/research/research-projects/another-humanism-gendering-early-modern-libertinism-and-the-boundaries-of-subjectivity

    Préciosité, mondanité, galanterie et salons

    De nombreuses études sont désormais disponibles sur ces notions, depuis la réhabilitation de ces formes de sociabilité littéraire si longtemps négligées ou discréditées. N’en déplaise à Molière, les Précieuses n’étaient pas ridicules, non plus que les femmes savantes : or, Antoinette Deshoulières tenait précisément des unes et des autres.

    Beasley, Faith, Salons, History, And the Creation of Seventeenth–Century France : Mastering Memory, Routledge, 2006.

    La première moitié de l’ouvrage est une étude approfondie de l’influence des salons sur le développement de la littérature. Faith Beasley soutient que de nombreuses femmes furent non seulement écrivaines, mais aussi critiques au sein de la sphère littéraire dans son ensemble. Dans la seconde moitié, l’autrice analyse comment les historiens et les critiques littéraires ont ensuite représenté le champ littéraire du XVIIe siècle, en l’identifiant au règne de Louis XIV et à la constitution d’un canon officiel de la littérature française. Beasley montre que, dans cette réécriture du passé, les salons ont été reconfigurés pour proposer une vision alternative de ce moment fondateur de la culture française et des chefs-d’œuvre littéraires qui en ont émergé. Par cette analyse des définitions et des transmissions de l’image du salon du XVIIe siècle, Beasley éclaire certaines facettes de la mémoire collective française, ainsi que les forces, passées et présentes, qui contribuent à la façonner.

    Nous pourrons nous demander, à la lumière de ce travail, dans quelle mesure Deshoulières a exercé une fonction critique, en actrice du champ littéraire, et si ce sont précisément ces prises de position, incompatibles avec le canon en cours d’institution, qui ont contribué à son effacement (le soutien à la Phèdre de Pradon et la satire contre celle de Racine firent considérer pendant longtemps qu’elle n’avait pas bon goût). Autre point intéressant de l’ouvrage : il présente le salon comme un laboratoire de formes et d’expérimentations, loin d’être le lieu de jeux littéraires paresseux reconduisant des genres fixes et surannés.

    Craveri, Benedetta, L’Âge de la conversation, Gallimard, Tel, 2002.

    « Du règne de Louis XIII à la Révolution, la société française a élaboré un art de vivre dont la conversation fut l’ingrédient essentiel. Née comme un simple passe-temps, comme un jeu destiné au délassement et au plaisir, bientôt élevée au rang de rite cardinal de la société mondaine, elle s’ouvrit peu à peu à l’introspection, à l’histoire, à la réflexion philosophique et scientifique, au débat d’idées. Son théâtre privilégié était les ‘ruelles », puis les salons où la noblesse, ayant déposé les armes et exclue de la sphère politique, fondait désormais sa supériorité sur un code raffiné de bonnes manières et un idéal de perfection esthétique. Dans cet espace de liberté disjoint de la Cour, ce sont les femmes qui dictaient la règle du jeu et présidaient aux échanges entre mondains et gens de lettres, contribuant ainsi de façon décisive à la formation du français moderne, au développement de nouvelles formes littéraires, à la définition du goût. » … On peut regretter que Deshoulières soit complètement absente de cet ouvrage où elle aurait pu prendre une grande place, mais aussi que la représentation de la mondanité paraisse un peu idéalisée, au regard en particulier de l’image qui se dégage de travaux plus récents. L’ouvrage reste néanmoins une des grandes références sur le sujet.

    Denis, Delphine, Le Parnasse galant : Institution d’une catégorie littéraire au XVIIe siècle. Honoré Champion, 2001.

    « Accomplie dans les années 1660, la progressive transformation de l’ancien Parnasse, royaume des savants et des poètes sérieux, en un lieu où souffle désormais l’esprit enjoué des Muses galantes, s’accompagna d’un ensemble de discours destinés à fixer le nouveau modèle des belles-lettres ou à en contester la légitimité. » L’ouvrage de Delphine Denis, attentif aux formes et au style, fut de ceux qui, au seuil des années 2000, révélèrent « l’émergence d’une catégorie littéraire résolument moderne et profane, celle des ouvrages de galanterie« .

    Dufour-Maître, Myriam, Les Précieuses, naissance des femmes de lettres en France au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, collection « Lumière classique », 1999.

    Le livre montre que l’ « épisode précieux » du XVIIe siècle constitue un moment-clé de l’histoire littéraire pour les femmes. Par la langue, la civilité et la sociabilité lettrée, telle qu’elle se développe dans les salons et les ruelles, des femmes (surtout des Parisiennes) investissent l’espace public des belles-lettres, y prennent la parole et tentent la « conquête du Parnasse ». L’ouvrage démonte le mythe satirique contre des Précieuses qui seraient forcément ridicules, développé en particulier par Molière, mais aussi Boileau ou l’abbé de Pure (La Précieuse, ou les mystères de la ruelle, 1658). Il restitue une nébuleuse réelle de pratiques, de cercles et d’écrits féminins : galanterie, idéal courtois réinterprété, conversation comme façonnage de l’élan passionnel « sous l’égide des femmes », et enjeux de pouvoir symbolique autour de la création linguistique. La thèse centrale est bien celle du sous-titre : la préciosité, loin d’un simple « jargon » aisément disqualifié, accompagne au contraire la naissance des femmes de lettres en France, avant d’être reléguée par une tradition critique ultérieure, illustrée en particulier par Victor Cousin et Sainte-Beuve.

    Myriam Dufour-Maître, « Trouble dans la galanterie ? Préciosité et questions de genre », in Littératures classiques, no 90, 2016, p. 107-118, https://shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques-2016-2-page-107?lang=fr

    Dans cet article, Myriam Dufour-Maître examine la galanterie à la lumière des études de genre et de son héritage précieux. Elle y interroge les continuités et écarts entre Préciosité et galanterie du point de vue des rapports hommes-femmes au XVIIe siècle. Elle montre notamment que si la Préciosité avait initié une réflexion sur la place des femmes et le raffinement des mœurs, la galanterie a déplacé ces enjeux en les intégrant dans une idéologie mondaine où coexistent exaltation de la femme idéale et maintien de structures patriarcales. Pour le dire un peu brutalement, au lieu d’une continuité, l’autrice invite à considérer que la catégorie de galanterie a pu servir à conjurer et étouffer des flottements dans le genre qui caractérisaient la Préciosité, au profit d’une hétéronormativité stricte. La « question précieuse » résiste parce qu’elle déjoue l’évidence hétérosexuelle que la galanterie rend désirable. Comprendre la galanterie par l’histoire de la sexualité (et non l’inverse) éclaire la manière dont le genre a servi à inventer le « sexe féminin » et à discipliner les conduites, tout en laissant, dans les pratiques et les textes, des interstices pour une autonomie des femmes. Passionnant, à lire absolument, et en lien direct avec le positionnement de Deshoulières, qui affiche sa filiation avec la Chambre bleue et se faisait appeler Sapho par son maître Dehénault.

    Génetiot, Alain, Les genres lyriques mondains (1639-1660): étude des poésie de Voiture, Vion d’Alibray, Sarasin et Scarron. Droz, 1990.

    Étude fondatrice sur la poésie lyrique mondaine (1630-1660) à partir d’un corpus Voiture–Vion d’Alibray–Sarasin–Scarron, le livre de Génetiot (à l’origine, il s’agissait de son mémoire de maîtrise…) montre comment la conversation devient l’ »hyper-genre » qui totalise les petits genres (sonnet, rondeau, madrigal, chanson, épître, etc.) et devient modèle esthétique. L’ouvrage met au jour une osmose entre poésie et mondanité : brièveté, clarté, variété, souplesse, refus du pédantisme, où l’éthique de l’honnêteté conditionne la poétique. Le lyrisme y glisse du chant vers un phrasé de la prose, hérité de la conversation (Voiture en tête). Deux grands « codes » structurent les déplacements de ton : la galanterie et le burlesque, qui supposent l’un et l’autre badinage, grivoiserie, parodie et auto-commentaire. Inscrite dans une économie de l’échange qui accorde une large place à la satire, à la fine raillerie, ou au contraire à la louange et au compliment, cette poésie est « écrite par une société pour elle-même ». Elle participe à l’affirmation d’une culture mondaine autonome fondée sur la politesse, l’honnêteté, et le bon goût.

    Génetiot, Alain. Poétique du loisir mondain, de Voiture à La Fontaine, Champion, 1997.

    Le second grand ouvrage de Génetiot, sans traiter spécifiquement de Deshoulières qui sort un peu du cadre chronologique, est une lecture prioritaire pour les Agrégatives et les Agrégatifs : civilisation mondaine, esthétique galante, art de la conversation, neglegentia diligens, néopétrarquisme, satire et burlesque, il n’est aucun aspect de la culture salonnière qui n’ait été abordé par l’auteur, toujours clair, toujours passionnant, toujours stimulant. Indispensable pour comprendre la nature, la forme et les enjeux d’une poétique de la brièveté circonstancielle (pièces d’occasion, réponses, compliments, pointes) et de la performativité (dire, chanter, lire à haute voix), inséparables d’une sociabilité réglée par l’urbanité et l’honnêteté. Les petits genres ne sont pas des sous-formes : ce sont les laboratoires où s’élabore le goût « classique » (clarté, naturel, mesure), et où s’éprouve un vivre-ensemble esthétique (plaire sans flatter, piquer sans blesser). En conséquence, les enjeux du lyrisme deviennent éthiques et relationnels autant qu’expressifs ; ils redistribuent la frontière entre privé et public, intime et mondain. Cette économie explique la place décisive des autrices (Deshoulières en particulier) : leur art de la conversation poétique, loin d’être périphérique, architecture le « naturel » classique et irrigue jusqu’à La Fontaine. Génetiot montre un classicisme à deux pôles, entre règle et grâce, où la poésie mondaine, dialogique et civique, n’est pas l’ornement du canon : elle en est l’un des moteurs.

    On pourra voir également, à partir de l’ouvrage central de Génetiot, dans quelle mesure Deshoulières s’écarte un peu du modèle mondain fixé vers le milieu du siècle. Notre poétesse a le sentiment d’être l’héritière et la continuatrice de cet âge d’or de la galanterie décrit par Génetiot, mais nourrit une vive nostalgie pour l’époque de la Chambre bleue de l’incomparable Arthénice1 .  Plus philosophe, plus tendre, plus épicurienne, l’on voit poindre chez Deshoulières une prétention au bonheur qui s’affirmera dans les décennies suivantes, tout en conservant un sentiment très vif de la futilité de l’existence hérité de la poésie baroque et des moralistes. Nous ne sommes plus tout à fait à l’époque de Voiture étudiée par Génetiot dans cet ouvrage, mais déjà dans celle du « Prélude des Lumières », pour reprendre l’expression de Pierre Conlon2 .

    Gladu, Kim, La grandeur des petits genres : L’esthétique rococo à l’âge de la galanterie. Hermann, République des Lettres : Études, 2019, en ligne : https://shs.cairn.info/la-grandeur-des-petits-genres–9782705694722?lang=fr

    L’ouvrage de Kim Gladu, que nous avons déjà eu le plaisir de recevoir au Séminaire XVII à Rouen, prend en quelque sorte la suite des travaux d’Alain Viala, et tente de rapprocher la galanterie telle qu’elle évolue au XVIIIe siècle du rococo pictural et plastique. Beaucoup d’analyses sont aisément transposables à l’œuvre de Deshoulières, mais il faudrait se garder d’appliquer à cette dernière l’étiquette rococo, qui serait anachronique.

    Viala, Alain, La France galante. Essai historique sur une catégorie culturelle, de ses origines jusqu’à la Révolution. PUF, Les littéraires
    2008. En ligne sur Cairn: https://shs.cairn.info/la-france-galante–9782130564171?lang=fr

    Alain Viala montre que, au tournant des années 1660, la « France galante » naît d’un glissement de l’honnêteté (comme art de plaire et code de signes adossés à la Cour) vers une galanterie qui met au premier plan l’esprit et l’amour des arts, et qui s’étend à la Ville et aux pratiques de sociabilité. Modèle laïque sans doctrine, la galanterie se concilie sans trop de peine avec la religion et raffine des mœurs existantes, plutôt qu’elle n’impose un nouvel ordre théorique. Sa norme éthique, la « politesse des mœurs », est formulée par Madeleine de Scudéry : douceur, exactitude, refus du dérèglement, idéal d’une galanterie « spirituelle, agréable et innocente » .

    Politiquement, la galanterie devient style d’État sous Louis XIV : l’esprit galant domine et structure les fêtes, ballets et comédies-ballets où l’esthétique pénètre le politique, exhibant hiérarchie et convenances. Le modèle essaime dans différents genres, comme l’opéra, et bénéficie de la caisse de résonance que constitue un périodique très diffusé à partir de 1672, le Mercure galant. Il nous faudra retenir, pour l’étude de Deshoulières, que Viala distingue deux galanteries : la « belle » (fondée sur l’amour tendre et l’honnête) et la licencieuse, marquée par la sensualité et dérivant vers le libertinage. Ces deux tendances lui apparaissent comme deux facettes en tension d’un même phénomène.

    Viala permet d’adosser Deshoulières à une culture galante comprise comme esthétique des mœurs. Les petites formes de Deshoulières cessent d’être des bagatelles : elles deviennent des dispositifs d’action sociale et politique ou, comme dit aujourd’hui Marine Roussillon, des « faits littéraires » destinés à positionner l’autrice dans un champ et à exercer une action performative sur le réel — comme le montre son admission dans diverses académies ou l’obtention tardive d’une pension en récompense de son talent.

    Viala, Alain, La Galanterie, une mythologie française.  Seuil, La Couleur des idées, 2019.

    Viala, Alain, « Qui t’a fait minor ? Galanterie et Classicisme », Littératures classiques, 31, 1997, p. 115-134.

    *

    Après ce passage en revue des travaux sur la Préciosité et la galanterie, j’attire votre attention sur l’importance de ne pas rabattre trop vite ces catégories l’une sur l’autre, malgré les continuités qui les rapprochent. Certes, précieux/précieuses et galant(e)s partagent la même utopie de sociabilité choisie (l’otium mondain), où la conversation constitue le paradigme d’une sociabilité heureuse. Mais l’équilibre se déplace : du privé des salons vers l’espace public (celui de la Cour, des spectacles et des périodiques comme le Mercure galant), et d’une poétique de la pureté des signes à une éthique de l’agrément efficace.

    Dans cette perspective, Alain Génetiot invite à resituer historiquement la « préciosité » et à en resserrer la pointe autour de 1654-1661, à l’époque de la Carte de Tendre et des grandes heures du salon de Madeleine de Scudéry, avant la mise en scène comique du terme. À partir de 1660, c’est l’esthétique galante qui devient le référent dominant des sociabilités et des arts de plaire. « Précieuse » glisse très vite vers l’étiquette polémique (héritage des Ridicules moliéresques), tandis que « galant/galanterie » s’impose comme un idéal positif de comportement, caractérisé par la politesse, la distinction,  et l’agrément, durablement installé dans les usages. Jean-Michel Pelous oppose ainsi un amour précieux fortement codifié, héritier d’un héroïsme platonisant et d’une souveraineté rhétorique des dames, à un amour galant plus ludique et social, véritable jeu de société où l’efficacité des manières prime la ferveur platonique (il situe la bascule entre 1654 et 1675). Surtout, la galanterie déborde le cercle salonnier : elle irrigue le comédie-ballet, opéra, puis contes de fées, devenant une tonalité diffuse dans des genres variés. Elle s’institutionnalise également à la Cour et son essor est porté par l’absolutisme, dont elle devient l’une des expressions artistiques privilégiées : l’esprit galant domine les Plaisirs de l’Île enchantée, grande fête de cour donnée à Versailles par le jeune roi dès 1664. En bref, la préciosité des années 1650 est une expérience de langue et d’amour réglés dans l’entre-soi féminin, vite stigmatisée par la satire ; la galanterie (après 1660) est un ethos social et esthétique plus large, adoubé par la Cour, qui fait de l’agrément, des manières et de la conversation un art de vivre, et aussi d’écrire. Devenue style d’État (au sens d’une civilité curiale normative), la galanterie change d’échelle et rencontre, sans s’y réduire, la posture “moderne” qui s’affirmera dans la Querelle des Anciens et des Modernes. La galanterie deviendra un point de cristallisation des débats littéraires, auxquels Deshoulières participa à travers sa pratique.

    Deshoulières, par son badinage amoureux et sa pratique des petits genres, relève pleinement du moment galant ; elle se situe souvent du côté d’une sensibilité “moderne” (elle publie dans le Mercure galant et participe à la sociabilité des années 1670-1690). On peut lire chez elle des inflexions nostalgiques envers la sociabilité antérieure, celle du temps de Voiture et de l’Hôtel de Rambouillet en particulier, dont Montausier fut une figure marquante. Il ne faut pas y voir le refus de la modernité galante, mais plutôt le souhait de sauver, dans l’extension curiale et le développement d’une mauvaise galanterie, quelque chose de l’exigence de délicatesse héritée des premiers salons. Nous y reviendrons sur pièces.

    Terminons cette digression en disant un mot des salons au XVIIIe siècle, qui seront un peu différents de ceux du siècle précédent. L’ouvrage de référence sur la question est celui d’Antoine Lilti, Le monde des salons, Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005.

    Philosophie, épicurisme, libertinage

    Cavaillé, Jean-Pierre. Dis/simulations. Religion, morale et politique au XVIIe siècle. Paris, Champion, 2002.

    Dans ce livre, Cavaillé montre comment, dans une culture travaillée par la censure et la persécution, la « dis/simulation » devient à la fois mode de pensée, ethos de prudence et art d’écrire sous contrainte, à l’intersection du religieux, du moral et du politique.

    La thèse de Cavaillé est particulièrement stimulante, et nous en avons fait précédemment grand usage dans notre étude sur Scarron : l’auteur considère que la répression de la pensée déviante était telle que les auteurs libertins du XVIIe siècle étaient contraints de se dis/simuler en usant de subterfuges pour avancer des thèses dangereuses. L’un des principaux procédés consistait à masquer des pensées sulfureuses dans des genres aux dehors inoffensifs : nul censeur ne se donnerait le ridicule de condamner des madrigaux et des bouts-rimés… Se pourrait-il que Deshoulières participe de ces écritures du secret, de l’ambivalence et de la prudence, au point de travestir des maximes périlleuses (épicurisme, matérialisme, athéisme) en bergeries volontairement fades et mièvres, et au milieu d’éloges royaux convenus et d’une parfaite allégeance de façade ? Les diligent.e.s lectrices et lecteurs auront déjà compris quelle serait la réponse de l’auteur du présent carnet.

    Moreau, Isabelle. Guérir du sot. Les stratégies d’écriture des libertins à l’âge classique, Paris, Champion, 2007.

    *

    On complètera ces lectures par une fréquentation assidue des auteurs auxquels Deshoulières songeait constamment, et par rapport auxquels nous aurons à la situer, en particulier Virgile, Lucrèce (De Natura rerum, chant III), Ovide, Horace, Marot, Voiture et Boileau (Art poétique et Traité du sublime).

    1. Ou, si l’on veut, le salon de Madame de Rambouillet. []
    2. Pierre Conlon, Prélude au siècle des lumières en France. Répertoire chronologique de 1680 à 1715, Genève, Droz, 1970 sqq. []
  • Hypothèse générale de lecture

    La poésie de Deshoulières paraît perméable à toutes les influences : celle des ruelles, d’abord, et particulièrement de la Chambre bleue dès longtemps disparue ; celle des moralistes, ensuite, tout imprégnée d’accents augustiniens ; celle de la pastorale, surtout, avec ses moutons et ses bergères, qui firent les beaux jours du roman d’Honoré d’Urfé, trois quarts de siècle plus tôt.

    Peut-on s’aventurer au-delà de cette image finalement assez frivole que donnent peut-être, à la première lecture, les vers de Deshoulières ?

    Et si, loin d’être un creuset d’influences, ou un simple témoin, fût-il particulièrement virtuose, de pratiques d’écriture salonnières, Deshoulières était une poétesse originale et littérairement ambitieuse, comme le pensaient ses contemporains unanimes ? Si la simplicité et le naturel parfois prosaïque de ses vers étaient non le signe d’une impuissance à s’élever, mais un choix et une ascèse ?

    Tel est le pari de ce carnet : montrer que la conversation mondaine, la pastorale, l’éloge (même royal) et les paraphrases chrétiennes sont pour Deshoulières des masques, ou mieux des matrices d’énonciation qui lui permettent de refonder un lyrisme « moderne ». Pleinement engagée dans la Querelle, résolument hostile au sublime clinquant et tapageur des Anciens dont Boileau se pose en champion, l’habituée du Mercure galant choisit la haute exigence d’un style moyen, non par tiédeur, mais comme manifestation d’une éthique difficile sous ses dehors d’aisance et de sprezzatura.

    Moderne, Deshoulières l’est moins à la manière de Descartes ou Perrault qu’à la façon de Gassendi, qui « taschait à faire voir par de favorables interprétations que les Anciens avaient pensé les mesmes choses qu’on regardoit comme nouvelles. » Elle est trop férue d’Antiquité, et trop amoureuse des Latins pour procéder à une table rase littéraire et culturelle. Elle préfère relire Lucrèce, Virgile et surtout Horace, afin d’y déceler les valeurs à la fois épicuriennes et galantes qui soutiennent son art et sa morale. En Horace moderne, plus fidèle que Boileau au principe de l’aurea mediocritas, Deshoulières désublime la lyrique pétrarquiste, recadre l’éloge et déplace le religieux vers une sagesse terrestre. La véritable galanterie moderne n’est pas ennemie de l’Antiquité : elle doit au contraire en retrouver le secret, et en refuser la confiscation par ceux qui se sont indûment auto-proclamés ses héritiers et ses défenseurs.

    En manifestant une prédilection pour les genres dans lesquels s’est illustré Horace (odes, épîtres, « épîtres chagrines » à défaut de satires), Deshoulières élabore une philosophie pratique d’inspiration épicurienne dissimulée sous les dehors d’une mondanité inoffensive et pastorale. En effet, loin d’être seulement la représentante exceptionnellement habile de l’esthétique galante, Deshoulières leste les valeurs salonnières (douceur, tendresse, plaisirs modérés, refus des passions et de la gloire, souci de la mesure et de la simplicité) sur un socle conceptuel solide, inspiré par les leçons qu’elle a reçues de son maître Dehénault, mais pas nécessairement incompatible avec un christianisme lui aussi tempéré et humain.

    En posant le primat du présent sur la gloire posthume, en désamorçant par le badinage les passions tristes et l’esprit de sérieux, en dégonflant les  vieilles baudruches du lyrisme, dernier repaire du Ciel, la lyrique de Deshoulières constitue une pédagogie visant à l’eudémonisme : elle est la composante essentielle d’un art de vivre fondé sur le plaisir réglé et la lucidité. Pour le dire autrement :  Deshoulières offre à lire une poésie du bonheur, ici et maintenant.

  • Deshoulières, « poète du second ordre » ?

    Le jury d’Agrégation a opéré cette année un choix audacieux, en mettant au programme une autrice ayant donné lieu jusqu’ici à peu de travaux critiques.

    La relégation d’Antoinette Deshoulières hors du canon n’avait pourtant rien d’une fatalité, alors même que d’autres femmes de son temps, comme Lafayette ou Sévigné, ont toujours réussi à se frayer une place dans les manuels scolaires. A bien la considérer, notre poétesse ne possédait-elle pas bien des atouts qui auraient pu lui permettre de figurer en bonne place parmi les grandes écrivaines du siècle de Louis XIV ? Contrairement à ses deux éminentes contemporaines citées plus haut, Deshoulières ne se cachait pas, pas plus qu’elle ne cantonnait son talent aux écrits du for privé : contre la coutume qui recommandait la discrétion aux femmes autrices, elle n’hésitait pas à faire paraître des pièces sous son nom, et fit même imprimer un recueil de ses poèmes, à Paris, en 1688. Après sa mort, Marie-Jeanne Lhéritier, nièce de Perrault, assura son apothéose dans un panégyrique adressé à Madeleine de Scudéry (« L’illustre Sapho ») et intitulé Le Triomphe de Madame Des-Houlières (1694). Dans cet éloge, Deshoulières se trouve élevée au nombre des Muses.

    Marie-Jeanne Lhéritier, parente de Perrault et fervente partisane des Modernes — ou plutôt « attachée au parti des Femmes (p. 3), multiplie les éloges et voit dans « Des-Houlières » l’emblème des valeurs littéraires féminines. Antoinette Deshoulières lui apparaissait comme un « génie délicat & profond », « spirituelle & savante ». Elle loue ses « airs vifs, touchans & enjouez » (Lhéritier souligne). Nous reviendrons sur le fond de cet éloge, qui invite à rattacher fortement l’œuvre de Deshoulières à la catégorie de la galanterie. Contentons-nous pour l’instant de retenir que Lhéritier fait de son amie la dixième Muse, introduite par Ovide « aux piez du Thrône d’Apollon » (p. 11) qui parle ainsi  :

    J e déclare donc qu’avec l’applaudissement de Minerve & les suffrages unanimes des neufs Sœurs, nous érigeons Des-Houlières dixième Muse. (p. 12)

    Le panégyrique est hautement stratégique : sous l’or de la louange, Lhéritier réécrit la carte du canon. Elle transforme la réussite individuelle de « Des-Houlières » en preuve systémique de l’autorité des femmes, à la fois « sçavantes » et « spirituelles ». La « dixième Muse » n’est pas un surnom flatteur : c’est un titre institutionnel donné par une fiction de réception au sein d’une Académie féminine, celle des Muses, conçue comme le contrepoint de l’Académie française strictement masculine. L’apothéose d’Antoinette Deshoulières apparaît à la fois comme une affirmation de la dignité littéraire des femmes et un reproche adressé aux institutions officielles qui les écarte de tous les postes et les fonctions qu’elle mériterait d’occuper autant et mieux que les hommes. 

    Le XVIIIᵉ siècle n’oublia pas la poétesse : ses poèmes connurent plusieurs éditions augmentées et, signe de leur succès, ils furent imprimés en Hollande et en Angleterre. Marmontel, chargé de l’article « Elégie » de L’Encyclopédie, ne retient que trois noms parmi les poètes modernes qui se sont illustrés dans ce genre, ceux de La Fontaine, Voltaire et surtout Deshoulières :

    Les meilleures [élégies modernes] sont connues sous d’autres titres, comme les idyles de madame Deshoulieres aux moutons, aux fleurs, &c. modele d’élégie dans le genre gracieux.

    Kim Gladu observe que, à cette date, les œuvres d’Antoinette Deshoulières servent de modèle pour penser le « style champêtre moderne »1 . La critique cite Rémond de Saint-Mard :

    Comme il seroit à propos encore pour mon plaisir que je m’intéressasse dans l’Elégie, à celle qui en est l’Héroïne, je voudrois, qu’au-lieu d’être emportée et furieuse, elle fut tendre et délicate : je serois bien aise aussi qu’on eut l’adresse de me la faire paroître extrémement aimable ; et enfin comme c’est elle qui fait communément le récit de ses malheurs, je voudrois que le récit qu’elle en feroit fut assez touchant pour les faire arriver jusqu’à moi, et pour me faire prendre une espéce de plaisir à les plaindre. Telle est, par exemple, l’Héroïne d’une Elégie de Madame des Houlieres, que, je ne sçai pas sur quoi fondée, elle a nommé Eglogue.

    Tendresse, délicatesse, sensibilité et naturelle, telles sont les qualités prêtées à la poétesse au XVIIIe siècle. Antoinette Deshoulières fut ainsi pendant longtemps une autrice respectée, lue et appréciée par les meilleurs esprits bien au-delà de sa génération.

    La reconnaissance dont jouit Antoinette Deshoulières en son temps fut non seulement mondaine, mais aussi institutionnelle : en 1691, son « Épître au duc de Bourgogne sur le siège de Mons » fut lue à l’Académie française lors de la réception de Fontenelle, et fut ensuite éditée chez Coignard, imprimeur officiel de la compagnie2 . En revanche, elle fut la première femme à avoir été élue au sein d’une Académie de province, celle d’Arles, en 1689, et la première aussi à porter le nom « d’académicienne ». En 1693, elle reçut une pension royale de 1000 livres, ordonnée en faveur de « Dame Deshoulières » le 9 janvier 1693, six jours après la mort de son mari, « tant en considération des services de son mary, que de son mérite personnel »3 . Son prestige allait si loin qu’une académie italienne de premier plan, celle des Ricovrati de Padoue, souhaita l’accueillir en son sein : le titre était surtout honorifique, mais témoignait de l’admiration dont elle faisait l’objet jusqu’au-delà des frontières du royaume. Même Voltaire la tenait encore pour la plus réussie des femmes poètes de son temps, tout en lui reprochant un sonnet épigrammatique composé contre Racine au temps de la querelle des Phèdre. Cette critique même est le signe qu’Antoinette Deshoulières restait, pour les Lumières, une référence suffisamment centrale pour être discutée à front ouvert. Ce qui doit nous intriguer, c’est précisément que la trajectoire littéraire de la poétesse n’ait pas culminé en canonisation : nous allons tâcher d’en démêler les raisons dans le prochain billet.

    On ne peut donc que saluer l’inscription d’Antoinette Deshoulières au programme de l’Agrégation : moins oubliée que volontairement discréditée, elle pâtit pendant longtemps d’effets de perspective liés aux présupposés qui ont sous-tendu au XIXe siècle la naissance de l’histoire littéraire comme discipline. Après le programme de 2022 (Perrault et d’Aulnoy) et 2024 (Honoré d’Urfé), le programme d’Agrégation offre cette année encore une nouvelle occasion de réévaluer quelques lieux communs sur la littérature du XVIIe siècle qui restent tenaces, malgré les avancées considérables réalisées depuis plusieurs décennies pour dépoussiérer une image bien trop convenue et stéréotypée, voire conservatrice, du « grand siècle ».

    1. Kim Gladu, « Le débat sur le style pastoral au xviiie siècle : Madame Deshoulières, modèle de l’élégiaque galant », Tangence, 109 | 2015. URL : http://journals.openedition.org/tangence/903 . []
    2. Deshoulières ne fut pas membre de l’Académie française, qui n’accueillit pas de femme avant 1980, au contraire de l’Académie de peinture, qui reçut par exemple Chéron.  Sur la « non-participation des écrivaines aux Académies », voir Nathalie Grande: « Un Parnasse inaccessible: la non-participation des écrivaines aux académies (XVIIe/XXe siècle) », in Marine Roussillon ; Sylvaine Guyot et alii, Littéraire : pour Alain Viala, Presses Université d’Artois, 2018, p. 203-212, DOI: 10.4000/books.apu.18057. []
    3. Voir Volker Schröder,  » ‘Le grand nom de Louïs mélé dans mes ouvrages’ : la place du roi dans les Poésies de Mme Deshoulières ». L’auteur rejette une tradition tardive selon laquelle la pension aurait été versée dès 1688 et se montait à 2000 livres. []
  • Deshoulières ou Madame Deshoulières? sur un vrai-faux problème

    Faut-il dire « Deshoulières » ou « Madame Deshoulières », comme le porte le titre de l’édition au programme ? Marie-Jeanne Lhéritier, qui a consacré à notre poétesse un panégyrique intitulé Triomphe de Madame Des-Houlières (1694), la nomme presque systématiquement « Des-Houlières » dans le cours de son texte. Dans un éloge aussi stratégique que le Triomphe, destiné à répondre à Boileau et à faire entrer à titre posthume la poétesse dans une Académie féminine imaginaire, pour la simple raison que les portes de l’Académie française étaient fermées aux femmes, le choix de l’écrivaine est hautement significatif : priver Antoinette Deshoulières de sa civilité revient à la traiter comme on eût fait d’un écrivain masculin, et à revendiquer pour elle les mêmes prérogatives que celles dont jouissent les hommes.

    Faisons comme Lhéritier : évitons la condescendance, et conservons à la poétesse sa dignité de grande autrice en l’appelant « Deshoulières », ou « Antoinette Deshoulières ».

    Marie-Jeanne Lhéritier, Triomphe de Madame Des-Houlières, 1694